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France : Féminismes : Martine Storti veut "sortir du manichéisme"

dimanche 1er mai 2016, par siawi3

Source : http://information.tv5monde.com/terriennes/pour-ne-plus-penser-les-uns-contre-les-autres-102618

La philosophe Martine Storti propose d’échapper aux extrémismes qui tiraillent la France. Après avoir lu à la loupe les penseurs de droite et ceux d’une certaine extrême gauche, elle dénonce leurs erreurs, en particulier sur la question de l’émancipation des femmes.

25 avr 2016
Mise à jour 25.04.2016 à 07:53
par Séverine Maublanc

Qu’est-ce qui est à l’origine d’une extrémisation des débats en France ? Dans un livre incisif, "Pour sortir du manichéisme", Martine Storti répond : les choix binaires imposés ou encore "faire partie d’un clan ou d’un autre, penser blanc ou noir, être pour ou contre, absolument, sans nuance". Un essai écrit dans l’urgence imposée par les attentats meurtriers du début janvier 2015 à Paris contre le journal Charlie Hebdo et un supermarché casher.

Des roses, du chocolat...

Le livre s’appelle "Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat". "Des roses, explique l’auteure, en référence aux ouvrières américaines du début du XXè siècle, qui demandait du pain et des roses - les roses symboles d’émancipation et de liberté". Pour le "chocolat’, le raisonnement est plus complexe et tout autant intéressant. Selon Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), mouvement de protestation anti-colonialiste ainsi qu’il se définit, « la critique radicale du patriarcat indigène est un luxe » comme l’est le féminisme comparé à du chocolat, une nécessité secondaire, contrairement à la lutte antiraciste et anticoloniale prioritaire.

Dans son livre Martine Sorti développe cette critique : "Les positionnements « décoloniaux » alourdissent singulièrement le fardeau des femmes « non blanches ». En tant que telles, elles peuvent être victimes du racisme des « Blancs », et en tant que femmes elles peuvent l’être à la fois du sexisme des « Blancs » et de celui des « non Blancs ». Mais si elles peuvent légitimement dénoncer le premier - et cela leur est même un devoir politique - elles ne peuvent pas dénoncer le second puisqu’il n’est, nous l’avons vu, que la seule « stratégie de survie » dont dispose l’homme « non blanc » en réponse au racisme, et à l’humiliation qu’il subit. Au silence et à la tolérance qu’elles se doivent de respecter s’ajoute le devoir d’allégeance à la communauté dont le port du foulard est l’un des signes. Selon Bouteldja, le foulard envoie « un message clair à la société indigène : nous appartenons à la communauté et nous l’assurons de notre loyauté ». « La critique radicale du patriarcat indigène est un luxe », et le féminisme est « comme du chocolat », sauf à être « décolonial » c’est-à-dire « un féminisme paradoxal qui passera obligatoirement par une allégeance communautaire. Féminisme paradoxal ? Ou liquidation du féminisme ?"

L’heure est au spectacle, qui veut des gagnants et des perdants

"Je ne me désole pas des désaccords, ils sont une condition de la démocratie. C’est leur caractère systématique qui suscite agacement et tristesse", écrit-elle encore. La philosophe dénonce dans son livre le jeu médiatique où : "l’heure est au spectacle, qui veut des gagnants et des perdants, du simpliste et du choc, du sarcasme, de l’outrance".

Devant l’audience des Finkielkraut, Onfray, Zemmour… la professeure de philosophie, féministe de la première heure, veut mettre en garde contre leurs discours. Sans oublier de passer au crible les discours de l’extrême gauche et de la gauche au pouvoir, qui, selon la philosophe, elles aussi dérapent.

Première erreur ? Rester sur des oppositions binaires alors que, dit-elle, "sur un tas de sujets, les choses sont suffisamment complexes pour ne pas exclure différentes visions".

Sur la question des musulmans en France : "il y a ceux qui disent que tous les musulmans sont islamistes, ceux qui abandonnent les femmes à la burka pour la paix sociale, et l’extrême gauche (les indigènes de la république) qui dit que la France est un Etat raciste".

Selon la philosophe, il peut y avoir du vrai dans chaque position, mais à les considérer comme des réponses uniques, tout est faux.
"Après les attentats de novembre, écrit-elle, les uns virent dans l’horreur la confirmation de leur dénonciation de l’islam, d’autres poursuivirent, sans ciller, leur procès de l’islamophobie et des engagements militaires de la France et plus largement de l’Occident... "

Attention ! Discours islamophobes

Aujourd’hui, lorsque les discours se rejoignent, c’est pour mieux rejeter l’islam. La philosophe reconnaît que la France a un dur combat à mener contre le terrorisme, mais ajoute-t-elle, "on ne le combattra pas en renforçant les affrontements identitaires".
Deuxième erreur donc : le replis "identitaire" et la sacro-sainte "identité française" que brandissent les intellos de droite, et leurs disciples politiques, pour mieux exclure ceux qui ne rentrent pas dans leur définition.

