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Algérie : Il y a 20 ans -Témoignage d’un survivant de l’attentat à la bombe à la Maison de la Presse

samedi 13 février 2016, par siawi3

Source : http://www.elwatan.com/actualite/tu-ressens-comme-une-decharge-electrique-de-millions-de-watts-11-02-2016-314172_109.php

Témoignage de Mounir Abi, rescapé de l’attentat
« Tu ressens comme une décharge électrique de millions de watts »

le 11.02.16 | 10h00

Mustapha Benfodil

Photo : Mounir Abi était caricaturiste au Soir d’Algérie lors de l’attentat à la bombe...

Mounir Abi est un véritable miraculé, lui qui revenait d’entre les morts en cet effroyable 11 février 1996. Il avait intégré Le Soir en 1991, alors qu’il était encore étudiant en biologie à l’université de Bab Ezzouar (USTHB).

Mounir était surtout connu à l’époque comme dessinateur de presse. Il a même eu droit aux éloges appuyés de l’immense Ali Dilem qui nous a reçus tous les deux fort généreusement chez lui le 13 janvier dernier. Un talent de dessinateur auquel Mounir devait associer un peu plus tard des qualités de rédacteur et de reporter casse-cou. Aujourd’hui, il officie comme chef de la rubrique internationale au quotidien Le Temps d’Algérie.

A 48 ans, Mounir garde intact son regard tendre et sa dégaine dégingandée de rêveur impénitent perdu dans le siècle. Et chaque fois que nous avons le plaisir de le croiser, c’est toujours le même effet, le même bonheur de pouvoir l’alpaguer d’une accolade fraternelle, n’ayant jamais assez de gratitude pour la Providence de le compter encore parmi nous.

Au lendemain de l’attentat, sa photo faisait la une de l’unique page de L’Opinion parue ce 12 février 1996 dans la presse solidaire. On y voit Mounir évacué sur une civière, le visage ensanglanté, les yeux roulant dans le vide, dans un décor de guerre. Vingt ans plus tard, il se pointe à notre rendez-vous avec une photographie dans la poche où est reproduite la même scène prise d’un autre angle. A voir la tête qu’il avait, on a de la peine à croire qu’il s’agit de la même personne tant, à première vue, il ne présente aucune séquelle physique, visible, de ce moment infernal. Mounir raconte : « Ce jour-là, j’étais dans la rédaction. Il y avait Djamel, Allaoua et Mohamed Dorbhan. Il y avait d’autres collègues dans les autres services. Mais, fort heureusement, beaucoup étaient sortis faire les traditionnelles courses du Ramadhan. A un moment donné, Mohamed me dit : ‘‘Je dois sortir acheter des brioches pour mes enfants si tu veux m’accompagner’’. On est allés dans une boulangerie-pâtisserie à Belcourt, on a acheté des brioches et on est revenus aussitôt sur nos pas. Allaoua s’affairait dans le coin telex à trier les dépêches.

Djamel était planché sur sa page Détente. Je me dirigeais vers Allaoua qui me lançait : ‘‘Ah ! El-Fawdha, rak h’na ? (tu es là, l’anarchie ?) Il nous appelait El-Fawdha, tu te souviens ? J’ai fait quelques pas vers lui. Il y avait quoi, 50 cm entre nous ? Et là, il y a eu l’explosion. Je ne me rappelle de rien après. La vitesse du souffle est supérieure à la vitesse du son, ce qui fait que je n’ai pas entendu la déflagration. Tu ressens comme une décharge électrique mais d’une puissance de millions de watts. J’ai perdu connaissance sur le coup. »

Un bout de métal dans la poitrine

Mounir jette un regard furtif sur la photo qu’il tient dans sa main et poursuit : « Quand je suis revenu à moi, j’entendais des cris, des pleurs… J’ai compris que quelque chose de grave s’était produit. Mais je ne savais pas où j’étais, qui j’étais, où je travaillais… J’ai su plus tard que je suis resté inconscient pendant environ une demi-heure. J’ai eu une perte totale de mémoire.

J’étais recouvert de gravats jusqu’au cou. Miracle de Dieu : je suis asthmatique, donc au départ déjà j’ai un problème respiratoire. Même en temps normal, je respire mal. Imagine quand tu es enseveli sous les décombres. J’aurais pu mourir asphyxié là-dedans. C’était le chaos total. J’ai tenu le coup et je me suis mis à crier pour être localisé.

Des sapeurs-pompiers ont accouru. Dès que j’ai été évacué, j’ai sorti par réflexe ma pompe Ventoline qui ne me quitte jamais. » Quand Mounir eut repris ses esprits, son angoisse était de ne pas sentir son corps. « Lorsque j’étais sous les décombres, mon corps ne répondait plus. J’avais peur au moment d’être retiré de découvrir que j’avais un bras ou une jambe qui manquait. » Mounir Abi s’en tire tout de même avec des contusions sur tout le corps, des entailles plus ou moins profondes, des éclats de verre et de métal, dont certains sont incrustés dans sa peau à ce jour.

