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France : S’aveugler à en mourir

Book Review

vendredi 29 avril 2016, par siawi3

Source : http://kiosque.lefigaro.fr/le-figaro/2016-04-23
Figaro Vox 23/04/2016

Par Natacha Polony

Mis à jour le 22/04/2016 à 18h47

S’aveugler à en mourir
LA CHRONIQUE DE NATACHA POLONY-

Dans son ouvrage Rue Jean- Pierre Timbaud, une vie de famille entre barbus et bobos (Stock), la journaliste Géraldine Smith raconte les transformations qu’elle a refusé de voir mais qui se sont imposées tout doucement dans son quartier, entre 1995 et aujourd’hui.
En 2010, invité de l’émission « Ce soir (ou jamais !) », le metteur en scène Jean-Michel Ribes affirmait, en réponse à une réflexion sur les questions d’intégration et de multiculturalisme (http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/04/11/31003- 20160411ARTFIG00031-le-multiculturalisme-tue-toute-identite-commune- enracinee-dans-une-histoire.php), qu’il habitait la rue Jean-Pierre Timbaud, dans le XIe arrondissement de Paris, et que toutes les communautés y vivaient en bonne harmonie, sans la moindre trace de communautarisme. Ah, le fameux « vivre ensemble » ! Quoi ? Une mosquée intégriste dans le quartier ? C’est anecdotique ! Et les librairies qui vendent exclusivement les ouvrages de prêcheurs radicaux ? Caricature, voyons...
Il est un livre dont on espère que le brillant metteur en scène le lira. Un livre comme une réponse cinglante au « circulez, y’a rien à voir » qui a prévalu pendant des années. Un livre en forme d’introspection. Géraldine Smith a vécu dans ce quartier à la frontière des XIe et XXe arrondissements de Paris. Elle est journaliste, plutôt progressiste, et elle raconte une transformation qu’elle a refusé de voir mais qui s’est imposée tout doucement, entre 1995 et aujourd’hui. À travers ce récit aux multiples portraits, ces vies minuscules, on comprend soudain ces décennies d’aveuglement, de bonne conscience et de culpabilisation. (http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/02/05/31003- 20160205ARTFIG00332-elisabeth-levy-le-multiculturalisme-bisounours-est- mort.php)

« On intègre tellement l’ambiance de la rue, réfléchit l’une d’elles, qu’on finit par se convaincre qu’on prend un gilet parce qu’il fait frais, au lieu de s’avouer qu’on n’ose plus se promener les épaules nues »
Une des amies de Géraldine Smith

Cette entreprise de dessillement se fait sans complaisance. Dans son ouvrage, Rue Jean-Pierre Timbaud, une vie de famille entre barbus et bobos (Stock), Géraldine Smith parle de sa naïveté devant les prières de rue, elle qui se scandalisait qu’on ne construisît pas davantage de lieux de culte, et qui apprend que même quand la mosquée est en partie vide, l’imam invite les fidèles à prier dans la rue pour « occuper le territoire ». Elle raconte les intimidations envers un commerçant musulman dont le crime est de ne pas vendre seulement du Coca arabe. Elle explique surtout comment elle et ses amies, insensiblement, se sont mises à éviter les rues où elles se faisaient insulter, et le temps qu’il leur a fallu pour trouver cela inacceptable. Parce qu’au début, ce n’est qu’une petite gêne. « On intègre tellement l’ambiance de la rue, réfléchit l’une d’elles, qu’on finit par se convaincre qu’on prend un gilet parce qu’il fait frais, au lieu de s’avouer qu’on n’ose plus se promener les épaules nues. » Elle repense également à ses gentils rêves de « citoyens du monde », à son agacement devant des voisins bretons affichant leur identité bretonne, leurs binious et leurs crêpes si ridicules et archaïques, alors que les marques d’identité marocaine ou camerounaise lui semblaient tellement sympathiques.

Mais les épisodes les plus édifiants concernent l’école. La maternelle publique où son enfant végète parce que les enfants francophones, explique la directrice, sont des « poissons-pilotes » qui poussent la classe vers le haut. Tout à coup, elle comprend que si son fils est suffisamment stimulé à la maison pour qu’elle puisse se passer de chercher une école performante, ce n’est pas le cas des autres enfants du quartier. Alors, les classes moyennes, immigrées ou non, fuient vers le privé. Le privé ? Un établissement catholique dans lequel la maîtresse refuse que son fils à elle, passionné d’Afrique, présente un masque africain à la classe, parce que cela sied mieux à un enfant noir, même s’il est né à Belleville, et qui interroge sans cesse les élèves sur leurs « origines ». Un établissement catholique qui finit par supprimer les classes vertes sous la pression des parents musulmans qui refusent pour leurs filles la promiscuité avec les garçons.

« J’ai cru à tort qu’une tolérance sans bornes était la meilleure manière d’aider les étrangers et leurs enfants français à s’intégrer »
Géraldine Smith

Le livre parle aussi des difficultés de parents au chômage, que la crise tire vers le bas malgré leur volonté de s’en sortir. De l’enfermement culturel quand on est pauvre et qu’on n’imagine pas pouvoir sortir de son quartier. Mais face à ces difficultés explose le grand mensonge qui a tenu la France muette pendant des décennies. « Je crois que je me mens », lui dit une assistante sociale. La France s’est menti. Et des gens ouvrent les yeux. Pas pour exacerber les haines, pas pour rejeter. « J’ai cru à tort qu’une tolérance sans bornes était la meilleure manière d’aider les étrangers et leurs enfants français à s’intégrer, écrit-elle. La tolérance peut être une forme masquée de démission. »

Pas très loin de la rue Jean-Pierre Timbaud, place de la République, des jeunes gens ont cru bon de cracher à la figure d’Alain Finkielkraut en le traitant de fasciste (http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/04/18/31003- 20160418ARTFIG00113-alain-finkielkraut-nuit-debout-et-le-fascisme-des- antifascistes.php)parce que des médias les ont persuadés qu’il était raciste et qu’une ministre de l’Éducation nationale qui aujourd’hui le défend avec des accents voltairiens l’a traité de « pseudo-intellectuel » (l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, disait La Rochefoucauld). Leur désir de lutter contre un capitalisme financier à bout de souffle, qui fabrique des chômeurs-consommateurs au nom de la mondialisation inéluctable, est sincère. Mais qu’ils aillent visiter la rue Jean-Pierre Timbaud, les yeux grands ouverts. Peut-être comprendront-ils que leur gentil « vivre ensemble » s’est abîmé quand le règne du droit et du marché a rencontré la volonté politique des islamistes.

Le fascisme ne vient pas là où on l’attend. Et il a tout son temps.