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Syrie : Résister et former : ’La génération postrévolution doit être intellectuelle et éveillée’

jeudi 17 mars 2016, par siawi3

Source : http://www.lorientlejour.com/article/975505/a-alep-lhyperresistance-de-hassan-et-alya.html

À Alep, l’hyperrésistance de Hassan et Alya

Dossier spécial/Récit

Les habitants de la zone sont au pied du mur, entre les bombes des avions russes et les barils de TNT d’Assad, et sous la double menace des islamistes et des Kurdes.

Chérine YAZBECK

15/03/2016

Alep, Nord-Est. Hassan* et Alya* vivent avec leurs trois enfants dans un appartement prêté par un ami. Depuis le début des soulèvements, ils n’ont quitté leur ville que deux mois : c’était pour la Turquie, fin 2012, afin que Alya accouche de leur troisième enfant.

Le modeste appartement du couple offre une vue imprenable sur des immeubles massivement saccagés, comme presque partout dans Alep, autrefois adulée par les touristes et poumon industriel du pays, aujourd’hui véritable champ de ruines. Mais Hassan et Alya tiennent bon. Le paysage urbain apocalyptique n’a pas réduit leur engouement, et chaque jour, ils se réveillent au bruit des canons certes, mais toujours avec la même obsession en tête : la liberté. Le couple est représentatif de cette génération de trentenaires qui se sont impliqués corps et âme dans la révolution syrienne.
« Nous nous sommes mariés jeunes. Nous avons toujours vécu à Alep. Nous aimons cette ville et nous l’aimons encore plus maintenant », avouent-ils, contactés par Skype. Encerclé, sous les bombes, vivant au jour le jour, le couple reste droit dans ses bottes. On croirait entendre, murmuré en continu, un Hasta la victoria, siempre.

Le 15 mars 2011, le soulèvement de Deraa puis la contagion à d’autres villes ne laissent pas le couple indifférent. La révolution est lancée et va se répandre comme une traînée de poudre dans le reste du pays. C’est pour eux une chance inespérée de réclamer enfin ce qui les brûle de l’intérieur depuis des années : la liberté d’expression.
« Cette révolution, on en a rêvé. Mais on n’osait pas, à cause du traumatisme de Hama. » Pendant longtemps, ils sont hantés par le massacre de Hama de février 1982 perpétré par Hafez el-Assad pour mater l’insurrection des Frères musulmans. L’oncle deAlya, pourtant laïc, y sera tué. « Aucun membre de ma famille n’était avec les Frères musulmans. Hafez el-Assad a profité du siège de la ville et de l’absence de couverture médiatique pour effectuer une purge auprès des dissidents de son régime. Et le tout est passé comme une lettre à la poste », s’insurge la mère de famille.

Chabbiha lâchés comme des fauves
« Il y a eu des tentatives de rébellion en 1999, en 2004 et 2009, mais elles ont été tuées dans l’œuf. Puis, en regardant la Tunisie et l’Égypte, on s’est mis à rêver et imaginer que chez nous aussi, c’était possible. Nous ne voulions plus que quelqu’un dirige nos pensées et nous donne des ordres. Nous en avions surtout marre de la corruption rampante. En 2011, nous nous sommes rendu compte qu’une chance inouïe s’offrait à nous. C’est pour cela que nous n’avons pas hésité à donner notre temps et notre savoir-faire à cette nouvelle société civile de la résistance », s’enthousiasme-t-elle.

Discrètement, le couple prend part aux manifestations près de la mosquée Salaheddine dans le sud-ouest de la ville où ils habitent. Mais, comme le précise Hassan, ils ne s’y rendent jamais ensemble pour ne pas se faire arrêter à deux. Le scénario catastrophe à éviter : laisser orphelins leurs enfants qui les attendent à la maison. Pour Hassan, « le régime a très vite gracié les criminels transformés en efficaces chabbiha. Durant les manifestations, ils lâchent les fauves, d’authentiques criminels sans foi ni loi. Ils arrêtent et torturent les citoyens qui ne leur plaisent pas. »

De participants, les deux citoyens deviennent rapidement des piliers du mouvement contestataire. « Nous avons transformé notre appartement du quartier de Salaheddine, aujourd’hui côté régime (au Sud), en hôpital de fortune. J’ai même appris à effectuer les premiers soins. J’appelle ça de la médecine sauvage, mais cela a sauvé des manifestants blessés. Nous avons développé des subterfuges pour tromper l’ennemi. Chacun se rendait à son tour au poste de police pour faire sortir un manifestant ou bien, durant la manifestation, on suppliait les chabiha de relâcher nos frères. Nous avons ainsi pu extirper quelques hommes du joug de leurs tortionnaires. Petit à petit, nous avons commencé à nous organiser comme une vraie résistance, avec nos codes, nos missions et nos fonctions respectives », explique Alya.

Tout, sauf l’épopée du Baas...
Mais, en août 2012, les choses tournent au vinaigre pour Alya : elle est arrêtée à un barrage de l’armée. Futée, elle n’a gardé dans son cellulaire aucune image compromettante de manifestations, aucun chat antirégime. Elle ment sur l’identité des membres de sa famille. Malgré toutes ces précautions, elle ne devra son salut qu’à la pitié d’un officier qui l’extirpe des griffes d’un autre en lui laissant croire qu’il va s’en « occuper » plus sérieusement. « Il m’a dit que des membres de sa famille ont disparu et comme je suis une mère de famille, il veut épargner ce triste sort à mes enfants. Cette libération a été un miracle », se souvient-t-elle.

