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France : Marc Ferro : « La montée des populismes peut être fatale »

jeudi 18 février 2016, par siawi3

Source : http://www.lesechos.fr/journal20160205/lec1_le_grand_entretien/021656313898-marc-ferro-la-montee-des-populismes-peut-etre-fatale-1197923.php

Le grand entretien
Guillaume Maujean, Les Echos

Vous dressez dans votre dernier livre, « L’Aveuglement », un inventaire des événements que l’on n’a pas su anticiper, que l’on n’a pas voulu voir. La montée du nazisme, Mai 68, la chute du communisme, les attaques du 11 Septembre…
Comment fonctionne cette mécanique de l’aveuglement ?

Le moteur de l’aveuglement, c’est l’attente d’une situation. Lorsqu’elle ne se produit pas, on écarte, consciemment ou non, toutes les circonstances qui vont à son encontre. Cela prend toutes les formes qu’on peut imaginer. La première, que je donne dans mon livre et qui m’a mis sur la piste de cette problématique, c’est ce que j’ai appelé la méprise. On se méprend sur le sens des événements. Un exemple : les Allemands qui, le 11 novembre 1918, croient avoir gagné la guerre… Un film document de huit minutes, que j’ai retrouvé à Coblence, le montre. Il est daté de ce jour-là. On savait que les Allemands avaient été furieux de lire les clauses de l’armistice. Mais on ignorait que l’annonce de la fin de la guerre avait été prise par eux comme celle de la victoire ; et de la fêter en défilant joyeusement dans Berlin.

En économie, c’est un peu la même chose. On souhaite que la croissance se développe, il faut qu’elle vienne. Mais quand des forces contraires l’empêchent, on ne les voit pas, on ne veut pas les voir. Cela prend plusieurs figures, le déni, la « positive attitude », l’incompréhension, etc. Et puis, cela va sans dire, l’idéologie est une forme privilégiée de l’aveuglement. Il faut que la réalité corresponde à son pronostic. C’est ainsi que nous refusons de voir la réalité.

Il s’agit donc souvent d’un aveuglement collectif…

Il peut aussi être individuel, mais celui-ci n’a pas toujours les mêmes ressorts. L’aveuglement collectif, on l’a vu, c’est le voeu que l’histoire procède de la façon que l’on souhaite ou que l’on croit avoir décelée. L’aveuglement individuel est souvent un manque de discernement sur la place de sa propre vie dans l’histoire. Ainsi, avant les années 1960, les Français d’Algérie ne pouvaient pas imaginer que l’histoire allait la changer. Ils n’ont pas cru à la réalité du nationalisme algérien tant qu’ils n’ont pas vu les troupes du FLN défiler dans les rues d’Alger. C’était impensable pour eux, d’abord parce qu’ils étaient convaincus de la mission civilisatrice de la colonisation, ensuite par racisme, parce qu’ils jugeaient que les Arabes « n’étaient pas capables d’aboutir ». Du coup, dès que de Gaulle a prononcé la première phrase de son discours, « Je vous ai compris », leur enthousiasme a couvert la phrase suivante : « Tous les habitants de ce pays seront égaux » - ce qui préparait le processus menant à l’indépendance de l’Algérie. Déni, méprise, racisme.

Aujourd’hui, l’information se diffuse comme jamais grâce à la télévision ou Internet. Nous n’avons jamais compté autant de spécialistes… Pourquoi sommes-nous donc restés aveugles face à la crise financière, les tourments de l’euro ou la montée du djihadisme ? Pourquoi n’entendons-nous pas les signaux faibles ?

