Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > impact on women / resistance > France : Gérard Biard, de « Charlie Hebdo » : « Nous sommes confrontés à de (...)

France : Gérard Biard, de « Charlie Hebdo » : « Nous sommes confrontés à de nouvelles formes de totalitarisme »

samedi 30 avril 2016, par siawi3

Source : http://www.letemps.ch/monde/2016/01/05/gerard-biard-charlie-hebdo-sommes-confrontes-nouvelles-formes-totalitarisme

Publié mardi 5 janvier 2016 à 17:43, modifié mardi 5 janvier 2016 à 18:07.

La France a lancé mardi les commémorations des attentats qui ont meurtri Paris en janvier 2015. Entretien avec Gérard Biard, le rédacteur en chef de « Charlie Hebdo »

Un an après la tuerie qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, qu’est-ce vous ne voulez pas entendre le 7 janvier 2016 ?
– J’ai peur de l’entendre quand même. Face à ces actes de terreur, on en vient toujours à trouver des explications et des justifications qui sonnent en fait comme des excuses. Ce n’est pas acceptable. Pour moi, il s’agit juste de rejeter une idéologie totalitaire fondée sur des dogmes religieux.

Mais toute tentative d’explication ne vaut pas excuse…
– Certes, mais Daech a des milliers de raisons de nous haïr, donc chercher des explications est un exercice sans fin. Avec, je le répète, toujours le risque de chercher les « bonnes raisons ». Celles-ci n’existent pas dès lors que le seul but est d’imposer à des sociétés démocratiques une idéologie religieuse radicale.

Parleriez-vous d’un « fascisme islamique » ?
– Moi qui suis d’origine italienne, je récuse le mot fascisme, trop connoté à un contexte historique. Totalitarisme me semble plus adapté et le mot englobe beaucoup plus que le stalinisme et les fascismes du XXe siècle. Malheureusement, au XXIe siècle, nous sommes confrontés à de nouvelles formes de totalitarisme.

Comment avez-vous vécu les attentats parisiens du 13 novembre 2015 ? Comme une répétition du 7 janvier ?
– J’étais à la rédaction de Libération pour fêter leur déménagement, tout près du Bataclan et des cafés du XIe arrondissement de Paris. Nous étions 300 journalistes et nous étions tous dans un état d’hébétude : impossible de croire ce que les chaînes d’info continue nous montraient. Notre obsession à Charlie Hebdo était cette fois de parler des tueries sans être sinistre. Notre message a été très simple : « On vous emmerde ! » On, c’est nous la rédaction de Charlie Hebdo, mais aussi tous ces Français qui boivent des coups et qui vont au concert. Et le « vous » s’adresse bien sûr à ces fanatiques qui veulent imposer un nouveau totalitarisme religieux en France et dans le reste du monde. Car la France n’est bien sûr qu’un symbole et ce n’est pas le seul pays menacé.

Vous avez reçu de nombreux prix internationaux depuis janvier 2015, mais parfois, les polémiques ne vous ont pas épargné. Que répondez-vous à ceux qui « ne sont pas Charlie » ?
– Vous faites référence au prix du Pen Club aux Etats-Unis quand certains membres du jury n’ont pas voulu cautionner l’esprit Charlie. C’est une polémique propre au monde anglo-saxon, mais cette polémique est saine et c’est un passage obligé dès lors que Charlie touche une audience internationale. Il nous faut expliquer ce qu’est le dessin de presse français et dans quel contexte il s’est développé au XIXe et au XXe siècle : la laïcité, la liberté d’expression, la violence anticléricale…

Comment expliquez-vous le concept de laïcité à un public non français ?
– Je commence par dire qu’il n’existe pas de traduction satisfaisante dans une autre langue. En anglais, secularism ne suffit pas à traduire « laïcité ». Ensuite, ayons toujours conscience qu’il y a deux visions de la séparation de l’église et de l’état : en France, la religion n’a pas à intervenir dans les affaires de l’Etat alors que dans un pays comme les Etats-Unis, c’est l’Etat qui ne doit pas intervenir dans les affaires religieuses. Ce sont deux visions contraires et c’est pourquoi il est si difficile de parler de laïcité dans un pays anglo-saxon.

D’autres dessins de « Charlie Hebdo » ont fait polémique, comme à propos du petit Aylan mort sur une plage de Turquie, « deux menus enfant pour le prix d’un »…
– Oui, on nous a accusés d’avoir de nouveau blasphémé ! C’est volontairement que nous avons voulu détourner ce qui était devenu à nos yeux « une image pieuse ». Et nous sommes fiers de maintenir cette tradition du dessin de presse.

La ligne éditoriale de « Charlie Hebdo » a-t-elle changé depuis janvier 2015 ?
– Sur le fond, on ne veut pas changer. Mais on intègre le fait qu’on est lu par 70% de personnes qui ne nous connaissaient pas avant le 7 janvier 2015. Beaucoup de Français, mais aussi beaucoup d’Européens à qui on doit faire passer le message d’un journal satyrique, alors qu’il n’y a pas de réel équivalent sur le vieux continent. C’est vrai que nous nous efforçons d’être plus pédagogique, mais jamais on ne s’empêchera de faire ce qu’on a toujours fait.

Vous avez rouvert un site web. Que disent les commentaires ?
– Il y a l’adhésion et aussi un refus – souvent violent – de ce que nous sommes. Internet libère la parole, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais heureusement que Twitter n’existait pas dans les années 1940… Nous avons échappé à des millions de dénonciations anonymes !

Il devait y avoir une fondation « Charlie Hebdo » : où en est-on ?“
– Projet reporté sine die. En 2015, nous nous sommes focalisés sur la sortie hebdomadaire de Charlie et nous n’avons pas eu le temps de mettre en place cette fondation.

La viabilité de « Charlie Hebdo » est-elle assurée ?
– Réponse en février-mars 2016, lors du renouvellement des abonnements qui étaient annuels. Certes il y aura des désabonnements, mais nous souhaitons aussi conquérir de nouveaux lecteurs.