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France : Fausse pudeur et vraie imposture

samedi 9 avril 2016, par siawi3

Source : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/fausse-pudeur-et-vraie-imposture/

L’édito

par Valérie Toranian

4 avril 2016

« Notre foulard vaut bien votre string ». Cet argument étonnant faisait rage lors du débat sur la loi pour l’interdiction des signes religieux à l’école en 2002. C’était celui des femmes voilées, ou plutôt de leurs représentantes, militantes politiques déchaînées contre la « loi liberticide odieuse » qui allait « laisser sur le trottoir » des milliers de petites filles musulmanes (ce qui se révéla faux, comme on le sait).

Ce string incarna un temps l’objet fétiche honni des pro-voiles. Il représentait le diable, l’indécence, la preuve que notre société occidentale corrompue préconisait un modèle de femme-objet, honteusement exposée au regard de l’homme et à ses turpitudes. La décence, la pudeur, la retenue, la dignité de la femme étaient de leur côté. Ce qui laissait explicitement à leurs adversaires tout le champ sémantique opposé, c’est-à-dire l’indignité, l’indécence, l’impudeur, la provocation.

Belle vertu confisquée par l’islam

La valorisation de la pudeur de la femme deviendra l’argument le plus attractif du mouvement de réislamisation des femmes en France. Un contre-modèle à notre « débauche » originelle, celle dont parlait Daech dans son communiqué de revendication des attentats du 13 novembre contre les mécréants…

La pudeur continue d’engranger des victoires. Belle vertu, intime et subtile, confisquée par l’islam, qui l’a transformée en subordination de la femme aux règles de la bienséance islamique, seule capable de la sauver de son impureté, bref le symbole de sa soumission, quoi qu’en disent celles qui sont les adeptes de cette théorie de la modestie.

« Ce marché représentera, nous disent les experts, près de 500 milliards de chiffre d’affaires d’ici 2019. »

Les grandes enseignes internationales de la mode n’ont pas mis longtemps à imaginer tout le profit qu’elles pourraient tirer de cette nouvelle affirmation identitaire. Elles se sont lancées dans la mode pudique ou « modest fashion » : des collections destinées essentiellement aux femmes musulmanes pratiquantes, même si ce marché vise aussi une « niche » de femmes orthodoxes juives. Il représentera, nous disent les experts, près de 500 milliards de chiffre d’affaires d’ici 2019. Bref un gâteau irrésistible.

Uniqlo, géant japonais de la mode, a testé une « modest fashion » faite en collaboration avec Hana Tajima, une blogueuse anglaise, musulmane convertie ; sa collection est désormais disponible aux États-Unis : des hijabs et abayas, mais aussi « des tenues amples et plus couvrantes, en particulier dans les cols et les manches », explique la créatrice sur le Huffington Post.1

Marks & Spencer propose un Burkini, rebaptisé « costume de bains trois pièces à motif fleuri contrasté », qui garantit de couvrir l’ensemble du corps à l’exception du visage, des mains et des pieds. Et H&M lance une campagne de publicité avec une femme portant un foulard.

Le soft power de l’islam grignote chaque jour un peu plus de terrain.
Carte d’identité de la nouvelle femme musulmane respectable

Représentation d’une femme au corps recouvert, foulard, publicité, mode, réseaux sociaux, blogs… De plus en plus, notre environnement culturel est marqué par une tradition religieuse qui se réclame de commandements établis pour les femmes du prophète au VIIe siècle et qui, sous l’influence salafiste et wahhabite, est devenue la carte d’identité de la nouvelle femme musulmane respectable.

Au nom du principe de liberté, qu’ils retournent contre nous, nous sommes sommées de l’accepter. Au nom de leur pudeur dévoyée, transformée en puritanisme, voilà toutes les non-voilées, musulmanes ou pas, pratiquantes ou pas, désignées comme impudiques.

Celles qui osent se baigner en maillot de bain, qui regardent les hommes dans les yeux lorsqu’elles leur parlent, qui montrent leur bras, leurs cheveux et leurs jambes, bref celles qui « provoquent la concupiscence de l’homme » puisque leur attitude n’est pas « digne et modeste ». C’est cette vision révoltante de la femme occidentale qui a conduit des hommes à Cologne ou ailleurs à se lancer dans la chasse aux femmes blanches et à les agresser sexuellement : après tout, elles sont impudiques, libérées, faciles et pas farouches. Nous voilà exactement dans la représentation de la femme occidentale qui sévit si souvent dans les sociétés arabo-musulmanes. Sauf que désormais le modèle s’installe chez nous et qu’il est porté par la mode.
Les hijabistas, nouvelles égéries des valeurs cool et triomphantes de la femme voilée

Les salafistes n’auraient pas osé en rêver. Entre les pudiques et les impudiques, le marquage des femmes s’accélère. La communauté des « respectables » gagne chaque jour du terrain. Non plus les grenouilles de bénitiers qui ont disparu depuis longtemps des églises, mais les hijabistas, nouvelles égéries des valeurs cool et triomphantes de la femme voilée et qui la légitiment chaque jour davantage au sein de l’espace public et sur les réseaux sociaux.

Le problème majeur en France aujourd’hui n’est pas les agressions contre les femmes voilées mais l’agression que constitue, pour les femmes, l’affirmation d’une soumission volontaire ripolinée au vernis cool du marketing et véritable tendance de fond dans les quartiers.

« À chaque fois la mode a accompagné l’émancipation des femmes. Elle nous propose aujourd’hui de faire machine arrière au nom de la pudeur. »

La mode, protesteront les sociologues, n’est pas la cause mais le symptôme. C’est vrai. Dans les années 20, Coco Chanel libérait la femme du corset et inventait le jersey, souple, seyant, sensuel. Dans les années 70, Yves Saint Laurent a magnifié la femme libre conquérante et sexy, jouant avec les codes du désir et de la séduction. À chaque fois la mode a accompagné l’émancipation des femmes. Elle nous propose aujourd’hui de faire machine arrière au nom de la pudeur. Comme le dit si justement la créatrice Agnès b., on ne peut pas « banaliser un vêtement qui, quoi qu’on en pense, n’est pas anodin pour l’image de la femme. »

Le pouvoir aujourd’hui est aux mains des consommatrices. Elles ont le droit de manifester leur désapprobation, leur courroux, leur indignation, en s’exprimant sur les réseaux sociaux ou en boycottant ces enseignes, comme le suggère Élisabeth Badinter.

Ce serait une saine attitude. Par respect pour les musulmanes qui se battent pour la défense de la laïcité, qui refusent d’endosser les habits de la soumission et qui subissent une pression communautariste continuelle. Mais aussi au nom du respect qu’on doit à chaque femme libre, dont la pudeur est une affaire privée et qui refuse d’aller faire son shopping au rayon des impudiques.

Note :

(1) En juin 2015, Mango et Tommy Hilfiger avaient déjà lancé des collections pour le Ramadan, seulement vendues dans les pays arabes. Avant eux, depuis 2014, DKNY, Oscar de la Renta ou encore Net-a-Porter, un site de vente en ligne de vêtements de luxe proposaient déjà la même chose. Les couturiers italiens Dolce & Gabbana avaient dévoilé une collection d’abayas et d’hijabs en janvier 2016.