Parce qu’il y a un découpage de l’information et de la connaissance. Les formes d’écriture se sont multipliées : presse, magazine, télévision, docu-fictions, fictions… Et, parallèlement, les disciplines se sont compartimentées. L’histoire ne communique plus avec la géopolitique, la géopolitique avec la sociologie, la sociologie avec la philosophie. A l’intérieur même des disciplines, il y a éclatement des savoirs. Prenez l’ensemble moyen-oriental. Beaucoup de spécialistes de l’Islam sortent peu de l’opposition religieuse sunnites contre chiites. Ceux qui sont spécialistes de l’Egypte n’ont pas une vision suffisante du Pakistan. Ceux qui s’intéressent au djihad connaissent peu le Maghreb. Et les politiques, je n’en parle pas, leur degré de connaissance relève souvent du désastre ! A la télévision, la division par genre paralyse autant que la division par discipline à l’université. L’histoire ne se déroule pas comme un match de football. Elle ne commence pas à 20 h 45 pour s’arrêter à 22 h 30. L’événement a des antécédents, qui donnent les clefs de l’histoire en marche.

En 2015, nous avons payé le prix de notre cécité face à la montée de l’islamisme radical. Pourquoi a-t-on été aussi aveugles ?

Parce qu’on croit que l’histoire des autres doit suivre le même cours que la nôtre. Le tournant de cet aveuglement, c’est la révolution d’Iran en 1979. Nous, Occidentaux, Européens et Américains, n’avons pas compris le sens de cette alliance du clergé et des communistes en Iran. Nous étions habitués au schéma d’une alliance entre clergé et monarque contre la bourgeoisie et le peuple, en 1789, 1848, 1917… Quand Khomeyni prend le pouvoir, tout le monde croit que l’Islam va renforcer l’Etat iranien. Or, Khomeyni fait le contraire. Il veut que l’Etat iranien soit au service de l’islam. On n’avait jamais vu cela, on ne pouvait pas l’imaginer. C’est l’Islam qui devenait le moteur de l’histoire, et non plus la nation. Notre vision occidentaliste de l’histoire constitue un des principaux facteurs d’aveuglement.

Mais aucun indice ne laissait envisager que cela irait jusqu’au 11 septembre 2001 ou au 13 novembre 2015…

Et pourtant, si. Il y en a eu quelques-uns. Mais nos élites ont été incapables de les voir. En 1999, je donnais une conférence au Maroc. L’un de mes hôtes m’a montré un livre écrit par l’imam Abdessalam Yassine qui s’intitulait « Islamiser la modernité ». A l’époque, nous étions encore persuadés de l’inverse, que l’Islam allait se moderniser… Et que voit-on en couverture de ce livre ? Un gratte-ciel, avec en son sommet un drapeau de l’Islam. Le but était affiché : c’était l’islamisation de la modernité et la domination du monde. Un projet qui s’enracine dans les écrits wahhabites du XIXe siècle, qui a été repris par les Frères musulmans dans les années 1930 et par les intégristes islamistes d’aujourd’hui. Ceux qui affirment que, maintenant, vu la décadence de l’Occident, c’est le « tour de l’islam ».

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Aux yeux de ces fondamentalistes, les civilisations occidentales sont toutes coupables, telles les idées des Lumières ou la notion même d’Etat-nation, d’avoir empêché de reconstituer l’oumma islamique. Les doctrinaires des Frères musulmans affirment que l’Occident s’est déconsidéré avec ses moeurs dissolues. C’est pour cela que les terroristes ont attaqué le Bataclan et les femmes sur les plages de Tunis… C’est leur tour de dominer des nations dissolues qui se battent entre elles, ne savent pas gouverner… Et pour mener ce projet, ils adoptent des formes « étatales » nouvelles, des nébuleuses qui, depuis peu, se territorialisent : Al Qaida, Daech, Boko Haram… Nous avons face à nous une sorte d’archipel de la terreur et du terrorisme.

Quelle sera la suite de l’histoire ?

Ce sera la réaction de l’Islam comme religion privée face à l’Islam politique et terroriste. La très grande majorité des musulmans en France n’est pas islamiste. Mais il est difficile de se dresser contre ceux qui incarnent la terreur. Les musulmans qui commencent à élever la voix sont surtout des écrivains, des artistes. C’est bien, c’est important, mais ce n’est pas le nombre. Il faudrait aussi que ceux qui ne sont pas séduits par les discours extrémistes soient davantage intégrés dans la société.

