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« La vie contre la violence » – De l’Allemagne nazie à la Palestine, de l’Algérie au Chili, souvenirs d’un révolutionnaire juif

vendredi 29 janvier 2016, par siawi3

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article31924

« L’homme a besoin de rêves »

mars 1978,

par Jakob MONETA

Jakob Moneta est aujourd’hui âgé de 92 ans et membre du PDS. Il est né en 1914 dans une famille juive et fut trotskiste depuis sa prime jeunesse. Il a émigré en Palestine en 1933 mais est revenu en Allemagne en 1948, quelques mois avant la fondation de l’Etat d’Israël. Car ce n’était pas un sioniste et une fois dissipé le rêve de nombreux jeunes révolutionnaires juifs d’un État socialiste pour tous les habitants de Palestine, il ne voyait aucune raison de rester en Palestine.

De 1953 à 1962 il fut chargé des affaires sociales auprès de l’ambassade d’Allemagne à Paris et devint en 1962 rédacteur en chef du journal syndical « Métal » à Francfort-sur-le-Main. Il a rédigé ce texte après « l’automne allemand » de 1977, le détournement d’avion de Mogadiscio et la mort à la prison de Stammheim, le 18 octobre, d’Andreas Bader et Gudrun Ensslin, fondateurs de la RAF (Fraction Armée Rouge). Son témoignage sur son expérience palestinienne est important : il prouve que tous les Juifs de gauche réfugiés en Palestine n’étaient pas des sionistes.

Photo : Jakob Moneta en 1976

I.

Blazowa est située entre Cracovie et Lemberg, à l’Ouest de la rivière San, qui sépare les Polonais des Ukrainiens. En Galicie orientale, on les appelle des Ruthènes. J’avais quatre ans le 11 novembre 1918, jour de la fondation de la République de Pologne. Josef Pilsudski se fit proclamer chef provisoire du nouvel État. Il avait été autrefois le cofondateur et leader du Parti socialiste polonais. À Vilna, il avait fait un temps partie du même groupe (illégal) que Leo Jogiches, compagnon de lutte de Rosa Luxembourg et qui devait être comme elle assassiné par les forces contre-révolutionnaires allemandes. En 1926 le maréchal Pilsudski prit le pouvoir par un coup d’État et instaura un régime autoritaire. La réunification de la Pologne – alors divisée en trois parties, la Galicie, sous administration polonaise, la Pologne du Congrès, sous administration russe et la Prusse-Orientale – ainsi que sa libération sous la conduite de Pilsudski donna lieu à Blazowa, la ville où je suis né, et pas seulement dans cette ville, à un pogrome anti-juif : c’est ainsi que les Polonais célébrèrent ce jour.

On avait entassé tous les Juifs, hommes, femmes et enfants dans une même pièce, dont les fenêtres avaient été obstruées par des matelas, pour empêcher la lumière de filtrer vers l’extérieur. Des hommes armés y pénétrèrent, traînèrent quelques-uns à l’extérieur, les frappèrent et les fouillèrent sans ménagement, à la recherche d’argent. On fit sortir ma mère avec brutalité. Mon père voulut la secourir. Il écopa d’un coup de canon de fusil qui lui fit éclater le tympan. Je vis ma mère se cramponner au chambranle, crier « Au secours, on me brutalise ! » L’homme armé qui la frappait à coups de pied était l’un de ses anciens camarades de classe. La haine anti-juive attisée par les nationalistes polonais ne put pas se donner partout libre cours sans rencontrer de résistance. Là où le « Bund », la principale organisation juive prolétarienne, disposait de troupes armées, les participants au pogrome repartirent la plupart du temps avec le crâne en sang.

Les Juifs ne furent pas seuls pour se défendre ; des ouvriers de toute nationalité animés par la conscience de classe leur prêtèrent main forte. À leurs yeux l’antisémitisme était une des armes les plus dangereuses dont disposait l’ennemi de classe pour sa propagande. Il fallait le combattre. Par tous les moyens. À Blazowa, on appelait mon père « l’Allemand. » Il venait de Francfort-sur-le-Main et avait rencontré sa femme dans cette petite ville de l’industrie textile galicienne. Après le pogrome, il porta plainte contre les meneurs. Ils le menacèrent de se venger. Là-dessus il revint en Allemagne. C’est ainsi que j’arrivai à Cologne en 1919. Je fus scolarisé à cinq ans. Dès l’âge de trois ans, on m’avait enseigné l’alphabet hébraïque au « Cheder », une sorte d’école confessionnelle. À Cologne, j’allais à l’école le matin et au « Cheder » l’après-midi ; on nous y enseignait la Bible, en hébreu, et plus tard le Talmud, en araméen.Les professeurs étaient en général des commerçants qui avaient fait faillite. L’un d’eux avait constamment avec lui un long fouet à chiens, dont il frappait ceux qui désobéissaient ou donnaient de mauvaises réponses.

C’est le plus souvent à la sortie du Cheder que commençait le véritable combat. À peine dehors nous étions accueillis par une bande de jeunes garçons qui se jetaient sur nous aux cris de « HEP HEP ». Il nous fallut apprendre à courir plus vite qu’eux, ou encore à contre-attaquer. Toute une série de boxeurs amateurs est sortie des rangs des élèves du Cheder.

L’autodéfense avait contribué à leur formation sportive.

HEP est une abréviation pour « Hierosolima est perdita - Jérusalem est perdue »

Je me mis à rêver de cette Jérusalem perdue. Une légende juive raconte que chaque soir à minuit un chacal traverse la place dévastée de Jérusalem où s’élevait le Temple détruit par les Romains en l’an 70 après J.C. Si l’on réussit à capturer ce chacal, l’ancien royaume juif sera rétabli dans toute sa splendeur. Quoi de plus naturel pour moi, près de 19 siècles après la destruction du Temple, que de capturer ce chacal ? Pour commencer mon entraînement je suis entré dans un groupe de jeunesses sionistes. Mais à cette époque les sionistes ne vivaient pas encore en Palestine. Le mouvement ouvrier allemand, alors le plus important du monde capitaliste, attirait aussi les jeunes sionistes juifs. Ce sont neuf millions de voix qui étaient allées au SPD (Parti social-démocrate), fort de près d’un million d’adhérents, lors des élections de 1924 au Reichstag, ce qui lui permit d’entrer au Parlement avec 152 députés. Le KPD (Parti communiste) remporta 54 sièges, le NSDAP – les nazis – 12 seulement. En Prusse les sociaux-démocrates avaient obtenu la majorité absolue avec 229 sièges sur 450. L’« Allgemeiner Deutscher Gewerkschaftsbund » (Confédération générale des syndicats ouvriers, ADGB) comptait 4,7 millions de membres, la Fédération sportive et gymnique des Travailleurs 770 000, la Fédération ouvrière de cyclisme « Solidarité » 220 000. Il y avait une Fédération ouvrière d’athlétisme , un club d’échecs, une association de Bons Samaritains et même un club de tir à l’arc. Le mouvement ouvrier avait créé dans l’ÉTouttat capitaliste une contre-société.

