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France : Sortir du Manichéisme : féminisme et relativisme culturel

Interview

mercredi 13 avril 2016, par siawi3

Source : http://www.50-50magazine.fr/2016/04/11/martine-storti-sortir-du-manicheisme/

Propos recueillis par Annie Sugier et Brigitte Marti

50-50 magazine

11 avril 2016
Culture Martine Storti : « Sortir du manichéisme »

C’est une banalité de dire qu’on ne demande pas assez souvent aux féministes ce qu’elles pensent de l’actualité. Martine Storti n’attend pas, elle prend la plume et dans son livre Sortir du manichéisme. se permet de juger qui lui déplaît, avec des critères qu’elle affiche. Forcément, on n’est pas toujours d’accord avec le choix de ses cibles, on aurait voulu parfois plus de nuances, mais la démarche est salutaire. Martine Storti traite des positions d’un certain nombre d’intellectuel-le-s qui occupent l’espace médiatique sur les thèmes de l’identité, du féminisme, de la théorie du genre, des droits humains, du libéralisme.

Quelles étaient vos motivations pour écrire le livre ? Trop d’incohérences dans le circuit médiatique et les amalgames en tout genre ?

Ecrire ce livre est devenue une nécessité pour moi après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher. Avec les manifestations en réponse à ces attentats, on a parlé d’un « esprit du 11 janvier ».

Le 11 janvier, des millions de femmes et d’hommes avaient exprimé certes un refus du terrorisme, de l’intégrisme islamique, de la barbarie. Mais elles exprimaient plus qu’un refus, elles exprimaient un besoin et même une exigence de solutions, avec la conscience que celles-ci ne passaient pas par des oppositions sans cesse réactivées mais par la mise en commun et en œuvre de principes politiques, par-delà des religions, les couleurs de peau, les origines. Il fallait retrouver l’action politique, pour construire quelque chose.

Très vite, cependant, on est revenu, redescendu, pourrais-je dire, à une juxtaposition de points de vue, chacun voyant, dans ce qui venait d’arriver, d’abord et avant tout la confirmation d’une grille de lecture qui était déjà là avant. Et même un durcissement d’analyses toutes prêtes, ne regardant que ce qui confortait les dites analyses.

Qu’en est-il des personnes qui veulent voir avec leurs deux yeux ? Qu’en est-il des personnes qui sont fatiguées d’un certain spectacle, théâtre médiatique, répétitif, binaire ? Ces personnes peuvent éprouver un sentiment de grande solitude. Or elles ne sont pas seules, elles sont même, j’en ai la certitude, fort nombreuses. Fort nombreuses à vouloir respirer, à vouloir sortir du manichéisme.

L’actualité en France et dans le monde, est aujourd’hui tragique (multiplication des actes de terrorisme, millions de réfugié-e-s sur les mers et les routes, précarisation économique, pressions communautaires,…). Vouloir n’être que dans le juste milieu, n’est-ce pas d’une certaine façon de refuser le débat et de favoriser les passages à l’acte ?

Je ne me situe pas du tout dans « un juste milieu ». Je tente, dans ce livre, de sortir des brouillages délibérément entretenus par certains courants idéologiques, je m’efforce de montrer ce qu’il faut, à mon sens, mettre à distance et même refuser. Je décris des impasses, qui empêchent le débat, précisément, à coups d’intimidations, mais surtout qui entravent la saisie de la complexité de la situation dans laquelle nous sommes actuellement.

Ces impasses sont nombreuses, proposées par des camps idéologiques et politiques en apparence opposés mais qui en fait fonctionnent de la même manière.

Je souligne, par exemple, l’impasse des enfermements dans l’identité, des assignations à résidence identitaire que l’on trouve autant à l’extrême droite, par exemple au Front national, chez un Renaud Camus mais tout autant du côté du parti des Indigènes de la République.

Malheureusement cette approche du réel par le prisme de l’identité, puis par son versant idéologique puisqu’on est passé, en 30 ans, de l’identité à l’identitaire, gagne du terrain, comme l’attestent les multiples livres, débats et rengaines autour de l’identité.