Il faut prendre en compte la pluralité

Martine Storti reproche à Alain Finkielkraut, entre autres, de définir l’identité nationale française comme le fruit d’un passé unique, en l’occurrence judéo-chrétien, et ne le comprend plus du tout lorsqu’il proclame que "la citoyenneté s’adosse aux églises".
Elle lui oppose une toute autre conception de l’identité, une identité qui évolue en permanence : « aujourd’hui nous sommes un pays où il y a une composante juive, chrétienne et musulmane, il faut donc prendre en compte cette pluralité. Lorsque le général de Gaulle décrit la France telle qu’il la conçoit en 1950, c’est une France chrétienne, il ne la considère pas comme juive, alors qu’aujourd’hui, les juifs sont une composante reconnue de la société française. Aujourd’hui, la composante musulmane doit être prise en compte".

La philosophe se désole : « l’identitaire est ce qui sépare les gens et qui leur fait dire " Vous n’êtes pas de la même identité que moi ? Donc vous n’avez pas à vivre comme vous vivez" ». Et s’inquiète des propos de Manuel Valls, lorsqu’il déclare " le débat principal de la présidentielle sera identitaire". Alors même, poursuit-elle, que le vrai débat devrait porter sur les problèmes auxquels la France est réellement confrontée : le terrorisme, la crise économique, la mondialisation, le chômage ».

Comment expliquer qu’on ait laissé des ghettos se constituer ?
Pour l’auteure de Sortir du manichéisme, l’"homogénéisation" des quartiers est une des causes de "l’extrême droitisation de la France" : "depuis qu’il y a une politique de la ville, comment expliquer qu’on ait laissé des ghettos se constituer ? " Sa réponse ? La mixité sociale et culturelle du territoire. " Le problème aujourd’hui de Monsieur Finkielkraut, est qu’il n’y ait que du hallal en France ou qu’il y ait du hallal, tout court ? " questionne-t-elle.

Le féminisme dévoyé, caution à tous les racismes

Troisième erreur ou "manipulation" : dire que l’égalité entre les hommes et les femmes fait partie intégrante de l’identité française.
Martine Storti rappelle que "pendant des décennies, les femmes se sont battues pour conquérir des droits nouveaux, que cette conquête n’est pas encore achevée et que si elle a été possible en France elle est aussi possible pour d’autres".

Elle dénonce les arguments fallacieux de certains musulmans, qui disent aux femmes qu’émancipation est synonyme d’occidentalisation, afin que celles-ci voient dans leur émancipation une traîtrise vis-à-vis de leur culture.
Pour ces musulmans, l’occident est vu comme le "grand Satan", car il rappelle le colonisateur passé et l’impérialisme. Mais elle rappelle que nombres de femmes musulmanes opprimées ont envie "d’être libres et égales, et que cette pensée n’est pas occidentale".

La conquête des droits des femmes est le résultat d’une histoire. Elle l’a été en Europe, elle le sera ailleurs, avec des chemins spécifiques empruntés ici ou là-bas.
Comment mettre en oeuvre la démocratie si on ne met pas ensemble l’égalité entre les hommes et les femmes ? Question et réponses dans la vidéo ci-dessous.

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Des femmes ne sont pas tuées parce qu’elles refusent de marcher sur des talons hauts, mais pour refus du voile, si...

Derrière la critique des femmes musulmanes voilées, sous couvert de féminisme, se cachent souvent des arguments islamophobes.
Martine Storti répond qu’elle veut bien croire que le voile n’est pas un signe d’oppression et que certains femmes choisissent de le mettre ou non. Mais elle ne voit pas non plus "en quoi il est un signe de libération".
En tant que défenseure des femmes opprimées, elle "se situe du côté de celles qui n’ont pas le choix". De celles qui "se battent pour ne pas être enfermées dans la burka ou le tchador".
Et lorsqu’on lui rétorque que les talons hauts et les mini-jupes sont une autre forme d’oppression, elle répond que non, car "aucune femme n’a jamais été tuée parce qu’elle ne portait pas de mini-jupe ou de talons hauts, alors qu’il arrive dans le monde que des femmes soient tuées parce qu’elles ne portent pas le voile".

Pour Martine Storti, la religion musulmane constitue aujourd’hui une facette de l’identité française. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille, comme certains extrémistes le proposent, ne pas s’occuper de la façon dont sont traitées les musulmanes.

Martine Storti est une philosophe française, journaliste, ancienne professeure de philosophie et inspectrice de l’éducation nationale. Elle est présidente du site Féminisme et géopolitique. Son nouveau livre, ’Sortir du manichéisme, des roses et du chocolat’, est paru en mars 2016 aux éditions Michel de Maule. Elle est aussi l’auteure notamment de ’Je suis une femme, pourquoi pas vous ?’ et ’L’arrivée de mon père en France’.