Quand le social-démocrate Hermann Müller forma le nouveau gouvernement, son ministre de l’Intérieur, Karl Severing, déclara que le nouveau gouvernement projetait de s’accorder quatre ans de vacances. Plus de crises politiques, de programmes ni de directives. Ces quatre années seraient consacrées aux Travaux pratiques pour construire la République.

Tout cela se reflétait aussi chez nous, jeunes juifs qui étudions, lisions, travaillions. La plupart d’entre nous devinrent socialistes. Pas toujours avec Marx, même si le puissant langage du Manifeste communiste nous enthousiasmait. L’homme est bon, de Leonhard Frank, éveilla en nous la haine de la guerre. Hitler le fit déchoir de sa nationalité à cause de livre. La Jungle, d’Upton Sinclair, aiguisa notre conscience sociale. Son Boston, où il décrit l’assassinat légal de Sacco et Vanzetti, ainsi que Faits divers, d’Henri Barbusse, nous révoltèrent contre la justice de classe.

En 1929 la crise économique mondiale qui s’amorçait mit une fin brutale aux « travaux pratiques pour construire la République » des sociaux-démocrates. Le nombre des sans-emploi s’élevait à deux millions, trois un an plus tard. Il devait atteindre six millions en 1933. Sans compter les travailleurs à temps partiel. Parallèlement les agriculteurs virent baisser le prix de vente de leurs produits.
Artisans et professions libérales furent happés par le tourbillon de la crise. En outre, des scandales liés à des affaires de corruption ébranlèrent la crédibilité du SPD. Aux élections de septembre 1930 au Reichstag les sociaux-démocrates ne perdirent cependant qu’un demi-million de voix. Le nombre de voix recueillies par le KPD passa même de 3,25 à 4,5 millions. Le point décisif fut la montée des nazis, qui passèrent de 800 000 à 6 millions et demi de voix, remportant ainsi 107 sièges. Sur quatre millions de nouveaux électeurs trois avaient choisi Hitler, qui en avait enlevé en plus deux millions et demi aux autres partis de droite.

Pour répondre à l’agitation politique qui allait croisant au sein du SPD, on eut recours à des mesures disciplinaires et à des exclusions. En octobre 1931 les députés Max Seydewitz et Kurt Rosenfeld, tous deux exclus du SPD, fondèrent le Parti socialiste ouvrier (SAP). Leur organisation de jeunesse, l’« Organisation des Jeunesses socialistes » (SJV) attira une grande partie des jeunes sociaux-démocrates. Moi-même et d’autres membres de la jeunesse socialiste sioniste avons adhéré à la SJV, faisant ainsi un premier pas en direction de l’internationalisme. Pour la première fois j’entrais en contact avec des jeunes Allemands idéalistes, révolutionnaires et décidés à se battre. Et ceci juste au moment où la victoire des nazis allait sauver la bourgeoisie allemande du socialisme.

Dans les rues de Cologne, il y avait presque chaque jour des heurts sanglants. Des nazis montés sur des motos ouvrirent le feu sur un groupe d’ouvriers en train de discuter. On se battait dans des salles de réunion. Rue des Alsaciens (Elsässertrasse), un bastion rouge de Cologne, des femmes vidèrent par la fenêtre leurs seaux hygiéniques sur la tête de manifestants nazis. En me rendant de chez moi au lycée, je croisais sans cesse des groupes d’ouvriers en train de discuter. Je me rappelle les discours enflammés d’un jeune nazi fraîchement converti qui cherchait à convaincre ses auditeurs que les guerres étaient le vrai remède au chômage.

La réponse qu’il obtint dans le « Kölsch » (le dialecte de Cologne, NdlT) le plus pur fut claire et simple : « Dann häng dich doch op. Dann is doch also ein winniger do ’ » (« Alors pends-toi donc. Ça en fera toujours un de moins. »)

Le 20 juillet 19232 le gouvernement du Reich, dirigé par von Papen, décréta la déposition du gouvernement social-démocrate de Prusse. Il la justifia la nécessité de remettre entre les mains du Reich le maintien de l’ordre, du calme et de la sécurité, puisque les sociaux-démocrates étaient incapables de combattre correctement les troubles fomentés en Prusse par les communistes.

Ce coup d’État froidement exécuté par le gouvernement central cassa les reins de la République. Il se déroula « comme prévu et sans incidents ». C’est ce qu’écrit von Papen dans ses Mémoires (Flammarion, 1992, paru sous le titre Der Wahrheit eine Gasse, Munich, 1952).

Le 20 juillet à 10 heures du matin le ministre de l’Intérieur prussien, le social-démocrate Severing, affirmait encore « qu’il ne céderait qu’à la violence ». À 8 heures du soir, la violence fit son apparition sous les traits d’un préfet de police accompagné de deux officiers, et il céda. Il expliqua par la suite « qu’il avait voulu éviter une effusion de sang. »

Si seulement il ne l’avait pas évitée ce jour-là ! Peut-être alors que des millions de morts torturés, assassinés, gazés dans les bagnes et camps de concentration, tombés au front dans la Deuxième Guerre mondiale nous auraient, eux, été épargnés En tout cas, Evelyn Andersen écrit au sujet de cette peu glorieuse capitulation de la plus solide forteresse de la social-démocratie : « Dans toutes les villes allemandes des formations de la Bannière du Reich et du Front de fer se tenaient prêtes, astiquaient leurs fusils et attendaient l’ordre de passer à l’action. » (Le marteau ou l’enclume, Nuremberg 1948, p.206). Henning Duderstadt est encore plus explicite : « Nous étions enfiévrés, nous attendions le signal du combat ! La grève générale ! Chacun prend les armes comme il le peut. La victoire ou la mort ! » (De la Bannière du Reich à la croix gammée. Comment on en est arrivé là. Un témoignage, Stuttgart 1933)

