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France : « J’habiterai mon nom » : quand Alexis Leger fut déchu de la nationalité française en 1940 par le gouvernement de Vichy

dimanche 7 février 2016, par siawi3

Source : https://blogs.mediapart.fr/loic-ceryhttps://www.mediapart.fr/tools/print/607167

« J’habiterai mon nom » : quand Alexis Leger fut déchu de la nationalité française en 1940 par le gouvernement de Vichy

5 févr. 2016 | Par Loïc Céry

On l’a peut-être oublié : le poète Saint-John Perse, Prix Nobel de Littérature 1960, fut lui aussi déchu de sa nationalité française par le régime de Vichy, en 1940. Un souvenir à méditer aujourd’hui.
Alors que vient de s’ouvrir à l’Assemblée nationale le funeste débat parlementaire sur le projet de réforme de la Constitution portant en son article 2 le projet d’extension de la déchéance de la nationalité, et au gré du flot ininterrompu, si hautement pathologique et si dangereusement pathogène qu’il entraîne dans son sillage, le récent ouvrage de Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse contient le réquisitoire certainement le plus complet, le plus argumenté et le plus brillant contre une mesure aussi inutile que pernicieuse. Dans les nombreux commentaires suscités depuis quelques semaines, on a eu maintes fois l’occasion de rappeler que cette mesure fut depuis longtemps réclamée par l’extrême-droite, et qu’elle fut illustrée par le régime de Vichy. Christiane Taubira rappelle :
"Ainsi les seules déchéances de nationalité ayant frappé des Français de naissance ont été prononcées par le pouvoir d’État du maréchal Pétain contre le général de Gaulle et ses compagnons exilés à Londres pour organiser la Résistance, contre Pierre Mendès-France, contre le général Leclerc, contre Félix Éboué, contre René Cassin, contre Pierre Brossolete. Le seul précédent, en 1848, consistait non en une déchéance, mais en une perte de nationalité pour les esclavagistes qui poursuivaient leur lucratif et crapuleux commerce malgré l’abolition. La perte n’est pas une sanction, mais la résultante d’un constat de comportement."
On a en effet rappelé ces derniers temps cette prééminence factuelle du régime de Vichy en matière de déchéance de nationalité, comme le fait ici l’ex-garde des sceaux. On ne s’étonnera pas de cette prééminence, en mobilisant les faits têtus de l’Histoire, non seulement de la part d’un régime de
collaboration, mais de surcroît d’un régime aux mains de cette extrême-droite française qui, de Drumont à Léon Daudet, de Barrès à Doriot, de Maurras à Brasillach, n’avait cessé de distinguer dans l’idée même de nationalité, le pur de l’impur, la souche de la bouture, l’inné du sang de la souillure du sol. Toujours, au cœur du nationalisme français, cette contestation fondamentale de la légitimité à être français, contre le porteur d’une double allégeance que dit le passeport ou que clame l’origine. Un fascisme à la française avait pu, dans la société des années trente, diffuser via ses organes de presse la propagande que l’on sait, banalisant jusqu’à la nausée dans bien des milieux les appellations de "métèques" ou de "youpins", entre autres.