Gagne aussi du terrain une vision quasi ethnique de l’identité française, à tout le moins une vision figée de cette identité, dans laquelle l’hérédité, les ancêtres, le passé historique tiennent une place centrale, ce qui nous ramène hélas aux conceptions en vigueur par exemple à la fin du XIXe siècle et reprises plus tard, dans les années 30.

En découle l’impasse des affrontements identitaires, dans lesquels, pour ne prendre que cet exemple, l’émancipation des femmes occupe une place centrale. Mais du même coup, au lieu de la considérer comme un enjeu politique, démocratique, cette émancipation est trop souvent rabattue sur de l’identitaire. Ainsi est-elle doublement occidentalisée : par les un-e-s qui affirment que l’égalité entre les femmes et les hommes est constitutive de l’identité française ou européenne ou occidentale ; et par d’autres qui affirment que le féminisme est l’autre nom du néocolonialisme, et de l’impérialisme occidental, voire du racisme. Et qui ce faisant communautarisent l’antiracisme, et accusent de « traîtrise » à leur communauté des femmes qui, de religion ou de culture musulmane, refusent par exemple de porter le voile.

Dans de telles perspectives sont gommés, barrés deux points essentiels : l’historicité de l’émancipation des femmes, c’est-à-dire le fait qu’elle est, non pas une donnée de l’Occident mais une conquête, le fruit de longues et de difficiles luttes. Autre enjeu barré : l’universalité des droits des femmes et de leur émancipation.

Vous avez fait le choix de construire votre livre autour de personnalités médiatiques, en laissant de côté des femmes et des hommes de terrain. Pour « sortir du manichéisme », ne serait-il pas bon de transcender autant les frontières nationales qu’intranationales, comme celles bien réelles entre certaines banlieues ?

« Les personnalités médiatiques » ont du pouvoir. Comme elles passent en boucle dans les medias, qu’elles sont interrogées sur tous les sujets, leurs livres se vendent à des dizaines de milliers, voire à des centaines de milliers d’exemplaires. Ainsi dessinent-elles, produisent-elles un air du temps, répétant de médias en médias, les mêmes choses ; elles entretiennent un spectacle fait d’oppositions binaires, elles empêchent de voir avec les deux yeux. J’ajoute qu’elles ont des effets de « terrain », qu’elles confortent, légitiment des opinions.

Quand des racistes entendent à la télé par exemple, un Eric Zemmour marteler qu’il y a trop d’immigré-e-s, trop d’arabes, trop de musulman-ne-s, mettre un signe égal entre musulman-ne-s et islamistes, voire terroristes, ils sont confortés dans leurs opinions et même ils en deviennent fiers !

Prendre au sérieux le discours des vedettes médiatiques, montrer que certaines embrouillent tout, qu’elles nous égarent et nous aveuglent est un travail « de terrain », de terrain intellectuel, idéologique et politique.

Quand des opposants aux ABCD de l’égalité, ce programme qui visait à développer l’égalité entre les filles et les garçons à l’école ont entendu un Alain Finkielkraut répéter que les dits ABCD visaient à « remodeler l’humanité », voire à annuler la différence des sexes, vieille rengaine contre le féminisme, croyez-moi, les effets de terrain ne sont pas négligeables. Ils le sont tellement peu d’ailleurs que le gouvernement a mis les dits ABCD dans un tiroir !

Et puisque que vous parlez de dépasser les frontières, eh bien dans certains cas, certaines frontières en effet, je parle de frontières idéologiques, sont mises entre parenthèses : dans cet épisode des ABCD on a vu s’allier familles catholiques et familles musulmanes, en défense des stéréotypes sexistes et de la famille patriarcale.

Pourquoi aussi ce livre ne replace-t-il pas ces batailles dans le contexte de l’économie politique actuelle avec un néolibéralisme global anti femmes, débridé qui prône l’austérité et l’identité sécuritaire, dont vous parlez dans le livre ?