La montée des populismes vous inquiète-t-elle ?

Oui, cela m’inquiète, car c’est fatal. Pendant longtemps, on a pu vivre dans l’espoir d’un progrès social, scientifique, technologique… On a pensé que nos enfants vivraient mieux que nous, qu’on pourrait partager le temps de travail… Cette croyance fondamentale dans le progrès, ou même dans le retour des cycles, ne fonctionne plus. Aujourd’hui, il y a une peur de la régression, du déclassement, de la déchéance même, et cela oriente vers des solutions radicales. Elle ne se traduit pas par une révolution, mais par la réaction, le repliement, les slogans : « On est chez nous »… Les lendemains ne chanteront pas si on ne trouve pas des solutions de ce point de vue-là.

Quelles solutions ?

D’abord, arrêter de croire au dogme selon lequel le retour du cycle favorisera la croissance et fera baisser le chômage. M. Hollande vit dans l’idée qu’il y aura toujours des cycles. Mais avec la rupture que représente l’ouverture du monde, la mondialisation, la technologie, les anciens cycles ne se perpétueront plus nécessairement. Je crains que notre président se soit aveuglé. Il pensait qu’un nouveau cycle mettrait fin au chômage, oubliant que la croissance s’accompagne aussi de suppressions d’emplois…

Vous avez aussi des mots assez durs sur l’Europe dans votre ouvrage…

Je n’ai pas de mots durs pour l’Europe en tant que telle, mais pour la façon dont on a monté le projet européen, le fait qu’on ait introduit toujours plus d’Europe sous la table, qu’on soit allé toujours plus loin dans l’élargissement sans en mesurer les conséquences, sur le fait que le business ait pris le pouvoir sur le politique et la démocratie. Gauche et droite en sont autant responsables l’une que l’autre, peut-être de manière inconsciente, et ont participé, à mon sens, à une forme d’aveuglement.

Le mécanisme du toujours plus d’Europe, c’est aussi toujours plus de dessaisissement de la société au bout du compte. Il est quand même curieux que Bruxelles puisse décider du format des paquets de cigarettes ou de la façon dont on doit cuire les fromages ! Et il est dramatique que la Grèce ait été ainsi soumise aux ordres de la troïka, l’alliance de l’Europe avec le FMI. On impose à la Grèce des mesures comme si elle était une colonie. On assiste à l’autocolonisation des membres de l’Europe par d’autres membres de l’Europe. Au départ, l’Europe devait être le tremplin de notre liberté face à l’URSS et aux Etats-Unis, ou encore aujourd’hui face à la Chine. Elle ne répond plus à l’objectif initial. Comme le marxisme et le socialisme se sont conclus par des échecs. Et les victimes sont les citoyens européens comme vous et moi.

« L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde », a été publié aux éditions Tallandier, en septembre 2015 (432 pages, 21,90 euros).
L’historien enquête dans ce livre sur les retournements qui ont profondément ébranlé nos convictions sur le sens de l’histoire, aux XXe et XXIe siècles, et essaie de comprendre pourquoi nous refusons de voir la réalité.
Cet essai est une réponse à la question que posait « Le Retournement de l’Histoire », en 2010. A quatre-vingt-onze ans, Marc Ferro dit avoir encore plusieurs projets de livre.
Marc Ferro est un historien réputé dans le monde entier, spécialiste notamment de la Russie et de l’URSS, des deux guerres mondiales et des rapports entre le cinéma et l’histoire.
Il est né en 1924 à Paris. Il fut résistant dans le maquis du Vercors à l’âge de vingt ans, enseignant (notamment en Algérie entre 1948 et 1956), professeur à Polytechnique, chroniqueur sur Arte dans l’émission « Histoire parallèle ».
Il est codirecteur de la revue « Les Annales » et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.