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Algérie: « Révolution des guitares » à Alger : « La rue nous appartient »

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Wednesday 3 February 2016, by siawi3

Source: http://rue89.nouvelobs.com/2016/01/28/revolution-guitares-a-alger-rue-appartient-262967

« Révolution des guitares » à Alger : « La rue nous appartient »

L’arrestation d’un musicien de rue à Alger a provoqué l’ire des internautes algériens. En réaction, des jeunes ont organisé la « révolution des guitares ».

Par Feriel Kolli journaliste.

Publié le 28/01/2016 à 11h15

(D’Alger) Un mètre carré de scène de rue, les doigts qui frétillent quelques airs sur une guitare, la mine joviale sous un chapeau feutré, Mohamed Dadah, alias Moh Vita Boy, est arrêté puis embarqué par la police dans l’après-midi du 14 janvier, près de la place Audin au centre d’Alger.

Motif : le jeune chômeur de 29 ans est accusé de « mendicité professionnelle » et « d’occupation illégale de l’espace public sans autorisation ». L’un des rares artistes de rue d’Alger, qui joue pour quelques sourires et quelques deniers déposés dans la housse de sa guitare, sera relâché une heure après.

Interrogé le lendemain par Rue89, Moh Vita Boy raconte :

« Les policiers me voient d’avantage comme un mendiant que comme un artiste de rue. Pour me dissuader de jouer, ils m’ont chassé dans les rues alentours près de la Grande Poste ou dans la rue Hassiba Ben Bouali en m’ordonnant de ne plus revenir jouer à Audin.

J’ai eu le droit à plusieurs avertissements et à plusieurs PV avant de me faire arrêter comme un criminel. Au commissariat, ils m’ont dit de ne plus jouer dans la rue sans autorisation. Mais j’y retournerai quand même le temps d’en avoir une, je n’abandonnerai pas. »

Emmené sous les yeux des passants, la nouvelle de l’arrestation se propage rapidement et provoque un tollé sur les réseaux sociaux. Le soir de l’arrestation, Idir Tazerout et Mehdi Mehenni, deux journalistes algériens, décident de descendre place Audin pour improviser une session musicale contestataire, filmée avec les moyens du bord dans le froid nocturne.

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« On réprime les artistes »

La vidéo comptabilise plus de 28 000 vues sur la Toile et marque le début d’un pic de critiques sur les réseaux sociaux vis à vis des « policiers et des religieux zélés » et des « politiques qui laissent faire » au lieu de « s’attaquer aux vrais délinquants et criminels ».

Sur Facebook, Djamel Eddine-Oulmane, un médecin à la retraite de 62 ans, s’insurge :

« Hier, deux “barbus” se sont mis à sermonner des musiciens dans la rue en plein centre d’Alger, du côté de la fac centrale. Aujourd’hui, des policiers ont embarqué le jeune musicien qui met souvent de l’ambiance à Alger au même endroit. Au lieu de s’attaquer à un musicien qui réchauffe les cœurs des Algérois, les services de police seraient plus inspirés s’ils s’attaquaient aux barons du commerce informel et aux milliardaires alliés et soutiens du pouvoir qui ont coulé l’Algérie et l’espoir de toute une génération. Bienvenue en Hogra-land [“Hogra” en arabe dialectal algérien signifie abus de pouvoir, ndlr]. »

Moh Vita Boy confirme que des religieux l’ont aussi sermonné :

« Des religieux sont venus me voir à plusieurs reprises pour m’inciter à arrêter de jouer de la musique en précisant que je commettais un péché. Je me suis dit “elle est bonne celle-là”. Je sais ce que je suis, ils perdent leur temps. »

Apartheid musical

Plus politique, dans un post Facebook, Hakim Laalam, un journaliste algérien, pointe du doigt les incohérences du système politique local : « L’Algérie est le pays où se pratique le plus l’apartheid musical. Une derbouka peut te propulser au septième ciel. Une guitare te conduire au commissariat. Do ré mi... », fustige-t-il en référence à Amar Saadani, le secrétaire général du Front de libération national (FLN) qui, avant de gravir les échelons, jouait de la derbouka (tambour traditionnel répandu en Afrique du Nord).

A ce titre, Amar Saadani deviendra pour l’occasion la tête de turc des caricaturistes, qui n’ont pas lésiné sur les coups de crayons à son sujet et à l’occasion, sur celui du sort des Algériens.

Le site d’information satirique algérien El Manchar met aussi son grain de sel en annonçant que le secrétaire général du FLN organisera une mobilisation de rue au rythme de la derbouka.

Avec leur plume, leur guitare et leur voix, des artistes manifestent un soutien plus poétique et musical au « mendiant professionnel de l’amour et du bonheur ». Des vidéos émanant d’artistes vivant en Algérie et en France font aussi le tour des réseaux sociaux. En voici une de Paris :

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Le groupe algérien Djmawi Africa a offert place Saintt-Michel un concert de rue en soutien à Moh Vita

Mobilisation réussie

Dans le même esprit, Idir Tazerout poursuit avec ses amis militants ce qu’il nomme « la révolution des guitares » en lançant également sur Facebook un « rendez-vous d’expression musicale libre » au son des guitares, des derboukas et d’autres instruments.

Pari réussi : plusieurs dizaines de jeunes ambiancés danseront sur le pavé, devant les caméras de télévision, les smartphones connectés et le regard de deux policiers en civil.

Le quotidien national algérien Le Soir d’Algérie titrera son papier en reprenant une des revendications majeures du mouvement : « La rue nous appartient ! »

L’engouement général finit par attirer l’attention des autorités. Le lendemain de l’événement, Abdelhakim Bettache, le maire d’Alger-Centre, décide d’accorder à Moh Vita la fameuse autorisation qui lui permettra de jouer librement dans la rue sans être appréhendé.

A cette occasion, le maire invite « l’ensemble des artistes et tous les musiciens à se rapprocher de ses services pour qu’ils puissent leur délivrer des autorisations dans le cadre des lois de la République. C’est une très bonne chose de voir tous ces artistes animer les ruelles d’Alger-Centre ».

« Une victoire pour l’art libre »

Sur la Toile, on crie victoire pour l’art libre, celle de la rue, « berceau de la culture indépendante ». Le journaliste Idir Tazerout commente :

« Je suis heureux de voir qu’avec si peu de moyens, on peut mobiliser du monde et mener des actions aussi positives pour notre société. Facebook est devenu une plateforme militante essentielle dans le pays. Le réseau avait déjà son prouvé son efficacité lors de l’initiative des cadenas de l’amour, qu’on avait organisé au “pont des suicides” de Telemly (Alger-Centre). Un événement lors duquel les islamistes radicaux avaient promis de nous lyncher via leur soutien médiatique.

Cependant, il faut continuer de protéger nos espaces de liberté qui sont menacés. Avec la révolution des guitares, je pense que nous avons réussi une bonne démonstration de force. »

Ammar Kessab, membre du Groupe de travail sur la politique culturelle en Algérie, un collectif indépendant, partage également sa joie dans un statut Facebook :

« Hier, quelque chose a changé en Algérie. Observateur attentif de la pratique culturelle en Algérie depuis plusieurs années, je peux vous dire que le mur de la peur qui protégeait la forteresse de la culture officielle a été brisé par des jeunes artistes talentueux, par un public solidaire. La liberté d’expression artistique a triomphé. [...] J’invite les Algériens des autres villes du pays de faire de même. La rue vous appartient. Soyez libres. »