Certes, comme d’autres pour la gâchette, ce régime eut la déchéance facile, et sur ces fondements, il y a là comme une continuité idéologique patente. Mais ce qu’en pleine guerre, ayant ratifié l’occupation, ayant décidé de s’y soumettre et d’y collaborer, ce régime voulait aussi marquer ce faisant, c’est qu’il était pleinement légitime à déchoir, représentant une continuité de l’ "État français", en dépit même de son rejet de la république. Et c’est peut-être là que, dépassant même le constat factuel de la prééminence historique de Vichy dans le champ de la déchéance de nationalité (ne risquant guère en l’espèce la sacro-sainte
accusation d’anachronisme), on peut réfléchir plus avant sur cette notion même de légitimité, tellement centrale dans le droit constitutionnel qu’on en vient à oublier sa place tout aussi centrale dans le champ de ce qu’on pourrait nommer une sociologie des institutions. Pour mieux en percevoir l’amplitude, et avant même d’en dresser un parallèle avec la situation actuelle, revenons-en au cas de la déchéance de nationalité sous Vichy.
En prononçant la déchéance de la nationalité contre les chefs de la Résistance, il s’agissait, bien sûr de la délégitimer, en clamant bien que la seule légitimité française se trouvait aux mains d’un gouvernement fantoche mais ce, en manipulant un symbole (je renverrais sur ce point aux analyses si cruciales de Christiane Taubira), à savoir très précisément en l’occurrence, une notion non seulement partagée par tous, mais de surcroît quasiment sacralisée par tous en cette période. Car certes, qui oserait dire qu’aujourd’hui, ce symbole ne continue pas d’être central ? Mais qui dans le même temps, saurait comprendre ce que représenta le seul terme de déchéance de la nationalité, pour un gouvernement qui avait décidé de saborder la république et plus précisément cette Troisième République ? Car comme le montrent les spécialistes de cette Troisième République, à commencer par Serge Berstein, c’est qu’elle manifeste un moment particulier dans l’histoire politique française, où il s’agit d’affirmer dans les consciences la pleine légitimité justement, de cette république alors transmise comme modèle fondateur dans l’enseignement par exemple. Dans l’assise même de cette légitimité, clamer que la république est seule légitime à porter la
nation, c’est aussi faire de la nationalité un socle, le creuset d’une identité républicaine quasiment ontologique à la France, et c’est tout le sens et les accents des discours de Jaurès et de Clémenceau. Ce que je veux dire dans le fond, un fond difficile à expliciter, c’est qu’il nous est sans doute indispensable
d’effectuer un effort sur nous-mêmes et nos représentations d’aujourd’hui, pour simplement nous figurer ce que pouvait représenter, du fait de cette sacralisation-là, la notion même de déchéance de nationalité pour les esprits si "légitimistes" comme on dit ordinairement, issus de la Troisième République. Déchoir certes, mais déchoir, comprenons-le, de toute appartenance à la communauté nationale, déchoir de cette légitimité et de ce "vivre ensemble" dont on est si friand aujourd’hui qu’on en vient à oublier qu’il fut porté par le Renan de Qu’est-ce que la nation ? comme un étendard des premières années fondatrices justement
de cette Troisième République. Éduqués dans le culte de la légitimité républicaine conçue comme symbiose de la nation, les Français de 1940, résistants ou non, ne pouvaient qu’être marqués par le maniement de cette mesure d’indignité suprême, de bannissement irrémédiable, que constituait la déchéance de ce... symbole entre tous fondateurs de l’identité collective mais aussi individuelle qu’était alors la nationalité.