« J’ai été évacué à l’hôpital Mustapha où j’ai subi deux opérations sur-le-champ : l’une au service traumato, pour me retirer une tige de fer de la hanche, l’autre au service ophtalmo pour m’enlever des débris de verre que j’avais dans l’œil gauche. Il me reste un bout de métal toujours collé au thorax.

Les médecins ont préféré ne pas y toucher en espérant qu’il soit éjecté par le corps. » Le plus dur, confie Mounir, c’était d’apprendre la terrible nouvelle : « A l’hôpital, on m’a caché le fait qu’il y avait des morts, que des collègues manquaient à l’appel. J’ai appris la nouvelle tard le soir. Je suis tombé dans le coma jusqu’au matin. Je n’ai pas supporté le choc. C’était un moment aussi terrible pour moi que l’attentat lui-même. La perte de Allaoua, Djamel et Dorbhan, ça m’a dévasté. Avec leur disparition, il y a une partie de toi qui est morte. La vie, le journal sans eux, c’était insupportable. »

« Deux semaines après l’attentat, j’ai repris du service »

Après une semaine passée à l’hôpital Mustapha, Mounir poursuit sa convalescence chez lui, avec obligation de subir régulièrement des contrôles médicaux. « Mais je ne suis jamais revenu à l’hôpital », ricane-t-il. « On m’a remis un arrêt de travail de 21 jours. Mais je ne pouvais pas attendre. Deux semaines après l’attentat, je reprenais du service.

Il me tenait à cœur de replonger dans le travail, sans quoi j’aurais sombré dans la dépression en ruminant mes pensées noires. Les premiers mois, je faisais des cauchemars. Pendant un temps, j’ai développé une phobie : je voyais des voitures piégées partout. Quand je flânais à Alger, je faisais très attention aux voitures suspectes. » Mounir retrouve ainsi la Maison de la presse. Mieux : il se convertit en reporter, spécialité terrorisme.

Pour lui, c’était la meilleure des catharsis. « Peu après ma reprise, il y avait eu un attentat et je tenais absolument à le couvrir. Après, j’ai couvert d’autres attentats terroristes. Je prenais parfois des risques insensés. J’avais besoin de replonger là-dedans pour transcender le traumatisme. Il fallait que j’écrive sur ça pour dépasser ma douleur. Dans ma tête, les victimes de ces attentats, c’étaient tous des Allaoua, Mohamed et Djamel. Que ce soit par l’écrit ou par le dessin, c’était pour moi un moyen de dénoncer ces criminels et de défendre la mémoire des victimes. »

« Le danger qui pesait sur nous soudait la profession »

Mounir a une pensée affectueuse pour chacun de nos frères disparus : « Allaoua, c’était notre ange gardien. Jamais il ne m’a engueulé, jamais il ne m’a censuré. Il te fait parfois de petites remarques mais sans jamais te froisser. Dorbhan, c’était un excellent chroniqueur et un excellent dessinateur. Avant, je le connaissais surtout comme caricaturiste.

Ses chroniques au ‘‘kalbellouz’’ (allusion à sa fameuse chronique intitulée : Bloc-Notes : Journaux-Pub-Télé-Kalbellouz, ndlr) faisaient fureur. Avec ça, c’était quelqu’un de très discret, très modeste. Djamel, lui, quand il n’était pas à l’hôpital (Djamel Derraza travaillait à l’hôpital de Koléa), il était avec nous. Il se plaisait tellement au journal. J’avoue que je n’ai jamais réussi à remplir une seule grille de ses mots croisés (sourire). Derraza, Allaoua, Dorbhan... C’était une équipe formidable. Ce sont des gens qu’on ne peut pas oublier.

Quand tu as connu des personnes de cette qualité-là, tu deviens nécessairement modeste. Je ne pèse rien par rapport à eux, j’essaie au moins de leur ressembler. De m’inspirer d’eux. » Sans tomber dans le « nostalgisme », Mounir repense à ces années-là avec un brin de mélancolie songeuse : « On vivait notre métier avec passion. Aujourd’hui, ce n’est plus la même ambiance. Le danger qui pesait sur nous soudait la profession. Il y avait de la solidarité. Je suis avec toi, à la rédaction, on ne savait pas si on allait se revoir le lendemain ou pas. Personne n’était sûr de son destin.

Et cela fait qu’il y avait beaucoup d’humanité, beaucoup de bienveillance entre nous. La vie était précieuse. Et les gens étaient précieux. Nous étions forcément chers les uns au regard des autres. Les moments difficiles faisaient en sorte que l’on prenait soin l’un de l’autre. On se battait pour la même cause. Aujourd’hui, peut-être qu’avec l’amélioration de la situation sécuritaire, les choses ont changé, je ne sais pas.

En tout cas, c’était une époque intense. » A-t-il songé à s’exiler après l’attentat ? « Non, ça ne m’a jamais effleuré l’esprit ! », rétorque-t-il sans ciller. « Cela voudrait dire que les autres ont gagné. Je l’aurais vécu comme une forme de trahison. Je me dis : nous avons partagé le même destin, il faut le vivre jusqu’au bout ! Pourtant, on m’avait proposé de partir. Une chaîne allemande m’avait offert de me prendre en charge pour des soins à l’étranger, j’ai refusé. Je leur ai dit : nous avons de bons médecins dans mon pays, merci. »