L’« ordre de passer à l’action », le « signal du combat » ne vinrent jamais. Les étapes de la capitulation progressive face aux nazis jusqu’à la mise à genoux dans les écrits que Theodor Leipart, le dirigeant de la Confédération générale des syndicats allemands (ADGB), adressa les 21 et 29 mars 1933 au Führer du Reich allemand, Adolf Hitler, furent ignominieuses. Au nom du Bureau confédéral, Leipart déclara que l’ADGB devait s’acquitter de ses tâches sociales, « quel que soit le régime en place à la tête de l’État. » Au Reichstag, les sociaux-démocrates votèrent la « résolution de paix » du 17 mai 1933 parce que – selon eux – ils approuvaient par là une politique étrangère pacifique et ne votaient nullement la confiance à Hitler. En réalité ils espéraient, en trahissant publiquement l’idée socialiste, sauver leur organisation et être magnanimement intégrés dans la « communauté du peuple. » Tout cela laissa des cicatrices profondes dans les esprits et les cœurs de ceux qui durent payer au prix de la prison, du bagne, du camp de concentration ou de l’exil le retrait sans combat de leurs dirigeants face à la violence des puissants.

Ce n’est que le jour où la retraite aux flambeaux de la SA en armes traversa le bastion communiste de Cologne, la Thieboldgasse (rue Thiebold) devant les prolétaires débordants de haine, muets, désarmés par leurs propres dirigeants et devant leurs femmes qui pleuraient de rage impuissante que je compris : c’était fini. Nous étions battus, sans même avoir tenté de nous défendre. On nous avait livrés.

Que tous ceux qui ont voulu par la suite faire porter aux « masses » la responsabilité de leur propre échec se souviennent : dans les dernières élections un peu libres aux Comités d’entreprise organisées en avril1 933 par les nazis qui s’imaginaient avoir pris pied aussi dans le monde ouvrier les Syndicats libres remportèrent 73,4% des mandats et l’Organisation des cellules d’entreprise nationales-socialistes seulement 11,7%. Il existait une volonté de résistance à la base. Mais le sommet avait déserté.

II.

Sept mois après mon bac, le 2 novembre 1933 je débarquai en Palestine, à Haïfa. C’était le jour anniversaire de la déclaration par laquelle le ministre britannique des Affaires étrangères, Lord Balfour, avait garanti en 1917 le droit de tous les Juifs à trouver en Palestine arabe « un foyer national juif ». Ce jour-là les Arabes faisaient grève, en signe de protestation contre la Déclaration Balfour. On nous expédia à Jaffa, où j’atterris avec en poche une livre anglaise. Je cherchais un kibboutz.

Si l’on me demandait ce qui fonde mon indéfectible assurance que l’homme est capable de se défaire de la cupidité, de la course à l’argent, du besoin de compétition,de l’égoïsme, de la servitude – tous ces caractères « humains » que le capitalisme a réussi à grand’peine à nous inculquer – ; si l’on me demandait où s’enracine au plus profond ma foi en la capacité de l’homme à décider lui-même de vivre sans aucune contrainte extérieure dans un collectif d’êtres libres et égaux, je répondrais : C’est ce que j’ai appris dans mon expérience en kibboutz de cette époque. Isaac Deutscher écrit dans ses Essais sur le problème juif (Payot 1969, p. 126 et suivantes) que dans un kibboutz, dont les membres avaient toutes les raisons « d’être fiers de leur morale (sociale) et en étaient parfaitement conscients », il lui était arrivé l’histoire suivante : Un diplomate soviétique accompagné de son état-major était en visite dans divers kibboutz, afin d’établir des comparaisons avec les kolkhozes. Après avoir vu la laiterie ultra-moderne, l’école, la bibliothèque, et bien d’autres choses encore, il demanda où était la prison. Il lui fut répondu qu’il n’y en avait pas. « Ce n’est pas possible », s’exclama le diplomate. « Que diable faites-vous de vos criminels et de vos malfaiteurs ? » On s’efforça, mais en vain, de lui expliquer qu’aucun crime assez grave pour justifier la nécessité d’une prison n’avait jamais été commis. Il fallait bien voir que les membres du kibboutz étaient triés sur le volet. Il s’agissait d’individus possédant une morale socialiste élevée. Et de plus on pouvait exclure du kibboutz ceux de ses membres dont le comportement n’était pas acceptable. Mais le diplomate soviétique ne put se mettre dans la tête qu’une communauté de cent personnes puisse fonctionner sans prison. Il resta persuadé qu’on lui avait montré des « villages Potemkine. »

Mais quel partisan de notre « économie sociale de marché » croirait que dans les kibboutz, où vivent de nos jours plus de 100 000 personnes, la « volonté de performance » se suffit de la satisfaction égalitaire des besoins fondamentaux, sans aucune contrepartie financière ? Qui d’entre eux croirait qu’un camarade kibboutznik peut être à l’extérieur diplomate ou député et ici conduire un tracteur ou travailler en cuisine comme marmiton, simplement parce qu’il a été affecté à cette tâche ? Lequel d’entre eux pourrait comprendre qu’‘une société autogérée sans hiérarchie, sans police, administrée par des comités librement élus et révocables à tout moment peut venir à bout d’une gigantesque réalisation dans des conditions extrêmement difficiles, comme l’ont fait les kibboutzniks ?

Qui croirait que l’éducation communautaire des enfants – ils ne passent que quelques heures par jour avec leurs parents –, conduise à faire de ces enfants « non des concurrents, mais des camarades », « que le goût de l’entraide soit beaucoup plus développé chez ces enfants que celui de la domination. Comme il n’y a pas de parents (dans la maison des enfants) dont ils pourraient chercher à gagner la faveur, et qu’aucune forme de compétition en général n’est encouragée ils se comportent comme des frères et sœurs, certes les personnalités fortes exercent une certaine influence, mais ils l’emploient aussi dans l’intérêt du groupe. » (Bruno Bettelheim, Les Enfants de l’avenir, dtv 888, p. 90).