Je ne pense pas que tous les problèmes du monde d’aujourd’hui et notamment toutes les oppressions et les discriminations subies par les femmes sont solubles dans la critique du néolibéralisme. Mettre en cause son cynisme, les inégalités qu’il génère, la marchandisation de tout et de tous qu’il produit est nécessaire. Mais doit-on considérer le néolibéralisme comme la seule clef d’explication ? Non. Une telle perspective est trop simple, simpliste même. L’oppression des femmes est-elle née avec le néolibéralisme ? Non.

J’ajoute que dans les brouillages que je mets à distance, figure l’amalgame pratiqué par certains, par ex Jean-Claude Michéa ou Eric Zemmour, entre libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme culturel. Je refuse de mettre un signe égal entre les trois. Le libéralisme politique est précieux, il fonde l’État de droit, la séparation des pouvoirs, les libertés individuelles. Et s’il n’est pas toujours satisfaisant, ou plutôt, si sa mise en œuvre laisse souvent à désirer, il n’en est pas moins un outil contre les totalitarismes.

Quant au libéralisme culturel, ou sociétal, pour reprendre un adjectif à la mode, il désigne notamment ce pour quoi des générations de femmes et de féministes se sont battues et se battent encore : des droits dans des domaines très longtemps exclus du politique, y compris à gauche et à l’extrême gauche, comme la maîtrise de son corps, la lutte contre les violences, l’organisation de la famille, le sexisme…

Vos propos qui rejettent les arguments exprimés en 2006 dans les Nouvelles questions féministes sur la montée des intégristes religieux américains paraissent perpétuer les amalgames qui valorisent la notion des bons contre les méchants. L’intégrisme américain est réel et utilise tous les moyens pour contrôler la vie des femmes, y compris l’incarcération de femmes pour des fausses couches. Vous semblez le nier pour mieux faire ressortir le traitement des femmes en Iran. Pourquoi opposer ces deux réalités ?

Je n’oppose pas ces deux réalités, bien au contraire, j’affirme qu’elles existent en même temps et qu’il faut les dénoncer en même temps. Il n’est pas possible de dénoncer la montée d’un intégrisme chrétien américain, qui est réel, au nom d’une critique de l’impérialisme occidental, et se taire sur l’intégrisme religieux islamique. Ou d’affirmer qu’il ne serait que la conséquence du dit impérialisme de l’Occident.

C’est un fonctionnement politico-idéologique bien connu, qui était à l’œuvre par exemple au temps de la guerre froide : ceux qui critiquaient l’URSS étaient renvoyés par les pro-soviétiques à la situation aux Etats-Unis et à la politique étrangère américaine.

Ce mécanisme est à l’œuvre aujourd’hui sur bien des enjeux et en particulier sur celui de la montée des intégrismes religieux et de ses effets pour les femmes.

Le fondamentalisme religieux d’un Bush doit-il être davantage dénoncé que l’intégrisme islamiste ? Je ne le crois pas. Et même, pour aggraver mon cas, je trouve qu’actuellement l’intégrisme islamiste est bien pire : ce n’est quand même pas aux Etats-Unis qu’aujourd’hui des femmes sont violées, assassinées, vendues comme esclaves mais dans des territoires contrôlés par l’ « Etat islamique » !

Mais pour ma part j’ai surtout envie d’insister sur ce qui se joue de semblable, de commun, dans les luttes des femmes pour la double conquête de l’égalité et de la liberté ; c’est toujours ce qui m’a frappée dans mes rencontres avec des femmes d’autres pays et d’autres cultures, qu’il s’agisse d’Iraniennes ou de Tunisiennes, d’Afghanes ou de Maliennes, d’Egyptiennes ou d’Indiennes, pour ne citer que ces exemples : dès lors qu’un désir d’égalité et de liberté nous anime se déploient la proximité, la compréhension réciproque, comme autant d’effets de ce désir et surtout de la décision de s’engager, chacune avec son chemin, dans sa réalisation.

Martine Storti. Sortir du manichéisme. des roses et du chocolat. Editions Michel de Maule. 2016