Dès lors, le couple quitte en quatrième vitesse son appartement de Salaheddine. Direction l’est d’Alep. De l’autre côté de la ligne de démarcation. Il ne met plus les pieds dans les régions tenues par le régime. Sauf que voilà les deux fonctionnaires de l’État au chômage, obligés de puiser dans leur épargne.
2013 est une année charnière pour eux. Le régime commence à larguer des barils sur la partie d’Alep « libérée » du joug d’Assad. Le conflit se militarise avec l’émergence, notamment, de groupes jihadistes qui s’invitent dans cette révolution qui se voulait pacifiste.

Pour Hassan, le combat devient multiforme, car les révolutionnaires doivent se battre sur plusieurs fronts : contre Assad et contre les factions islamistes qui noyautent les rangs des combattants rebelles. Le Front al-Nosra (l’équivalent d’el-Qaëda en Syrie), mais, plus grave encore, la présence de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL, qui devient en 2014 l’État islamique) dès le mois d’avril 2013, sont deux nouvelles menaces pour l’Armée syrienne libre (ASL) bien implantée dans l’est d’Alep. Il va falloir deux mois à l’ASL pour déloger l’EIIL.

Entre-temps, Alya monte trois écoles dans des sous-sols : elle ne veut pas que les enfants des quartiers est deviennent analphabètes. D’après elle, ce sont aujourd’hui près de 140 écoles (dont la moitié sous terre) qui scolarisent des écoliers dans cette région où s’entassent 300 000 habitants. Dans chaque école, 250 élèves sont encadrés par une équipe d’une dizaine de professeurs. Ces enseignants sont rémunérés environ 150 USD par mois. Leurs salaires sont payés par des dons externes. Alya confirme que tous les livres de l’ancien programme sont maintenus, hormis le Livre de la résistance, qui retrace l’épopée du parti Baas.

La culture comme thérapie
Pour le couple, 2014 et 2015 vont être les pires années de leur vie. Les révolutionnaires d’Alep perdent des territoires au profit du régime. Début 2016, l’étau se resserre autour de l’enclave rebelle au nord-est d’Alep.
Non sans nostalgie, Hassan évoque le restaurant Popeye, situé de l’autre côté et où il allait la fleur aux dents manger en famille. C’était l’époque de l’insouciance.

À présent, chaque jour est un combat pour la survie. Mais, en cette veille de fête de la Révolution, Alya est très occupée. « Le 15 mars marque le début de la révolution initiée à Deraa au sud du pays, c’est une fête sacrée pour nous », s’enorgueillit-elle. Elle prépare avec ses élèves un spectacle à la mesure de l’événement.
Alya est très active culturellement. « J’ai déjà monté plusieurs pièces de théâtre. Je crois dans le théâtre, le cinéma et la culture comme une thérapie pour surmonter ce traumatisme auquel doit faire face toute cette génération d’enfants. Il y a quelques jours, nous avons montré un film de divertissement pour leur faire oublier leur quotidien austère. Je dis souvent aux enfants du quartier qu’il faut travailler dur à l’école et s’investir dans des activités culturelles. Comme c’est la guerre, il n’y a rien d’autre à faire, alors autant en profiter pour s’instruire et évoluer. La génération postrévolution doit être intellectuelle et éveillée. »

Alya dépense aussi son énergie dans des projets destinés aux adultes. Avec d’autres activistes, elle forme des veuves ou des femmes au foyer à la couture. Elles ont monté un atelier avec une trentaine de machines qu’elles ont collectées. « Malheureusement, les foyers n’ont plus d’argent pour acheter des vêtements, alors on en fabrique, on les répare et on les échange. Ce groupe de couturières en herbe tisse des liens sociaux qui permettent aux femmes de sortir de leur quotidien », confie-t-elle.

Famille recréée
« Comme nous ne pouvons plus célébrer le Eid ou l’Adha avec nos familles respectives par peur des barrages du régime, et que nous avons peur d’être arrêtés et tout simplement liquidés, nous avons recréé une famille avec tous les membres révolutionnaires. C’est une famille d’esprit qui partage les mêmes convictions et les mêmes rêves », assure-t-elle.
Les négociations internationales influent peu sur le quotidien de cette enclave qui manque de tout : eau, électricité, ramassage des ordures, télécommunication. Le seul soulagement du cessez-le-feu est de permettre aux habitants de souffler un peu. Et de reprendre de plus belle les manifestations réclamant la chute du régime, jusqu’ici abandonnées par crainte des bombes.

Hassan et Alya avouent en chœur qu’ils se sentent comme les derniers des Mohicans. « Nous sommes bombardés quotidiennement par l’aviation russe et les barils de TNT du régime, traqués par les islamistes et menacés par les Kurdes. Si nous mourrons, nous accepterons notre destin, mais au moins, nous mourrons fidèles à nos croyances, intègres et dignes. »
Ce seront leurs derniers mots. Plus de Skype. Coupure d’électricité. Alep-Est replonge dans le noir.

*Les prénoms ont été naturellement modifiés.