J’ai vécu les douleurs d’enfantement et les expériences sociales, les tentatives grandioses pour instaurer de nouveaux rapports entre hommes et femmes, pour intégrer les vieux et les handicapés physiques, la vie sous la tente que les chacals traversaient la nuit, comme dans la légende de la place du Temple, la vie dans les baraquements, les crises de paludisme, les conditions de travail souvent inhumaines dans les plantations d’orangers où nous étions salariés avant de recevoir un morceau de terre à coloniser pour y installer le kibboutz, et pendant cinq ans et demi je n’ai pas seulement « supporté » ça, mais j’ai eu conscience de participer à une grande aventure qui devait conduire à la création d’un homme nouveau : le socialiste.

Bien des années plus tard je marchais dans la vieille ville de Jérusalem avec une Nurith de sept ans, originaire du kibboutz de Dalia. L’enfant voyait pour la première fois des mendiants. J’essayai de lui expliquer ce que c’était, et lui confiai quelques pièces de monnaie afin qu’elle puisse faire une bonne action. Elle déposa une pièce dans la première main qui se tendit, dans la deuxième, la troisième – puis elle se dirigea résolument vers un quatrième mendiant et lui donna tout l’argent qui lui restait avec ces mots : « Tiens, partage avec tes camarades ! » À cet instant, j’ai su que le nouvel homme social serait effectivement le produit de l’éducation reçue dans les kibboutz et les communes.

Je n’ai pas quitté le kibboutz. J’en ai été exclu. En 1936 avait éclaté une révolte arabe. Nous avons entouré de barbelés la partie du kibboutz où nous habitions, acheté un projecteur, dont le faisceau lumineux tournait la nuit au-dessus du camp, nous avons construit des fortifications de bois et de pierres avec des meurtrières. Peu de temps auparavant le camarade garde de nuit avait reçu, pour nous protéger tous, une simple matraque. C’était la seule arme que nous possédions. Tout l’arsenal de ce qui serait un jour l’armée israélienne, aujourd’hui si puissante. On construisit alors des caches d’armes secrètes, illégales, dissimulées sous les piquets des tentes. On pouvait y accéder facilement. La « Haganah » – l’organisation sioniste d’auto-défense – commença à nous entraîner : on nous fournit revolvers, grenades, fusils et mitrailleuses. Mais qui était l’ennemi ?

Le village de Karkur, où était situé notre kibboutz se trouvait en bordure des colonies juives. À mon arrivée en Palestine, en 1933, 175 000 Juifs y vivaient au milieu de 1,5 millions d’Arabes. Le « Haschomer Hazair », le mouvement socialiste de gauche des kibboutz, très fortement pro-stalinien, aurait souhaité que les ouvriers arabes ET juifs s’allient pour former une organisation de classe commune, la « Histadruth » (syndicat). Le « Haschomer Hazair », dont faisait partie mon kibboutz, espérait l’émergence, dans l’avenir, d’un État « binational » judéo-arabe en Palestine. Ces deux positions étaient récusées par la majorité de la Histadruth, le Mapai.

Créer dans un pays pauvre, comme la Palestine, un État juif avec une classe ouvrière juive (et pas seulement une classe dominante de colons blancs comme en Afrique du Sud) ne pouvait se faire qu’aux dépens de la population arabe.
C’est pourquoi on appelait à « acheter les produits du pays ». C’est à dire les produits juifs, plus chers que les arabes. « Appropriez-vous le travail » nous disait-on : c’est à dire : remplacez la main-d’œuvre arabe, pauvre et inorganisée, par une main-d’œuvre juive, chère et organisée (ce qui n’empêchait pas d’interdire aux Arabes l’accès à l’organisation syndicale, la Histadruth.) « Conquérez le sol » – c’était la troisième solution. On acheta aux riches propriétaires fonciers arabes, les effendis, et avec l’aide du Fonds national juif, un sol que ce dernier afferma ensuite uniquement aux colons juifs. Les pauvres fellahs arabes, la plupart du temps des tenanciers, reçurent en dédommagement des sommes d’argent dont ils ne pouvaient faire grand’chose.

La position de la MAPAI était parfaitement claire. Déjà il s’agissait de créer en plein milieu de la Palestine arabe un secteur économique exclusivement juif et de l’étendre de plus en plus afin d’y installer un jour un État juif. Ce dessein reçut un soutien de deux côtés : celui de l’impérialisme britannique, qui en dépit de toutes ses hésitations resta toujours du côté des sionistes, et celui des Juifs américains qui envoyèrent de l’argent.

Mais c’est en fait à Hitler que les Arabes doivent la réussite de ce plan. Il avait en effet envoyé les ressortissants de la communauté juive, en voie de dissolution et de complète assimilation, d’abord dans des ghettos et ensuite dans les camps d’extermination, les camps de la mort. Pour eux, mais aussi pour toute la classe ouvrière juive non sioniste d’Europe orientale, la Palestine devint le seul endroit où se réfugier, parce que les États capitalistes démocratiques, si soucieux d’humanisme, mais ébranlés par la crise économique, se refusèrent à accueillir massivement les réfugiés juifs.

Un jour que je montais la garde dans le kibboutz, à l’abri de notre rempart de pierre revêtu de planches, je vis des avions fondre à plusieurs reprises, tels des oiseaux de proie sur une montagne dénudée. Puis j’entendis des salves de mitraillettes auxquelles répondirent quelques coups de fusil. Quelques heures plus tard nous vîmes arriver des soldats britanniques ; ils nous racontèrent qu’ils avaient tiré comme des lapins une « bande d’Arabes » (60 hommes environ). Les Britanniques étaient en admiration devant le courage de ces hommes, qui, non contents d’avoir répondu avec des fusils à l’attaque des avions anglais, se jetèrent sur les soldats avec pour toute arme des « djabries », leurs petits poignards courbes, lorsqu’on voulut faire prisonniers les blessés.

(Ces jours-ci j’ai lu dans le Stern n° 4/78 que Wegener, le commandant du GSG (Grenzschutzkommando, commndo des garde-frontières, équivalent allemand du GIGN français, NdR) avait été très surpris, à Mogadiscio, de « la violente résistance opposée par les Palestiniens » Il croyait les Arabes pas très courageux. Et voilà que comme les Japonais ils continuaient le combat même si la situation était désespérée : « C’était nouveau et effrayant. Ces gens faisaient preuve d’une énergie démesurée et d’une haine fanatique. »

Personne ne se demande si cette haine ne s’enracine pas dans l’amour de ce peuple pour une liberté qu’on leur dénie et dans sa fureur d’être contraint à végéter dans des camps depuis trente ans.

