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France : UOIF, Frères musulmans, salafisme : le dessous des cartes

Interview avec Mohamed Louizi, et VIDEO

samedi 21 mai 2016, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/02/05/31003-20160205ARTFIG00415-uoif-freres-musulmans-salafisme-le-dessous-des-cartes.php

FIGARO VOX
Par Alexandre Devecchio

Publié le 05/02/2016 à 22:08

Photo : Amar Lasfar, président de l’UOIF crédit photo : PHILIPPE HUGUEN/AFP

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - A l’occasion de la 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord, Mohamed Louizi, ancien frère musulman, décrypte les liens entre l’UOIF et la confrérie qualifiée dans certains pays d’organisation terroriste.

Ex-président des Étudiants musulmans de France (Lille), Mohamed Louizi est ingénieur. Son dernier livre, Pourquoi j’ai quitté les frères musulmans vient de paraître aux éditions Michalon

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO

La 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord organisée par l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a lieu ce dimanche. Trois orateurs étrangers prêchant ouvertement la haine ont été déprogrammés. Cependant beaucoup dénonce la proximité de l’UOIF avec les Frères musulmans … Comment définir l’idéologie de ces derniers ?

Mohamed Louizi : Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères Musulmans avait défini son islam globalisant, son idéologie politique, comme étant, je cite : « une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. C’est à la fois un état et une nation, ou encore un gouvernement et une communauté. C’est également une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. C’est également une culture et une juridiction, ou encore une science et une magistrature. C’est également une matière et une ressource, ou encore un gain et une richesse. C’est également une lutte dans la voie d’Allah et un appel, ou encore une armée et une pensée. C’est enfin une croyance sincère et une saine adoration. L’islam, c’est tout cela de la même façon ».

En 1924, le califat Ottoman, « l’homme malade », avait fini par chuter. Dans l’esprit d’Hassan Al-Banna, ce dernier représentait le symbole politique de l’unité des musulmans face aux occidentaux. En 1928, il décida de créer sa mouvance islamiste, premièrement, pour libérer l’Egypte de la colonisation britannique et lutter par tous moyens contre la présence juive et l’établissement d’Israël en terre sainte des trois monothéistes, et deuxièmement, pour établir un nouveau califat/état islamique mondial et atteindre le « Tamkine » global, qui signifie la suprématie de l’islam frériste sur tous les autres islams et sur toutes les autres religions, et l’application de ses règles juridiques et lois pénales pour gérer les rapports à l’intérieur de la société et avec l’extérieur de ce califat.

Ensuite de l’individu, il faut former le foyer musulman, puis le peuple musulman, puis atteindre le gouvernement islamiste, puis établir le califat, puis reconquérir l’Occident puis atteindre le Tamkine planétaire.

Théoriquement, dans ses écrits, se rêve est inscrit dans un processus stratégique partant d’abord et essentiellement de l’éducation de l’individu - d’où la priorité accordée aux « jeunes musulmans » par les frères lors de ce 9ème RAMN à Lille, entre autres. Ensuite de l’individu, il faut former le foyer musulman, puis le peuple musulman, puis atteindre le gouvernement islamiste, puis établir le califat, puis reconquérir l’Occident puis atteindre le Tamkine planétaire. Ça paraît fou comme idéologie et projet politique, mais force est de constater que depuis 1928, cette vision globalisante demeure opérante et présente, non seulement en Egypte, mais partout ailleurs, y compris en France.

La définition que j’ai donnée ci-dessus, est extraite du livre : 20 principes pour comprendre l’islam, formalisés par Hassan Al-Banna, développés par Youssef Al-Qaradawi et traduit en français par Moncef Zenati. Celui-ci est membre du bureau national de l’UOIF, chargé de l’enseignement et de la présentation de l’islam. Pis, ce livre idéologique est enseigné à des jeunes adultes, depuis au moins deux ans à « l’Institut Al-Qods » (Jérusalem), créé par des frères cadres de l’UOIF au CIV (Centre Islamique de Villeneuve d’Ascq) et à la mosquée de Lille-Sud où professe Amar Lasfar. La personne qui s’est chargée de délivrer toutes les semaines ses 20 principes idéologiques à la jeunesse est un professeur, payé par les deniers de l’Etat, au Lycée Averroès.

