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Amos Gitaï : « Pourquoi ont-ils tué Yitzhak Rabin ? »

cinema

dimanche 17 janvier 2016, par siawi3

Source : http://www.humanite.fr/amos-gitai-pourquoi-ont-ils-tue-yitzhak-rabin-592925

Entretien réalisé par Dominique Widemann

Mercredi, 16 Décembre, 2015

Vingt ans après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, Amos Gitaï resitue l’événement dans un contexte plus vaste 
et crée sa commission d’enquête cinématographique. Un thriller politique de très haut niveau.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de revenir à la source du crime politique ?

Amos Gitaï Je ne suis pas un homme politique. J’ai une formation d’architecte et je suis cinéaste. Alors, en me souvenant de ce que m’avait dit un jour Jeanne Moreau : «  Tout nouveau projet est pour moi l’occasion d’apprendre certaines choses que je ne sais pas encore  », j’ai décidé de faire ce film. C’était l’occasion de poser une question à la société israélienne. Pourquoi Rabin et par qui Rabin a été assassiné, nous le savions déjà. Le film a aussi été tourné dans l’idée de créer une sorte de commission d’enquête cinématographique, justement pour lever le voile sur cette campagne de haine. La commission Shamgar était une commission d’enquête étatique, mais son mandat portait seulement sur les défaillances d’ordre opérationnel qui ont rendu possible l’assassinat, et non sur la campagne de haine et d’incitation à la violence qui a conduit au meurtre. En un sens, ce film est la commission d’enquête qui n’a jamais existé. Il traite non seulement de cet événement brutal arrivé il y a vingt ans, mais aussi de cette ombre qui continue de s’étendre sur Israël aujourd’hui.

Au sein de ces violences, qu’en est-il de la «  contamination  » entre l’extrême droite religieuse et le Likoud ?

Amos Gitaï Après son assassinat, la commission d’enquête d’État qui avait été nommée avait limité son champ d’investigation aux manquements opérationnels. En revanche, elle n’avait pas cherché à analyser le contexte, toutes ces incitations à assassiner Rabin. Elle n’avait pas pris en compte dans son rapport les nombreuses forces qui avaient tenté de le déstabiliser pendant de longs mois, ainsi que son gouvernement. Le Likoud, en particulier, qui avait gagné les élections de 1977, n’avait pas supporté la défaite aux élections de 1992 remportées par Rabin. Cela a déclenché une série de manifestations très violentes contre le projet politique de paix avec les Palestiniens porté par Rabin et par Shimon Peres. Pour Israël, l’assassinat de Rabin est différent de ce que représente l’assassinat de Kennedy pour les Américains. Aux États-Unis, les protagonistes ont quasiment tous disparu. Alors qu’en Israël, on en est encore au stade de l’éruption volcanique. Une éruption permanente liée au fait que ceux qui ont contribué à instaurer le climat de haine qui a débouché sur l’assassinat de Rabin flirtent aujourd’hui avec le pouvoir. Le risque est que tout ce qui fait l’originalité de la société israélienne finisse par disparaître. C’est pourquoi le cinéma peut aider à laisser des traces. Je fais confiance à la mémoire. Je crois aux idées. Espérant qu’un jour les choses finiront par s’arranger…

Pouvez-vous revenir sur le travail de recherche auquel vous vous êtes livré ?

Amos Gitaï Nous avons épluché de nombreux documents, vidéos et photographies de la période précédant le meurtre ainsi que des mois qui ont suivi. Mon but n’était pas de créer un culte autour de la personnalité de Rabin, ni de le remplacer par un acteur. Rabin avait une réelle aura et j’ai pensé qu’il serait intéressant de construire le film autour de son absence, comme autour d’un trou noir. Il n’est pas présent physiquement dans le film. Ceci étant dit, j’ai également refusé de me concentrer sur l’assassin. En Israël aujourd’hui, nous sommes quotidiennement confrontés à la violence. Je ne pense pas qu’il soit bon d’ériger l’Histoire en mythe. Je préfère mettre en évidence les éléments qui ont mené à l’assassinat de Yitzhak Rabin, et à l’anéantissement de tout l’espoir de paix. J’ai choisi d’en dire peu pour, je l’espère, promouvoir un avenir meilleur.

Pouvez-vous nous parler de vos choix de découpage, de montage, de cet «  équilibre  » nécessaire au film ?

Amos Gitaï La difficulté de ce film a été de trouver le bon équilibre entre reconstitution et images d’archives. Nous avons décidé d’inclure des extraits de discours télévisés. Leur force est telle qu’il n’était ni souhaitable ni nécessaire de les recréer. Nous avons aussi inclus des extraits des entretiens que nous avions enregistrés pendant nos recherches pour le film, notamment celui avec Shimon Peres (qui était 
ministre des Affaires étrangères sous Rabin) et celui avec Leah, la femme de Rabin. Nous avons visionné des archives vidéo en nous demandant comment les transposer dans une forme cinématographique. Nous avons tourné la reconstitution de l’assassinat sur la place même où Rabin a été abattu. Le montage et le travail de Yuval Orr, Tahel Sofer et Isabelle Ingold a été plus long que d’habitude, justement à cause de l’insertion de toutes ces images d’archives.

Vos films entraînent souvent le spectateur au cœur des contradictions historiques et émotionnelles. Diriez-vous qu’ici vous portez une charge frontale contre les dirigeants israéliens, jusqu’aux plus actuels ?

Amos Gitaï Mon cher pays, que j’aime beaucoup, ne va pas très bien. Il lui manque, en particulier, une figure politique qui aurait le courage, je dirais même l’optimisme, en dépit de tout ce qui se passe au Proche-Orient, d’avancer, de tendre la main, de créer un dialogue dans ce monde impossible. Cette absence d’un personnage visionnaire est dramatique. Dans ce contexte, que puis-je faire ? L’assassinat de Rabin est tragique : il signifie la destruction de ce que représentaient symboliquement les sabras, ces hommes et ces femmes nés en Palestine avant la création de l’État d’Israël et qui avaient l’espoir de créer une société radicalement différente. L’assassinat de Rabin marque la fin brutale de ce modèle. Benyamin Netanyahou a une ambition personnelle illimitée, au point qu’il pourrait mettre en péril certaines composantes essentielles de la société israélienne. Sous son règne émergent des tendances racistes extrêmement problématiques. De même, sa capacité à tout instrumentaliser à des fins strictement partisanes risque de faire éclater le projet collectif qu’est Israël. Le projet de fonder un refuge pour les juifs était la conclusion politique d’une longue chaîne de souffrances, ce n’était pas un projet religieux.