Quelques-uns d’entre nous commencèrent alors à se poser des questions sur ces « ennemis ». Nous en arrivâmes à cette conclusion : ils sont victimes d’une injustice. Nous, les victimes de Hitler, commettons l’injustice à leur égard. Si notre internationalisme n’est pas un vain mot, nous devons essayer d’établir un contact avec les masses arabes.

Nous ne voulions pas quitter le kibboutz, qui était tout à la fois notre patrie, notre mode de vie et notre famille. Mais il nous fallut vite comprendre que les non-sionistes n’avaient pas leur place dans un kibboutz. Malgré toutes les expériences progressistes menées sur le plan social, il constituait en effet le fer de lance du sionisme. Les monastères catholiques médiévaux, ces merveilleuses communes, qui conservaient et accroissaient tous les trésors culturels de l’époque, n’étaient-ils pas au service de l’Église féodale, l’une des plus effroyables machines à opprimer, contre lesquelles devaient se dresser la Réforme et les soulèvements paysans ?

Peu de mois après notre exclusion du kibboutz, et deux mois après le début de la Seconde guerre mondiale, trois d’entre nous furent arrêtés et internés. Par décision administrative et sans aucun procès, on décréta à notre encontre 12 mois d’emprisonnement, qui pouvaient être prolongés à volonté. Ce fut notre premier contact avec l’impérialisme britannique, aux yeux duquel les Juifs non sionistes représentaient un danger.

Dans les locaux de la police, à Haïfa, environ 30 détenus étaient entassés dans un espace si étroit qu’on ne pouvait même pas s’étendre pour dormir. La nuit, on dormait sur de minces nattes que les détenus avaient fabriquées eux-mêmes avec des chiffons ; le jour, nous étions assis à même le sol de ciment , pêle-mêle avec des délinquants et des gens atteints de tuberculose avancée ou de maladies vénériennes, porteurs de la teigne ou de poux. Ici, plus de différence entre Juifs et Arabes, pas plus qu’entre détenus politiques et de droit commun. Dans la cellule, il n’y avait ni chaise ni table. Dans un coin, un seau sans couvercle servait de latrines.

Quelques jours plus tard nous fûmes transférés à la forteresse d’Acre. J’y passai une nuit en compagnie de membres d’une « bande » d’Arabes, ce que nous appellerions aujourd’hui des partisans ou des francs-tireurs. Leur morale, l’attention tendue dont ils faisaient preuve lors des discussions, leur volonté de se battre – certains d’entre eux étaient condamnés à mort et furent exécutés – me laissèrent une profonde impression.

Le lendemain un surveillant nous apprit que nous allions subir un examen médical et qu’il faudrait répondre « Yes, Sir » aux questions qui nous seraient posées. Rangés sur une longue file nous passâmes l’un après l’autre devant un médecin militaire britannique qui nous demanda : « Everything allright ? » Nous répondîmes : « Yes, Sir » . L’examen médical était terminé.

Au bout de 12 mois d’internement, ma détention fut automatiquement prolongée de 12 mois. Avec nous se trouvait – nous avions été transférés entre temps à Sarafand, pour ensuite finir à Masra – un secrétaire du Parti communiste palestinien, Meir Slonim, interné depuis six ans , sans procès ni jugement.

Un jour, un groupe de prisonniers juifs de droit commun – 43 hommes – arriva au camp voisin. Ils avaient été condamnés à de lourdes peine parce qu’ils étaient tombés, armés jusqu’aux dents, sur des soldats britanniques. Leur chef se nommait Moshe Dayan. Bien sûr, ils furent libérés bien avant l’expiration de leur peine.

Entre détenus, on pratiquait la solidarité ; comme les internés politiques avaient le droit de recevoir de l’argent et de cantiner, nous passions en contrebande une partie de nos vivres dans le camp des « droit commun » où se trouvait Moshe Dayan, avec qui j’eus par-dessus la clôture d’infructueuses discussions. Dans notre camp, nous côtoyions aussi les principaux meneurs des terroristes sionistes d’extrême-droite, par exemple Abraham Stern, Abrascha Zellner et David Razill, qui devaient précéder Begin à la tête de l’Irgun.

Au camp, les gens de gauche entamèrent une grève de la faim, en commun avec les détenus arabes, internés par centaines, pour exiger de passer enfin en jugement. Nous fûmes nourris de force et au bout d’une semaine on nous promit que nous passerions devant une commission qui examinerait notre cas.
Au cours de deux ans et trois mois que dura mon internement, j’ai appris des langues, organisé une sorte d’« université de camp » – mais aussi découvert ce que signifiaient les initiales CID (Criminal Investigation Department), que j’ignorais avant mon arrestation. Elles signifiaient qu’on enfonçait des bâtonnets sous les ongles des détenus, qu’on allumait du feu sous leurs pieds, qu’on les suspendait par les mains jusqu’à ce qu’ils hurlent de douleur ; tout cela pour leur extorquer des aveux. J’appris ainsi qu’il arrive à l’impérialisme démocratique d’être aussi peu regardant aux moyens, lorsqu’il se bat pour conserver son Empire, que l’est le fascisme lorsqu’il part à la conquête d’un nouvel Empire.

Trois mois après l’entrée des nazis en Union soviétique je passai enfin devant une commission d’enquête britannique. Sir Hartley Shawcross , un juriste anglais né à Giessen, député travailliste en 1945, puis avocat de la Couronne et enfin procureur principal de la Grande-Bretagne au Tribunal militaire International de Nuremberg en était le président. Il s’enquit des charges exactes qui pesaient contre moi et partagea la surprise, voire l’indignation, de mon avocat, Gitein, grand spécialiste du monde arabe, devant les « preuves » présentées par la police. Shawcross me fit libérer.

Durant ces deux ans et trois mois je ne reçus qu’une seule visite, celle d’un cousin qui osa braver le danger. En effet, la CID attirait l’attention de tous ceux qui en faisaient la demande sur les risques qu’ils encouraient.