C’est sans doute aussi cette charge-là qu’ont en tête ceux qui, de tous bords politiques d’ailleurs, se sont déjà levés contre une réforme de la Constitution comportant une telle mesure. Que cherchent-ils donc à exprimer, au-delà des prises de position individuelles ? Il faut peut-être y percevoir une inquiétude, voire
un effroi, devant un tel maniement de cette fameuse notion de légitimité, celle qu’on s’octroie et celle qu’on accorde, en pariant sur la permanence de cette autre légitimité républicaine qu’est celle dont est est censé être porteur tout gouvernement démocratiquement élu. Car que fut le débat parmi les plus
"légitimistes" en 1940 ? Il s’agissait de savoir où était la légitimité de l’État français, et même si l’interrogation seule peut nous paraître aujourd’hui infondée, sachons rappeler que c’est aussi en vertu de cet esprit légitimiste que beaucoup hésitèrent à rejoindre Vichy justement.
Les mesures de déchéance furent immédiates, dès les premiers mois du gouvernement collaborationniste, et conservaient tous les apparats de la loi et du décret officiels. Toutes les apparences donc, de la légitimité gouvernementale, provenant du vote des pleins pouvoir au Maréchal Pétain en juillet 1940 par l’Assemblée nationale. L’argument d’une continuité de l’État, dissolvant de facto les institutions de la Troisième République, devait être brandi dès son amorce par le régime, y puisant une légitimité institutionelle. Parmi ces premières décisions de déchéance de la nationalité, il en est une dont on doit se
rappeler : celle qui frappait entre autres Alexis Leger, ex-Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, tenu pour l’un des responsables de la débâcle et depuis si longtemps honni par toute l’extrême- droite française. C’est Léon Daudet, figure de l’Action française, qui devait trouver avant-guerre le surnom de "mulâtre du Quai d’Orsay" ou de sa variante, "nègre du Quai d’Orsay" à l’endoit d’Alexis Leger, du fait de ses origines guadeloupéennes. L’insulte définitive, à l’époque. C’est en vertu de ses ascendances antillaises et d’une "duplicité" voire d’une fourberie réputées innées que Leger fut tenu par cette extrême- droite pour le fossoyeur de la politique étrangère française dans les années vingt et trente. C’est cette duplicité ontologique que cette extrême-droite avait conçue comme étant à l’œuvre dans l’attitude reprochée à Alexis Leger lors des Accords de Munich (alors même que d’autres lui porteront l’accusation de "bellicisme") : le nonchalant diplomate aux origines douteuses, plus prompt à taquiner la muse qu’aux
affaires de la France, avait contribué à précipiter la France dans la guerre. Cette vieille lune devait traîner dans les pires caniveaux de la presse collaborationniste durant l’Occupation, avant d’être soigneusement remise en scène avec droit de cité et sceau universitaire dûment aposé par Jean-Baptiste Duroselle et
devait encore nourrir bien plus tard tout le fatras d’une historiographie douteuse, nourries aux miasmes d’une très ancienne haine envers Alexis Leger, Saint-John Perse en littérature. On connaît aussi les déboires du même Leger aux lendemain de la guerre, tenu dans un ostracisme singulier par les milieux gaullistes. Il n’est pas question ici de dresser à nouveau ce tableau assez accablant. Mais de se concentrer sur ce moment du 1er novembre 1940, où le Journal officiel de la République française proclame :
"MINISTÈRE DE LA JUSTICE


