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Bangladesh : "La laïcité, voilà ma vraie patrie"

vendredi 11 mars 2016, par siawi3

Source : http://falroubaix.fr/userfiles/file/taslima_nasreen.pdf

par Taslima Nasreen,

paru dans Marianne 443

LAICITE ET FEMINISME

La laïcité, voilà ma vraie patrie

Ma patrie, le Bangladesh, compte plus de 170 millions d’habitants. C’est l’un des pays les plus peuplés de la planète où 70% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Une contrée où plus de la moitié des gens ne savent ni lire ni écrire, et où
près de 40 millions de femmes n’ont pas accès au système éducatif ni à la moindre
chance d’obtenir une quelconque indépendance.
Là-bas, le destin d’une femme est d’obéir, dans l’enfance à son père, ensuite à son
époux et, pour finir, à son fils.
Pour un couple, mettre au monde une fille fait figure de calamité. Il n’est pas rare que
les parents décident alors de divorcer et que la femme "coupable" d’avoir engendré
une petite fille soit frappée, pour le restant de ses jours, d’une sorte de disgrâce.
Car la religion, la culture et la tradition édictent que les femmes sont inférieures moralement, intellectuellement, physiquement et psychologiquement.

ELLES SONT VENDUES, REDUITES EN ESCLAVAGE ET VICTIMES DE TOUTES
SORTES DE DISCRIMINATIONS
Les hommes qui les aveuglent et les défigurent en leur jetant du vitriol bénécifient, eux, d’une totale impunité. Elles sont violentées, fouettées et lapidées à mort.
En cas de viol, on les accusera de l’avoir bien cherché. En fait, la violence contre les
femmes n’est pas considérée comme un délit dans mon pays.
Par mes écrits, je n’ai cessé d’encourager mes soeurs à lutter pour leur affranchissement. Par ma voix, elles avaient la possibilité de penser différemment. Cela n’a pas plu aux intégristes. Ils ne supportaient évidemment pas que j’affirme que
les textes religieux étaient d’un autre âge. Ils ne toléraient pas que j’ose proclamer que
la loi religieuse qui malmène les femmes mérite d’être remplacée par la laïcité et un
code civil équitable pour tous.
Des centaines de milliers d’extrémistes sont ainsi descendus dans la rue pour demander ma pendaison. Ma tête fut même mise à prix et on a promulgué une fatwa contre moi ; Plutôt que de me défendre, le gouvernement a lancé à mon encontre un
mandat d’arrêt, m’accusant d’avoir porté atteinte à la conviction religieuse de mes
concitoyens.
En dépit de toutes ces pressions, j’ai refusé de céder. Car, quand je regarde autour
de moi, c’est toujours le même spectacle que j’aperçois.
Mariées ou célibataires, pauvres ou riches, belles ou sans attrait, éduquées ou
analphabètes, les femmes, quelles que soient leurs races, sont opprimées. Elles
sont partout victimes du même système patriarcal, nourri par la tradition, la religion et la culture.
Pourtant, il dépend de nous de remplacer l’injustice, engendrée par la foi aveugle
dans la religion, par l’équité. L’humanité est à la croisée des chemins. L’affrontement entre intégrisme et sécularisation ne cesse de se préciser. Je ne crois pas, d’ailleurs,
que cette lutte se réduise à un combat entre le christianisme et l’islam, ou entre le
judaïsme et la foi musulmane. Toutes les religions ont leur lot d ’intégristes, et je ne
crois même pas, contrairement à certains, que l’on va assister à la réédition des croisades. Il serait tout aussi erroné de faire de ce face-à-face un duel entre l’Occident
et l’Orient. Selon moi, il s’agit avant tout d’une lutte entre une conception raisonnable
de la destinée humaine et une représentation pétrifiée du monde selon la foi. Un conflit entre la modernité et l’archaïsme.Tandis que certains veulent aller de l’avant, d’autres avancent dans l’avenir à reculons.
Dans ce combat, mon stylo est ma seule arme, mais les extrémistes entendent bien
m’empêcher de m’exprimer. Ils ont brûlé mes livres, traîné en justice mes éditeurs et
incendié les librairies où mes ouvrages étaient vendus.
C’est avec l’approbation du gouvernement que ma liberté a été constamment violée.
J’ai écrit plus de 20 livres, 5 ont été interdits par le gouvernement du Bangladesh.
Sans parler des procédures qui ont été ouvertes pour interdire de parution la totalité de
mes ouvrages.
(...)
JE SUIS UNE ETRANGERE DANS MON PROPRE PAYS
L’Occident, qui m’accueille, ne peut évidemment devenir ma patrie. Où puis-je aller ?
Nulle part. L’exil ressemble pour moi à une sorte d’arrêt de bus où j’attends qui me
ramènera chez moi.
Et cela fait plus de dix ans que cela dure ; Car je ne me sens chez moi dans aucun
pays, un sentiment quelque peu écrasant.
A moins de considérer comme mon seul foyer l’attachement que me montrent tant de
femmes dans le monde. L’affection que je reçois des rationalistes, des libres-penseurs,
des humanistes et des défenseurs de la laïcité est, en fait, la seule vraie patrie qui me reste.