Après ma libération, je restai quand même longtemps sous surveillance policière, ce qui ne m’empêcha pas d’entrer pour la première fois véritablement en contact avec la gauche arabe, au sein de laquelle je me fis des amis. Pendant la guerre, des soldats sympathisants marxistes nous permirent d’entrer en contact avec la revue littéraire égyptienne Megalla Gedida (Le nouveau journal). Nous engageâmes une discussion politique avec les rédacteurs, dont quelques-uns devaient contribuer en 1947 au premier grand mouvement de grève générale en Égypte.

À la fin de la guerre, je me disposai à rentrer en Allemagne. Quelques-uns de mes amis étaient entrés dans la marine, l’armée ou l’UNNRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration) et se fixèrent en Europe. Effectuer un travail politique internationaliste en Palestine semblait de plus en plus inabordable. Attentats terroristes de l’organisation d’extrême droite Irgun Zwai leumi (Organisation militaire nationale), dont l’un des chefs était l’actuel Premier ministre israélien, Menahem Begin, ceux de l’Organisation Stern, dynamitage de l’hôtel King David – le Q.G. britannique à Jérusalem – où près de 100 personnes trouvèrent la mort, actes de terrorisme devant les raffineries de Haïfa, où une bombe explosa au beau milieu de fellahs arabes qui faisaient la queue après leur journée de travail, lacérant 40 personnes, et pour finir le pogrome sanglant contre le village arabe de Dïr Yassin, où même des femmes et des enfants furent assassinés, et bien d’autres encore, éloignaient de plus en plus tout espoir de solution pacifique. Lorsque je vis des Juifs, majoritairement des Juifs orientaux, piller tout ce qui ne tenait pas aux murs dans les villages arabes autour de Jérusalem, ou abattre de misérables demeures, je me souvins du pogrome en Pologne. Mais ici c’étaient le Juif les meneurs.

En 1947 les Nations Unies – avec l’accord des USA et de l’Union soviétique –entérinèrent la partition de la Palestine. Les Arabes y réagirent en déclenchant la grève générale. Maintenant c’était chaque jour qu’explosaient des bombes juives ou arabes, chaque jour qu’étaient commis des assassinats. Quand on partait le matin à son travail, on faisait de l’humour noir : « A ce soir dans le journal. » Les journaux du soir publiaient en effet les photos des gens assassinés.

Début 1948 j’arrivai avec un visa de tourisme et un passeport palestinien sous mandat britannique. Alors commença pour moi en France puis en Belgique la vie d’un exilé, dont le passeport avait perdu sa validité et constamment en délicatesse avec la police qui voulait l’expulser. Car le gouvernement britannique avait décidé, le 14 mai 1948, d’abandonner son mandat sur la Palestine et de retirer ses troupes. Le même jour l’État d’Israël fut proclamé. Les armées arabes qui tentèrent de s’y opposer furent battues. Pris de panique, des centaines de milliers d’Arabes cherchèrent refuge dans les pays voisins. Ils formèrent une diaspora, comme les Juifs 19 siècles auparavant.

En 1933 j’étais arrivé, moi, Juif, en Palestine. Lorsqu’en 1948 je quittai le pays, c’étaient les Arabes qui étaient les nouveaux Juifs. En rentrant en Allemagne, en 1948, j’étais un internationaliste convaincu. Espérant - bien à tort ! - que l’Histoire reprendrait son cours là où elle l’avait laissé après la révolution de 1918.

III.

Il se peut qu’il y ait des gens qui n’hésitent jamais. Les saints de l’Église catholique, par exemple, ou les bolcheviks sortis du chaudron des faussaires staliniens qui réécrivent l’Histoire. Mais l’après-guerre en Europe, surtout l’espoir déçu de voir s’effondrer après la guerre la sanglante dictature de Staline et la démocratie socialiste triompher en Europe et en Union soviétique m’a donné bien du fil à retordre.

Trois mois avant la mort de Staline j’ai publié un opuscule : Le stalinisme : ascension et chute - commentaire sur la brève histoire du Parti communiste de l’Union soviétique (Bolcheviks). Dans la gauche en République fédérale, mais surtout chez les communistes en RDA, où la tradition de l’analyse marxiste était paralysée par le fascisme et le stalinisme, cet écrit donna matière à discussions.

Un de ses chapitres est sous-titré « Terreur révolutionnaire et terreur bureaucratique. » Il débute par cette constatation : si grande que soit la répulsion que nous inspirent la terreur, et le recours à la violence dans l’histoire, il est indéniable que cette violence a, parfois, joué le rôle d’accoucheuse de l’Histoire.

« De la révolution puritaine en Angleterre aux guerres de libération des colonies américaines contre les Anglais, du combat contre l’esclavage dans les États du Sud des Etats-Unis à la Révolution française, le recours à la violence a joué un rôle. C’est la même violence dont use le scalpel du chirurgien qui opère un patient et le poignard du meurtrier. On ne peut donc éviter une double question : qui recourt à la violence et quel est son but ? Comment distinguer la violence révolutionnaire de la violence réactionnaire ? Comment décider si le recours à la violence sert ou dessert le progrès ? »

J’ai cité ce que Mark Twain, l’un des écrivains et journalistes américains les plus sincères, un véritable champion de la démocratie américaine, écrivait de la Révolution française dans son livre Un Yankee à la cour du roi Arthur :

« Il y a eu deux Terreurs, si nous essayons de nous souvenir et de réfléchir. L’une commit le meurtre sous le coup de la passion, l’autre avait duré mille ans.
L’une coûta la vie à dix mille personnes, l’autre à cent millions, mais nous frissonnons à l’évocation des « horreurs » de la petite Terreur, de la Terreur d’un instant, pour ainsi dire. Or que signifie l’horreur d’une mort rapide sous la hache du bourreau, comparée à une vie entière que la faim, le froid, l’injure, la cruauté réduisent à une longue agonie avec un cœur brisé ? Malgré toutes les jérémiades hypocrites, aucun peuple n’a jamais conquis sa liberté par des discours pacifiques et en faisant appel à la morale, mais – c’est une loi irrévocable – toute révolution qui veut l’emporter doit commencer par une effusion de sang, même si parfois, ensuite, il suffit d’autre chose. »

Mais qu’en est-il de la terreur révolutionnaire russe ? J’écrivais :

« On peut dire sans aucune exagération que les moyens employés par le stalinisme manquent toujours le but que lui-même dit vouloir atteindre. La démocratie des soviets s’était avérée suffisante pour anéantir les classes dominantes proprement dites. Mais pour combattre les « dernières traces » (qu’avaient laissées ces classes) dans l’économie et la tête des gens, il fallait, a prétendu Staline, le puissant appareil répressif de sa police secrète ! En réalité il s’agit de la renaissance des groupes antiléninistes vaincus, l’idée sans cesse ranimée du véritable marxisme-léninisme, une idée immortelle parce que c’est la réalité soviétique elle-même qui la rappelle sous mille formes nouvelles : ce profond désir des masses de faire revivre la démocratie en Union soviétique et de détruire cette caste stalinienne qui, sans être une classe possédante au sens scientifique du terme, possède cent fois les vices de toutes les classes possédantes.