Déchéance de la nationalité française.


Nous, Maréchal de France, chef de l’État français,
Sur le rapport du gardes des sceaux, ministre secrétaire d’État à la justice, vu le décret du 6 septembre 1940 portant déchéance de la nationalité française,
Décrétons :
Art. 1er - Sont déchus de la nationalité française, à partir de la date du présent décret :
M. Alexis Leger. [...]
Art. 3 - Le garde des sceaux, ministre secrétaire d’État à la justice, est chargé de l’exécution du présent décret, qui sera publié au Journal officiel.
Fait à Vichy, le 29 octobre 1940.
Philippe Pétain
Par le Maréchal de France, chef de l’État français ;
Le garde des sceaux, ministre secrétaire d’État à la justice,
Raphael Alibert."
Et, toujours au Journal officiel, en date du 15 décembre 1940 :
"Par ordonnance du président du tribunal civil de la Seine en date du 3 décembre 1940, les biens de M. Alexis Leger, demeurant à Paris, 10 avenue de Camoëns, déchu de la nationalité française, ont été mis sous séquestre.
Le directeur de l’enregistrement et des domaines du département de la Seine ès qualités, a été désigné comme administrateur séquestre avec tous les pouvoirs que confèrent cette fonction."
Saint-John Perse, en sa manie et déformation professionnelle de tout archiver, avait aussi archivé les coupures du Journal officiel consulté à New York, où il s’était réfugié en juin. Ces coupures figurent au sein de ses archives personnelles, et dans les différentes éditions de la monographie que lui avait consacrée Alain Bosquet chez Seghers en 1953 :
Tout symbole repose sur une communauté de représentation, que partage l’émetteur et le récepteur du message donné. - c’est aussi ce que rappelle Christiane Taubira dans sa démonstration. Nul doute que pour ceux qui rejoignaient la France libre, toute déchéance de nationalité provenant du régime de Vichy fut perçue comme une sorte d’adoubement inversé, de reconnaissance d’une dissidence fondamentale. Le diplomate de carrière que fut Leger, légitimiste en diable, dut percevoir aussi sa propre déchéance comme une marque d’infamie, surtout quand le même ne se reconnaissait pas non plus dans les menées du rebelle de Londres. Le haut commis de l’État de la Troisième République, qui devait vite se perdre dans des arguties anachroniques, pris acte de l’infamie qui le frappait et le poète quant à lui y vit à long terme une étape de l’itinéraire de son exil. Aux prises après la guerre avec les commissions d’enquête relatives à l’administration d’avant-guerre, il ne rentrera en France qu’en 1957.
Saint-John Perse avait pris acte de son "apatridie", et de son identité d’étranger sur le sol américain, pour lui qui était arrivé aux États-Unis le 14 juillet 1940 (quand le destin rencontrait le symbole). Le poète devait aussi prendre acte, au sein même de son œuvre (le recueil Exil) de cet "Alien Registration Act" voté
par le Congrès américain et en vertu duquel les étrangers devaient se signaler régulièrement auprès de l’administration (il s’en souviendra dans son "Poème à l’Étrangère"). Destitué de ses fonctions de Secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères par Paul Reynaud après avoir été dénoncé comme
belliciste, Alexis Leger avait été mis en disponibilité, ayant refusé le poste d’ambassadeur de France à Washington. À son arrivée aux États-Unis, Leger fut privé de tout soutien, et les premiers temps de ses années américaines seront très difficiles matériellement. Pour celui qui avait été coutumier des ors de la
République, la transition fut brutale. C’est la brutalité même de ce bouleversement que donnent aussi à voir les premiers poèmes qui vont constituer le recueil Exil.
Le chant VI du poème "Exil", part essentielle de ce recueil, garde trace de ce sentiment d’apatridie, de cette identité d’étranger pour celui qui, désormais sans havre, choisit orgueilleusement d’ "habiter son nom" :
"Etranger, sur toutes grèves de ce monde, sans audience ni témoin, porte à l’oreille du Ponant une conque sans mémoire :
Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras point le seuil les Lloyds, où ta parole n’a point cours et ton or est sans titre...
« J’habiterai mon nom », fut ta réponse aux questionnaires du port. Et sur les tables du changeur, tu n’as rien que de trouble à produire,
Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre."
Que dire de ces circonstances de la déchéance de nationalité d’Alexis Leger, sinon qu’elles furent marquées du sceau d’une précipitation de l’Histoire, au gré de laquelle un personnel politique fut banni par un régime de défaite et choisit soit de rejoindre la résistance, soit de se fondre dans l’exil ?
Nous assistons aujourd’hui à un spectacle assez inédit, celui du maniement de symboles si délicats qu’il provoquent le trouble de tous ceux qui connaissent le poids historique, sur le temps long dont parlait Braudel, des fondements de la République et de leur fragilité. Les autres, emplis de leurs certitudes, savent et sont sûrs que l’Histoire ne bégaie pas, et que la République se survivra à elle-même quelles que soient les circonstances. Ils savent aussi que les ennemis de la République ne parviendront jamais au pouvoir suprême, celui de déchoir ou de distinguer. Il savent que les démocraties sont immortelles, que règne la concorde civile pour les siècles des siècles, que l’Histoire ne connaît pas d’accident et que l’on peut à sa guise manipuler une Consitution au gré des contextes du jour. Ils savent qu’en nommant si

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ouvertement, si crânement, si quotidiennement dans un pays fragile une dichotomie entre les "nationaux" et les "bi-nationaux", on n’offusque personne après tout. Ils savent que tous les remparts existent, au-delà des craintes des malheureux pusillanimes. Ils savent, ne doutent jamais et fustigent Christiane Taubira, quand elle écrit : "Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma
conscience".
Nous vivons, de toute évidence, une ère de grande certitude. Voté ou non, ce projet de réforme de la Constitution porte en lui-même cette certitude de ceux qui savent, et qui savent jusqu’aux symboles.
Et pourtant, ni nous écoutions la conque sans mémoire...