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Charles Martel et la bataille de Poitiers - De l’histoire au mythe identitaire)

Book Review

samedi 27 février 2016, par siawi3

Source : http://www.fondation-besnard.org/IMG/pdf/Charles_Martel_et_la_bataille_de_Poitiers_De_l_histoire_au_mythe_identitaire_.pdf

Frank Mintz

26.02.16

William Blanc - Christophe Naudin
Charles Martel et la bataille de Poitiers (De l’histoire au mythe identitaire)

Paris, Libertalia, 2015, 326 p. 17 euros

L’ouvrage acquiert un sens nouveau avec la récente découverte de trois tombes
musulmanes datant des VII et IX siècles, à Nîmes, dans la ville antique (25 février 2016). Il y a donc eu une présence tolérée entre chrétiens et musulmans, dans cette région de la Gaulle proche de l’Espagne musulmane. On en trouve des échos dans le livre sur Charles Martel (pp.83-84, 89, 92-97).

L’intérêt pour Charles Martel de William Blanc et Christophe Naudin s’inscrit dans leur
dénonciation de la nouvelle droite redorant les blasons du pétainisme et de la monarchie
Les Historiens de garde (de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national), Paris, 2013 [http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article22
01].
Pour ce faire, les deux historiens William Blanc et Christophe Naudin ont plongé dans
le dédale de l’histoire médiévale arabe, française et espagnole, une succession (comme pour des périodes de l’empire romain) de guerres locales et provinciales entre seigneurs de guerre tantôt alliés, tantôt ennemis, voire vassaux d’autres seigneurs.
Des rivalités qui n’intéressaient les habitants des zones sujettes aux combats que lorsque leurs taxes, octrois, impôts, etc., devenaient trop lourdes.
William Blanc et Christophe Naudin ont eu le mérite de rechercher la trace de Charles Martel dans l’Histoire. Une trace très effacée et rebondissant par moment en lançant des éclairs de haine catholique contre le Charles Martel pourfendeur de couvents, voire de l’ire de Voltaire contre le
Charles Martel qui a empêché l’instauration de la civilisation musulmane vue comme supérieure aux racines judéo-chrétiennes (page 147).
Ce n’est guère qu’après la conquête de l’Algérie en 1837 (pp. 186-189) que le
« CharlesMartelPoitiers732victoirecontrelesSarrazins » est ressuscité, mais il chute dans le caniveau de l’oubli. Nouvelle réapparition sublime grâce au grand patriote français (ou presque) Samuel P. Huntington dans Le Choc des civilisations (et la reconfiguration de l’ordre mondial), 1996.
Samuel Huntington ébauche sa thèse en 1993 et la reprend dans son livre. C’est le moment où l’aviation de l’Otan (nord-américaine et française) bombarde la Serbie pour protéger les Croates et les Bosniaques (musulmans) de Bosnie-Herzégovine. Les auteurs nous donne cette citation de Huntington : « Le rideau de velours [velvet curtain] a remplacé le rideau de fer des idéologies comme la ligne de démarcation la plus importante en Europe.
Comme l’ont montré les récents événements en Yougoslavie, ce n’est pas seulement une ligne de différenciation, mais c’est aussi une ligne de conflit sanglant. Le conflit sur la ligne [fault line] séparant les civilisations occidentale et islamique se déroule depuis mille trois cents ans. Après la fondation de l’Islam, l’avancée des Arabes et des Maures n’a été arrêtée qu’à Poitiers [Tours] en 732. [...] » (Page 18).

Samuel Huntington, en prenant l’exemple de l’ex Yougoslavie, ment délibérément puisqu’il assimile les Serbes aux ennemis musulmans (sans doute parce que des Bosniaques occidentalisés ne sont plus à ses yeux des musulmans authentiques) et il invente une invasion arabe stoppée à Poitiers. Second mensonge : passer sous silence l’interprétation de la plupart des historiens espagnols de la présence de la civilisation musulmane dans la Péninsule ibérique comme étant un creuset culturel et ethnique.
Il s’agit de l’Espagne musulmane (711-1492) avec la cohabitation entre Berbères, quelques Arabes, des Juifs de culture arabe (Maimonide, né à Cordoue)) et une majorité de « Mozarabes » [chrétien de culture arabe] et de Mozarabes convertis à l’Islam. Parallèlement, il existe dans l’Espagne chrétienne des minorités musulmanes et juives de culture chrétienne.
Des liens intellectuels sont tissés avec l’École de traducteurs de Tolède (du XII au XIV siècles). C’est dans cette ville que de grands textes (inconnus chez les chrétiens) d’auteurs grecs et de commentateurs de langue arabe, des text
es de théologiens arabes (Averroès, lui-aussi né à Cordoue) et juifs, sont traduits en latin par des chrétiens, des juifs et des musulmans.
L’Islam d’Espagne a presque toujours été un phare culturel (et de tolérance) dans l’Europe médievale et le Maghreb.
Oriana Fallaci, personnage extraordinaire de gauche, devenue fanatique de droite a parfaitement saisi, le poids de la civilisation dans la Péninsule ibérique. Dans « La Force et la raison » (2004), elle pétrie sciemment une bouillie de calomnie culturelle d’apprentie religieuse style XIX siècle où surnage une phrase que les auteurs ne soulignent pas : « [...] et si, en 732, Charles Martel n’avait pas gagné la bataille de Poitiers, les Français aussi danseraient le flamenco ! » (Page 236) Le « cante jondo » en est réduit à symboliser la culture musulmane en Espagne, donc, l’infériorité intellectuelle des habitants de la Péninsule ibérique. En bonne patriote italienne, Oriana Fallaci a omis le royaume arabisant de Syracuse et son influence en Sicile !
C’est cette mesquinerie d’historien médiocre (Samuel Huntington), d’intellectuelle
sectaire déclinante (Oriana Fallaci) qui sert à renforcer le chauvinisme des extrêmes droites françaises jusqu’en 2015 (pp. 243-248).
Elle en a bien besoin car Charles Martel est pratiquement absent des manuels scolaires depuis l’introduction de l’enseignement laïc et privé. L’iconographie (du Moyen âge à nos jours) ne rappelle même pas les troupes « arabes ».
Charles Martel est un bel exemple d’instrumentalisation idéologique, de personnage de propagande, une sorte de personnage de BD avec un passé historique. Il semble que l’avenir va consolider son image. Peu d’analystes ont capté le côté prémonitoire du surnom devenu nom véritable de « Martel » : le chef forgeron, le chef de fer. Évidemment Joseph Djougachvili s’en est inspiré en se baptisant Joseph d’Acier, Joseph Staline.
Notre Charles Martel influençant l’URSS : quel Gaulois !