La terreur stalinienne, prétendument un moyen de détruire la domination de classe, est en réalité un moyen condamné à manquer son but en permanence, et donc un moyen qui au lieu de justifier sa fin, la pervertit.

Contrairement à la terreur révolutionnaire, la terreur bureaucratique est sournoise, inquisitrice et malhonnête. Elle s’en prend bassement à ceux qui se refusent à voir dans ce régime oppressif une société socialiste sans classes. La vérité est le pire ennemi de la bureaucratie, mais elle ne peut à terme être réduite à néant par des méthodes terroristes. Elle survivra aussi à la police secrète de Staline. »

C’est ce qu’elle a fait. Le vingtième congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, les soulèvements ouvriers dans les Etats satellites de l’URSS, le livre de Bahro (Rudolf Bahro, communiste réformateur est-allemand, auteur du livre L’Alternative, critique du socialisme réel, paru en 1977, qui lui valut une condamnation à 8 ans de prison. Libéré en 1979, il gagne la RFA, où il meurt en 1997, NdR), le manifeste des 14 communistes polonais, la montée de l’eurocommunisme, même avec tous ses manques, – tout cela prouve que je ne m’étais pas trompé du tout au tout, lorsque je prédisais, trois mois avant la mort de Staline, la chute du stalinisme. Mais il faut bien que je reconnaisse mes erreurs : j’ai été bien optimiste dans mon évaluation du temps que cela prendrait, bien optimiste aussi en espérant voir émerger une gauche à l’intérieur des partis sociaux-démocrates. La vie d’un homme est trop courte, avouons-le, pour servir d’aune aux processus historiques, bien que le cours de l’Histoire se soit considérablement accéléré. Cela nous rend impatients.

Ce qui vaut pour la terreur stalinienne vaut aussi pour la terreur qui cible des individus. Elle aussi manque toujours le but qu’elle se propose. Elle ne permet pas « d’anéantir l’ennemi de classe » bien au contraire : elle contribue à l’affermir. Elle n’aide pas à la conscientisation des masses, mais la perturbe.
Le terroriste qui s’en prend à des individus fait de lui-même un héros de l’Histoire, au lieu de faire prendre conscience aux masses de la tâche historique, qui leur est dévolue : c’est à elles que revient le rôle de héros de l’Histoire.

Après m’être affronté au stalinisme, je devais être confronté deux fois encore au problème de la violence. La première fois – j’étais alors chargé des affaires sociales au service diplomatique de la RFA à Paris – lors de l’insurrection algérienne. Sachant tout ce que je savais des mesures de répression féroces en Algérie, tortures, razzias, bombardements, je ne parvenais pas à comprendre comment le Front de Libération nationale et le peuple algérien, loin de s’effondrer, continuaient à tenir bon, comment le Front de Libération algérien, exposé sans interruption depuis 1954 à une terreur impitoyable, pouvait ne pas renoncer. Dans un café parisien, je posai la question à la jeune Algérienne, Assia Djebar, écrivain. Elle me répondit : « Quand un fellah algérien est recruté pour le FLN, il reçoit pour la première fois de sa vie une paire de chaussures et un fusil. Cela fait de lui, pour la première fois, un être humain. La confiance en soi qu’il en retire, le sentiment qu’il combat pour la libération de son peuple, que maintenant il peut se battre, lui permet de tout endurer jusqu’à la victoire. »

Plusieurs années après cette victoire arriva enfin, même si elle ne prit pas la forme que beaucoup avaient attendue et espérée : celle du socialisme en Algérie. Mais tout de même : l’Algérie était libre.

La seconde fois, c’était au Chili, où je me rendis deux mois après le coup d’État pour le compte du journal syndical Métal. Je demandais à des syndicalistes chiliens si l’on pouvait reprocher au gouvernement Allende d’avoir violé la Constitution, comme on le lisait dans une grande partie de la presse bourgeoise allemande. Ils répondirent :

« Si le gouvernement Allende a été abattu, c’est tout au plus parce qu’il a appliqué trop strictement la Constitution. Nous, les syndicalistes, voulions nous opposer en temps et en heure au sabotage exercé par les patrons et au boycott qu’ils avaient déclenché chez les camionneurs et les médecins. Nous avons demandé à prendre les armes contre les terroristes de l’organisation « Patria e Libertad ». Mais le gouvernement Allende fit voter au Parlement une loi qui facilitait la recherche des armes détenues par les citoyens. Étrangement, seules furent découvertes les rares armes que possédaient les ouvriers pour pouvoir se défendre dans les usines, alors que les extrémistes de droite restaient armés jusqu’aux dents. Lorsque la junte déclencha le putsch, on nous donna l’ordre d’occuper les usines. Nous avons obéi. Dans l’espoir que le parti chrétien-démocrate d’Eduardo Frei nous soutiendrait contre les généraux putschistes, comme nous-mêmes l’avions soutenu quand il était au pouvoir contre la tentative de putsch du général Viaux. Mais lui a cru que la junte lui remettrait le pouvoir politique après le putsch. Elle n’y songeait même pas. Mais nous, nous étions dans les usines, sans armes, sans aucune protection, sans possibilité de nous défendre.

Ça a été une erreur du gouvernement Allende de laisser l’armée se mêler de politique, de reculer encore et encore. Il aurait dû nous faire davantage confiance, à nous, les syndicats, les travailleurs en usine, nous qui étions prêts à nous battre, mais ne pouvions les faire les mains nues….

