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“Je suis une Irakienne et je lis !“

jeudi 19 mai 2016, par siawi3

Source : http://www.pierremartial.com/Bagdad-A-22-ans-et-pour-resister-a-l-obscurantisme-Ruqaya-est-la-premiere-femme-bouquiniste-de-rue_a224.html

Pierre MARTIAL

Bagdad. A 22 ans et pour résister à l’obscurantisme, Ruqaya est la première femme bouquiniste de rue.

5 Décembre 2015

Photo : Ruqaya Fawziya, rue Al Moutanabi, au coeur de Bagdad © D.R

Elle a le regard clair et le visage souriant de celle qui n’a pas peur. Ni de la terreur obscurantiste qu’aimerait faire régner Daech, dont les “soldats du Califat" ne sont pourtant plus qu’ à 35 kilomètres de Bagdad. Ni des traditions plutôt “patriarcales“ de la société irakienne.
A 22 ans et ses longs cheveux noirs flottant librement sur ses épaules, Ruqaya a décidé de “descendre dans la rue”.
Elle est ainsi devenue, il y a quelques semaines, la toute première bouquiniste de Bagdad.
Avant tout pour défendre les livres bien sûr, qu’elle adore depuis toute petite.
Mais aussi pour prôner la liberté des femmes. Et résister à sa façon, avec optimisme mais détermination, à toutes les oppressions passées, présentes ou à venir...

Livres et culture contre terreur et barbarie

A voir Ruquaya, installée paisiblement devant ses étals de livres rue Moutanabi, répondant gentiment aux passants, discutant longuement avec certains et défendant avec passion tous les livres, qui pourrait imaginer qu’il y a à peine quelques années, le 5 mars 2007, ce lieu-même devint le centre de l’horreur et de la barbarie ?

Haïssant encore plus la culture que les “mécréants” que nous sommes, les terroristes de Daech firent sauter un camion bourré d’explosifs au centre de ce “marché aux livres“ rassemblant chaque vendredi des milliers d’Irakiennes et d’Irakiens anti-obscurantistes.

D’entre les livres calcinés ou encore fumants, on extirpa 30 morts. Et sur les ex-étals de livres devenus brancards de fortune, on évacua plus de 200 blessés.

“Je suis une Irakienne et je lis !“

Le temps de nettoyer la rue Moutanabi, de serrer contre leur coeur les familles des victimes et de redresser étals de rue et librairies fixes ou ambulantes, les aficionados du livre revinrent en masse dans cet endroit devenu symbole de résistance.

De nombreux rassemblements y eurent lieu pour célébrer et défendre ce lieu de culture et de liberté, des écrivains vinrent y tenir des conférences de rue, des poètes y déclamèrent des vers contre la terreur, dressés sur des caisses en bois et l’on continua d’y discuter inlassablement de nos amis les livres, debout contre un mur, un verre de thé à la main ou assis à même le trottoir !

C’est à l’une de ces fêtes du livre que Ruqaya Fawziya, jeune diplomée en droit, rencontra son futur mari, il y a 3 ans. Tous deux chantaient le slogan de cette campagne lancée en Irak en 2012 : “I am an Iraqi, I read !“ (“Je suis un Irakien, je lis !“). Entre ces deux aficionados du livre, le courant passa dès le chapitre 1 et ils se marièrent au chapitre 2.

Pour la petite histoire, la famille de Ruqaya, afin de respecter la tradition ancestrale, voulut symboliquement que le jeune garçon offre une dot à sa future épouse. Quand on demanda à celle-ci ce qu’elle souhaitait, sa réponse fut immédiate : “Pas d’argent, mais des livres... Beaucoup de livres !“‘

Ruqaya, la toute première femme bouquiniste de rue

Lorsque Ruqaya annonça, tout à trac, il y a quelques semaines à son entourage, qu’elle voulait, à son tour, vendre des livres dans la rue, on la regarda d’abord avec gêne.
- Bien sûr, lui expliqua-t-on gentiment, c’est une excellente idée que de défendre les livres et que de vouloir en vendre, mais... mais ne voulais-tu pas devenir avocate ?
- Je serai “avocate juridique” le matin et ”avocate des livres” l’après-midi et tous les vendredis (jour férié en Irak), plaida-t-elle.
- Très bien, mais, s’il te plait, pas dans la rue ! Travaille au moins dans une boutique ! Cela ne se fait pas, pour une femme en Irak, de vendre des livres dans la rue !
- Et bien, je serai la première alors ! conclut Ruqaya qui, sous son doux sourire, cache une volonté bien trempée.

C’est ainsi que Ruqaya devint la toute première bouquiniste de rue de Bagdad. Et qu’après un court moment de stupéfaction dans les travées du marché aux livres de la rue Moutanabi, elle fut très vite adoptée.

Depuis, elle est même devenue une sorte de modèle pour toutes les aficionadas et aficionados du livre à Bagdad.

Que mille Ruqaya deviennent bouquinistes de rue et que mille marchés aux livres fleurissent !

Tout mon respect et ma littéraire amitié à Ruqaya !

Et toutes mes - nos - amitiés résistantes aux libraires, bibliothécaires, lectrices et lecteurs aficionados et défenseurs obstinés des livres du monde entier !

Pierre MARTIAL