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Global : Jurisprudence : Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille affirme un jugement rendu au Guatemala

jeudi 3 mars 2016, par siawi3

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Source : http://www.awid.org/fr/node/5202

Le corps des femmes n’est pas un champ de bataille affirme un jugement rendu au Guatemala

29 février 2016

Par Catalina Ruiz-Navarro

Deux hommes ont été reconnus coupables d’avoir réduit en esclavage des femmes autochtones de Sepur Zarco dans une affaire qui symbolise une bataille à plus large échelle pour les femmes d’Amérique Latine.

Le mot muxuk renvoie à une femme qui a été « profanée », une femme dont « le monde social et spirituel a été détruit et anéanti dans tous les domaines de sa vie ». La langue q’eqchi’ a quatre façons d’exprimer la violence sexuelle, mais c’est le terme muxuk que les femmes guatémaltèques de la communauté de Sepur Zarco ont choisi d’employer pour parler des crimes de guerre qui ont été perpétrés à leur encontre.

Ni l’espagnol, ni l’anglais n’ont les mots qu’il faut pour décrire l’horreur que ces femmes ont vécu en 1982 au cours du conflit armé guatémaltèque.

Après des décennies d’impunité, deux anciens soldats – le commandant de la base Esteelmer Reyes Girón et le paramilitaire Heriberto Valdez Asij – ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité (article en anglais). Vendredi, le Tribunal de Haut Risque de la ville de Guatemala les a condamnés à un total de 360 années de prison pour leurs crimes, notamment pour esclavage de femmes.

Le jugement de Sepur Zarco (article en anglais) est révolutionnaire à trois égards. Contrairement à d’autres jugements impliquant la violence sexuelle au cours de conflits armés – tels que le cas du Rwanda et en ex-Yougoslavie – la procédure a été entièrement menée par une Cour nationale.

Ensuite, le verdict a créé un précédent : il aborde l’esclavage domestique et sexuel comme des crimes de guerre, une étape critique pour faire progresser la justice transitionnelle dans de nombreux pays d’Amérique Latine.

Enfin, il vise à construire une norme de preuve basée sur le témoignage de survivantes – ce qui est d’autant plus important puisque ce genre d’affaires, qui se sont déroulées il y a 30 ans, ne disposent que de preuves physiques limitées.

À l’instar de nombreux conflits en Amérique Latine, les évènements de Sepur Zarco relèvent d’une lutte autour de la propriété du territoire, celui que représente la terre mais qu’incarne aussi le corps de la femme.
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© Elena Hermosa/Trocair CC-BY-2.0 [https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/ca/]

Au cours du festival Santa Rosa de Lima, le 25 août 1982, des soldats ont fait prisonniers des hommes q’eqchi’ qui avaient osé réclamer leurs droits fonciers à l’Instituto Nacional de Transformación Agraria (institut national de la transformation agraire).

Après avoir capturé ces hommes, les soldats sont retournés sur place pour violer les femmes. Elles ont été contraintes à des travaux forcés au sein de la base militaire, où elles ont été régulièrement abusées.

L’Asociación de Mujeres Transformando el Mundo (association des femmes pour transformer le monde), la Unión Nacional de Mujeres Guatemaltecas (union nationale de femmes guatémaltèques) et le collectif Jalok U, une organisation formée par les survivant-e-s q’echi’ se battent depuis des années pour que justice soit faite. Aujourd’hui, cela leur est enfin accordé.

Ailleurs en Amérique Latine, d’autres procédures légales en cours attribuent une place centrale aux violences sexuelles à l’encontre des femmes dans les poursuites des crimes commis au cours de conflits internes.

L’an dernier, le Pérou a créé une plateforme d’inscription pour les victimes de la stérilisation forcée (article en anglais) pratiquée sous le gouvernement d’Alberto Fujimori dans les années 1990 et a ouvert une enquête criminelle. L’accusation a demandé un temps supplémentaire afin de pouvoir formaliser sa requête.

En Colombie, alors que des discussions en faveur de la paix ont lieu à La Havane, des survivantes ayant subi des violences sexuelles au cours du conflit qui a longuement frappé ce pays se sont organisées pour demander justice. Le Parquet colombien enquête actuellement sur l’ancien guérillero des FARC, Albeidis Arboleda, connu sous le nom de El enfermero (l’Infirmier), pour les centaines d’avortements forcés qu’il aurait pratiqués.

Bien que la tâche ne se soit pas avérée facile, les groupes de femmes des pays latino-américains ont œuvré à leurs processus de paix respectifs afin de s’assurer que les personnes prennent la mesure du conflit et de ses conséquences d’un point de vue du genre. Et leur travail est fructueux.

Les femmes des Amériques sont habituées à voir leurs corps utilisés comme une prolongation des plans de bataille. Les douloureux exemples abondent dans l’histoire. L’esclavage sexuel des femmes autochtones n’est pas l’apanage de Sepur Zarco. Employé comme une arme de guerre depuis la conquête de l’Europe, il constitue une stratégie clé de l’oppression coloniale. Nos pays ont été bâtis sur d’immenses fossés d’inégalité et sur le racisme (article en anglais). Ce fossé permet aux auteurs des actes en cause de renier la dignité de leurs victimes afin que la réalisation de ces crimes contre l’humanité leur soit plus « facile ».

Malheureusement, les crimes de Sepur Zarco ne font qu’illustrer parfaitement la profonde division de classe et de race qui règne au sein des sociétés latino-américaines. La décision favorable qui a été rendue signifie toutefois que les autorités du Guatemala (article en anglais) doivent dorénavant veiller à ce que toutes les victimes des violences sexuelles, tortures massives, assassinats et disparitions ayant eu lieu pendant la violente guerre civile du pays, obtiennent réparation. Cela apporte un espoir de changement dans une région où les femmes se battent pour accéder à la justice et mettre fin à l’impunité. La victoire des survivantes q’eqchi’ est un message univoque qui s’adresse à la région et au monde entier : les corps des femmes ne sont pas des champs de bataille.