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France : Contre la molenbeekisation des quartiers

mercredi 30 mars 2016, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/contre-la-molenbeekisation-des-quartiers/

L’édito

par Valérie Toranian

29 mars 2016

La République a-t-elle nourri en son sein des centaines de Molenbeek ? C’est ce qu’affirme Patrick Kanner, ministre de la Ville, qui assure qu’une centaine de quartiers en France présente « des similitudes potentielles » avec le fief djihadiste de Bruxelles, car « ils cumulent des difficultés en termes d’urbanisme, de chômage, de services publics défaillants » mais aussi « concentration extrême de problèmes sociaux, ultra-communautarisme, économie souterraine », et qu’il existe une « volonté claire de salafistes de prendre le pouvoir dans certains de ces quartiers ».

Ces paroles lucides d’un ministre du gouvernement auraient dû provoquer un large consensus tant elles semblent être le reflet du bon sens. D’ailleurs Manuel Valls n’a-t-il pas déclaré qu’on avait pêché par trop de négligence et d’angélisme et que le temps du zéro tolérance était arrivé ? Que nenni ! Voilà notre ministre attaqué par les édiles du Parti socialiste toujours soucieux du « pas d’amalgame » et prêts à dégainer sur tout contrevenant. Ainsi, le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis s’est désolidarisé des propos du ministre de la Ville, et préfère parler de « poches », « d’immeubles » et de « rues » plutôt que de quartiers. La différence méritait d’être soulignée et les habitants qui vivent aux abords de ces « rues », « immeubles » et « poches » vont surement être rassurés…
La peur des élus de gauche

Julien Dray, quant à lui, a fait une mise au point de taille en précisant que « la majorité de la population en a assez d’être désignée à la vindicte populaire. » À titre d’information, c’est exactement ce que Françoise Schepmans, bourgmestre de Molenbeek, expliquait devant les caméras, le jour de l’arrestation de Salah Abdelslam, quarante-huit heures avant les attentats de Bruxelles, précisant que le quartier était majoritairement composé de citoyens n’ayant rien à voir avec le terrorisme et que le problème résidait dans la « radicalisation de voyous ».

« La peur d’une grande partie des élus de gauche qu’on leur demande des comptes sur des dizaines d’années de gestion des banlieues. »

Les propos courroucés de Julien Dray et Jean-Christophe Cambadélis camouflent autre chose : la peur d’une grande partie des élus de gauche qu’on leur demande des comptes sur des dizaines d’années de gestion des banlieues, sur le système clientéliste et la compromission avec les représentants religieux pour « gérer la paix sociale », sur le renoncement aux principes de laïcité et l’essentialisation des populations musulmanes. Que de subventions pour les associations sportives non-mixtes, pour les cours de couscous, les associations cultuelles déguisées en associations culturelles… Tout cela en échange de l’assurance de « bien voter » aux prochaines élections…

Bien sûr, le ministre de la Ville ne manque pas de préciser dans son interview que cette dégradation a vu le jour après les émeutes de 2005 et que le grand responsable en est Sarkozy qui a supprimé 12 500 postes de policiers, 80 000 postes d’enseignants et réduit drastiquement les crédits du secteur associatif. Une façon pour les socialistes de s’exonérer de leur gestion de nombreuses villes de banlieues depuis trente ans. Et pourtant la faute leur incombe au moins autant qu’aux élus de droite.
La boule au ventre

Pour comprendre jusqu’à quel point a dérivé le système, il faut lire le livre coup de poing de Nadia Remadna, fondatrice de la Brigade des mères en 2014 à Sevran : Comment j’ai sauvé mes enfants, au sous-titre explicite, « Avant on craignait que nos enfants tombent dans la délinquance. Maintenant on a peur qu’ils deviennent terroristes. »

C’est le réquisitoire poignant, sans concession, souvent bouleversant, parfois cocasse, d’une mère de famille de Sevran, qui accuse pêle-mêle de non-assistance l’État, les collectivités territoriales, la municipalité, les partis politiques. Sevran dont la mosquée Tawid de l’association AMPM a été murée la semaine dernière, accusée par les parents d’un jeune de la ville de favoriser l’embrigadement pour Daech. Sevran dont sont originaires une douzaine de jeunes, partis faire le jihad en Syrie parmi lesquels six d’entre eux au moins seraient déjà morts.

Nadia Remadna, « référente famille » en Seine-Saint-Denis après avoir fait une carrière dans le social, se bat avec son association pour résoudre les situations d’urgence. Comme toutes les mères de son entourage, « elle se lève chaque matin avec la boule au ventre, se couche chaque soir avec la boule au ventre et entre les deux, on ne court pas on cavale. » Mais, dit-elle « je n’ai jamais vu de mères démissionnaires. Par contre j’ai vu des mères usées, épuisées ».

Elle dénonce l’incurie du système des « adultes-relais » qui a fleuri en Île-de-France avec Bartolone, ces jeunes chargés d’être des médiateurs de quartier et dont la principale caractéristique est de n’être formés à rien et incompétents sur tout. Nadia Remadna a le sens de la formule : « À Sevran, ils construisent une “mission locale” mais en fait leur mission c’est juste de construire un local. » À l’entrée du collège, un jeune « relai » surveillant demande aux élèves s’ils suivent bien le ramadan. « À Sevran si tu dis “je suis laïque”, on te répond que tu provoques… »
Mères courage de la République

Elle raconte ces jeunes qui se voient uniquement comme les victimes d’une France raciste et islamophobe qui les discrimine. « Quand tu as 4/20 en français, tu dis que le prof est raciste ». D’ailleurs ils en ont confirmation tous les jours à la télé par des politiques qui leur martèlent qu’ils sont des victimes. « Au lieu de supprimer le service militaire, il aurait mieux valu faire un partenariat entre l’armée et l’école. En tout cas c’aurait été mieux que le partenariat d’aujourd’hui entre l’école et la prison », écrit-elle encore.

« Nadia Remadna et ses amies se battent comme des diables contre l’inertie des services publics, le clientélisme obscène, le gangrénage salafiste, l’islamisation politique. »

Le maire de Sevran, Stéphane Gatignon, élu écologiste, s’est défendu récemment dans les médias d’avoir laissé faire la radicalisation. Ce n’est pas l’avis de Nadia Remadna qui l’accuse d’avoir laissé s’installer les mouvances religieuses dans les quartiers. Elle a voté blanc aux dernières élections après avoir été candidate sur la liste de Clémentine Autain (Front de gauche) aux municipales de 2012. Mais Autain, dénonce-t-elle, « a fait alliance avec un candidat qui passe ses journées à jurer sur le Coran et à expliquer qu’une femme doit se soumettre à Dieu et à son mari ! Gatignon ou Clémentine ça change quoi ? Que ce soit l’un ou l’autre, les subventions, ils les donneront à Kader, à Farid ou Saïd juste pour avoir des voix et pour avoir la paix. »

Nadia et ses amies se battent comme des diables contre l’inertie des services publics, le clientélisme obscène, le gangrénage salafiste, l’islamisation politique. Et dénoncent la trahison envers les jeunes.

Ce sont les mères courage de la République qui luttent chaque jour contre la molenbeekisation des quartiers. Les politiques ne doivent pas les laisser tomber.