Plusieurs parmi nous se disent aujourd’hui : Si l’Unidad Popular avait eu le courage de traiter deux douzaines de généraux et trois de spéculateurs comme on traite aujourd’hui des milliers d’entre nous, on aurait évité bien des victimes et des tourments. »

Il me semblait être revenu en 1933. La justice politiquement et militairement désarmée avait perdu le combat contre l’injustice armée jusqu’aux dents.

IV.

Mais à quelle source est-ce que je puise, après tant de défaites, ma confiance dans la victoire du socialisme tel que je le souhaite ? L’indépendance de l’Algérie ou du Vietnam ne fournit qu’une partie de la réponse. L’autre réside dans l’espérance que la classe ouvrière juive d’Europe centrale anéantie, gazée, a conservée jusqu’au dernier souffle, jusqu’au bout de son chemin vers la mort.

L’hymne du « Bund », d’une façon étrange et mystérieuse, en avait préfiguré, entrevu quelque chose. Voici son début, librement traduit :

« Peut-être que je ne bâtis que châteaux en Espagne
Peut-être que mon Dieu n’existe pas.
Mais quand je rêve, tout est plus facile
Quand je rêve, tout va mieux pour moi
Quand je rêve, le ciel est bleu et sans aucun nuage. »

Celui qui n’a pas été assassiné dans un camp ou mis à mort dans une chambre à gaz, qui n’est pas tombé au champ de bataille dans une guerre impériale, n’a pas le droit de déserter le combat pour le socialisme.

C’était Lénine, le plus grand réaliste révolutionnaire, qui disait : « L’homme a besoin de rêves. »

Jakob Moneta, mars 1978

Postface

(Tiré de : « Neues Deutschland « (L’Allemagne nouvelle), 16 juillet 2005

« Sans les travailleurs, rien n’est possible » – « J’ai survécu à Hitler et Staline »
Jakob Moneta suppute les chances, difficultés et stratégie d’une nouvelle gauche

Jakob Moneta, longtemps rédacteur du journal du syndicat IG-Metall « Métal », était au début des années 90 membre du Comité directeur du PDS (Partei des demokratischen Sozialismus, parti de gauche issu du courant réformateur de l’ancien Parti socialiste unifié de RDA, le SED).

ND : La prochaine séance du PDS doit donner le feu vert pour une candidature commune avec la WASG ( Wahl alternative für Arbeit und soziale gerechtigkeit, Alternative électorale pour le travail et la justice sociale, formation de gauche créée par Oskar Lafontaine, alliée au PDS, avec lequel elle devrait à terme fusionner, NdR) et approuver le projet du Parti de Gauche. Quelles sont vos attentes ?

Moneta : Je pars du principe que cet accord sera donné. C’est une chance pour l’avenir ; l’important, aujourd’hui, c’est qu’il y ait une gauche au Parlement, tant pis si elle doit peut-être un peu trop loucher vers la droite et ne pas être tout à fait socialiste. J’ai toujours attaché une grande importance, en tant qu’antistalinien, à la possibilité de former un courant de gauche au sein du PDS. Soit dit en passant, je me suis opposé aussi à l’exclusion de Sarah Wagenknecht. Le PDS n’est plus le SED ; en son sein règne une lutte d’influence de tous les courants possibles et imaginables du mouvement ouvrier. L’interdiction des courants dans l’ex-KPdSU (Parti communiste de l’Union soviétique) a été une erreur majeure. Nous devons en tirer les leçons.

Certains craignent que la fusion avec la WSAG ne signe l’adieu définitif du PDS au socialisme.

La WSAG est née d’un refus de la politique actuelle, mais elle n’est pas au clair avec le socialisme. Je ne crois pas que les programmes du PDS et de la WSAG aient la moindre chance de réalisation dans un monde capitaliste. Point de salut pour les travailleurs hors d’une démocratie socialiste. Mais la classe ouvrière a encore peur du socialisme, et « n’ose pas ». C’est une façon de voir qu’il faudra lentement désapprendre aux travailleurs, car sans eux nous ne pouvons rien faire dans ce pays.

Quelle attitude recommanderiez-vous à une future fraction de la Gauche au Bundestag ?

Elle doit réfléchir aux moyens de s’ancrer solidement chez les travailleurs, qui se trouvent pour le moment dans une situation difficile. Ils sont anticapitalistes, certes, mais pas encore socialistes. Il faut les prendre comme ils sont, les accompagner dans la voie du socialisme et forcer les syndicats à prendre ce cap. Les syndicats sont, tout comme le SPD, y compris sa gauche, prisonniers de l’idéologie capitaliste, et c’est donc à nous d’ancrer le socialisme dans la tête des gens.

La nouvelle « Gauche » ne risque-t-elle pas – comme c’est déjà le cas des Verts et du PDS – de finir plus vite que prévu dans la peau d’un partenaire mineur d’une SPD post-Schröder tenant tout à coup un discours radical ?

Nous oublions toujours qu’il y a toujours eu au PDS une aile gauche qui rejette une telle évolution. Je ne crois donc pas que cela peut arriver.

Des syndicalistes critiques placent de l’espoir dans un nouveau parti de gauche. Se reposer sur une fraction de gauche au Parlement ne peut-il amener le mouvement des travailleurs à baisser la garde ?

Non, plutôt l’inverse.Les luttes futures des travailleurs représenteront un soutien pour ceux qui siègent au Parlement, et non l’inverse. Nous tirons avantage aujourd’hui d’avoir expérimenté une coalition rouge-verte, qui n’a rien apporté aux gens. Nous devons exposer les buts d’une révolution socialiste démocratique en Europe.

Le jour de vos quatre-vingt-dix ans, vous avez déclaré que vous comptiez bien atteindre au moins les cent, pour pouvoir assister à la chute du néolibéralisme.

J’ai survécu à Hitler et Staline comme à l’interminable mandat de Kohl. Je survivrai à Schröder et je vivrai encore assez pour voir ce qui viendra ensuite.

* Publié par Tlaxcala sous le titre « Plus de force pour les sans-pouvoir : L’expérience d’un révolutionnaire juif allemand dans la Palestine d’avant 1948 » :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1630&lg=fr

* Source : Kursbuch n°51, mars 1978, « La vie contre la violence ».

* Version originale en allemand sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1191&lg=de

* Traduit de l’allemand par Michèle Mialane et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
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