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Salman Rushdie et Boris Cyrulnik, sur la terreur religieuse

samedi 23 avril 2016, par siawi3

Source : http://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/la-france-penche-t-elle-droite

« La France penche-t-elle à droite ? » la question est posée dans les pages idées de Libération

18.04.2016

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3min

Photo : Salman Rushdie et Roberto Saviano, Stockholm 2008 • Crédits : Scanpix Sweden - Reuters

Le débat est ouvert. « Comment juger une société à partir d’enquêtes menées sur le court terme et au gré d’événements qui sidèrent l’opinion, comme les attentats islamistes – demande Patrick Pharo, qui ne nie pas pour autant le recul électoral de la gauche à toutes les consultations depuis 2012. Mais selon lui la « droitisation » est « une propagande politique menée à des fins électorales », quand elle ne vient pas justifier le recentrement de l’action du gouvernement « en direction de cette partie majoritaire de l’électorat qui se serait droitisée ». « La droitisation – ajoute le sociologue – est une prophétie qui se veut autoréalisatrice pour ceux qui espèrent gagner les élections sur ce cheval de bataille, mais qui se révèle surtout autodestructrice de l’imaginaire progressiste et émancipateur – dont le PS au pouvoir est encore l’héritier. »
« La tentation du déni a toujours été une illustre tradition politique française » lui oppose Alain Duhamel, qui prévient que « la configuration politique actuelle ne favorise pas seulement la droitisation de la France, elle extrémise la droite et promeut l’extrême droite. La gauche est en miettes – insiste-t-il – éclatée entre les résidus trotskistes, les vociférations de Jean-Luc Mélenchon, le crépuscule des écologistes, la guerre civile des frondeurs contre le gouvernement et l’impopularité abyssale du Président. » Et à droite « la campagne de l’élection primaire de LR (Les Républicains) tourne à la surenchère. Plus les mois passent, plus les candidats se multiplient et plus les prises de position s’extrémisent. Alain Juppé est jusqu’ici le seul à résister et à conserver un certain équilibre. » Pour l’éditorialiste, notre pays est bien atteint de droitisation et même « malade d’extrême droitisation ». « Ordre, autorité, xénophobie, nationalisme, culte du chef : l’extrême droite s’assume. Elle progresse chez les ouvriers, les jeunes, les employés, les agriculteurs. » « Une panique morale existe sur les questions sociétales de l’immigration, de la sécurité, de l’éducation… Les politiques jouent sur ces peurs pour servir leurs propres intérêts » affirme pour sa part le politologue Gaël Brustier.

La peur, à l’échelle planétaire, c’est le sujet du dernier livre de Salman Rushdie, que Baptiste Rossi a lu pour Marianne

Paru en anglais sous le titre Two Years Eight Months And Twenty-Eights Nights, il devrait être publié en France à la fin de l’année. Dans son style « érotique et bateleur, potache et allégorique », il imagine, au delà de la célèbre controverse opposant au XIIe siècle Averroès et Ghazali, l’ultime revanche de ce dernier : répandre dans le monde une peur immense qui pousse tous les peuples vers Dieu. Ghazali le Persan, qui a obtenu la condamnation du rationaliste andalou Averroès, ne digère visiblement pas la réponse que le « Commentateur » d’Aristote, comme le surnommaient les Latins, a retournée contre son traité sur L’incohérence des philosophes sous le titre provocateur de L’incohérence de l’incohérence. Le théologien qui pense que la peur de Dieu est la condition naturelle de l’humanité, décide juste avant de mourir de convoquer le djinn le plus maléfique de ce monde et de l’autre, lequel lui débite son couplet habituel en promettant au vieillard « une richesse infinie, de plus grands orgasmes et un pouvoir illimité ». Mais ce que désire Ghazali des siècles après sa mort, c’est propager « une immense terreur, ravageant le monde, massacrant les impies, les femmes, les homosexuels et l’Occident matérialiste » pour catapulter l’humanité dans le giron du Très-haut. Et tout au long des deux ans, huit mois et vingt-huit nuits du cataclysme planétaire où se succèdent attentats, crises boursières et catastrophes aériennes, certains vont opposer une résistance éclairée à la dérive des ténèbres, comme ces djinns incroyants qui observent que « pour faire régner la terreur, la religion est la meilleure des ruses ».

Toute ressemblance avec des personnes réelles ou des situations actuelles serait purement fortuite

Évidemment. Si vous suivez mon regard il pourra vous conduire vers les pages débats de L’Obs où Boris Cyrulnik analyse la passion mauvaise de l’héroïsme, dans un livre à paraître cette semaine sous le titre Ivres paradis, bonheurs héroïques. Dans l’entretien, il évoque notamment le terrorisme et la fascination du mal. « Les djihadistes font des mises en scène de Grand Guignol pour terrifier, et l’on terrorise pour imposer sa loi fanatique ». Pour expliquer la vitesse de la radicalisation dans certains parcours de terroristes il évoque les recherches du psycho-sociologue Bernard Rimé, qui travaille sur le partage social des émotions. Dans les enquêtes réalisées avec son équipe, il a découvert qu’une « épidémie de croyance » peut se déclencher en quelques jours, comme dans les périodes de guerre, où des rumeurs se propagent sans aucune preuve avec une « conviction folle ». Boris Cyrulnik appelle ça un « délire logique », hommage paradoxal au rationalisme d’Averroès…

Par Jacques Munier