FigaroVox : Les Frères musulmans sont considérés comme une organisation terroriste dans certains pays. Pourtant lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a fait de l’UOIF l’un de ses principaux interlocuteurs et a qualifié ce mouvement d’ « orthodoxe ». Qu’en est-il réellement ?

M.L. : Effectivement, les Frères musulmans sont désormais classés comme organisation terroriste par plusieurs pays. Par exemple, l’Arabie Saoudite l’a fait en mars 2014. En novembre de la même année, c’est au tour des Emirats Arabes Unies de classer la mouvance et ses ramifications internationales, y compris l’UOIF, sur sa liste. L’UOIF avait déclaré dans un communiqué publié le 17 novembre 2014 qu’elle « étudie toutes les voies et se réserve le droit d’agir afin d’obtenir réparation », chose qu’elle n’a jamais faite !

De l’autre côté de la Manche, le Premier ministre britannique David Cameron avait prévenu, suite à une enquête très fouillée, dans une lettre adressée le 17 décembre dernier aux députés, que tout lien avec les Frères musulmans pourrait être considéré comme « un éventuel signe d’extrémisme ». Il avait écrit : « Certaines sections des Frères musulmans ont une relation ambiguë à l’extrémisme violent ». Il est parti encore plus loin en affirmant qu’ « être membre, associé ou influencé par les Frères musulmans devrait être considéré comme un signe d’extrémisme ». Depuis, il semblerait que les Frères en Grande-Bretagne sont mis sous surveillance.

Le communiqué du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, publié le 2 février, avertissant l’UOIF au sujet de son 9ème RAMN utilise une terminologie nouvelle et inhabituelle dans le rapport avec l’UOIF, je cite : « totale vigilance », « poursuites immédiates » et « sanctions appropriées ». Il me semble que c’est la première fois depuis la création de cette mouvance en 1983 que l’Etat puise ses mots d’un champ lexical très particulier. Quelque chose commence sérieusement à changer dans le rapport entre l’Etat et l’UOIF. Quant au qualificatif « orthodoxe », utilisé par Nicolas Sarkozy avant la création du CFCM, je crois qu’il n’y a que lui qui pourrait, peut-être, le définir. Pour ma part, je comprends cette orthodoxie comme une fidélité absolue à l’idéologie d’Hassan Al-Banna dans sa dimension politique comme dans sa dimension jihadiste.

La différence entre les Frères et les autres, c’est une différence de degré et non de nature.

FigaroVox : Les Frères musulmans se disent légalistes et non violent…

M.L. : Ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’à lire l’intégralité de « l’Epître du jihad », écrite par Hassan Al-Banna que j’ai traduite dans mon essai autobiographique : Pourquoi j’ai quitté les Frères musulman, et qui circule toujours dans des cercles fermés des frères de l’UOIF en France. Son contenu n’a aucune différence avec la matrice idéologique jihadiste de toutes les organisations terroristes : Al-Qaïda, Al-Nosra, Daesh, etc. L’on y trouve, les mêmes textes violents, la même rhétorique jihadiste et les mêmes préconisations à recourir, par obligation religieuse, à l’usage des armes. La différence entre les Frères et les autres, c’est une différence de degré et non de nature. Il y a ceux, comme les groupes qui usent de la violence maintenant et ici. Les Frères les soutiennent, directement ou indirectement, et peuvent y recourir le moment venu. Je rappelle que l’appel au jihad en Syrie a été lancé, depuis le Caire, le 13 juin 2013, par une coalition composée de Frères musulmans et de salafistes. Le président de l’Egypte à cette époque s’appelait Mohamed Morsi. Les frères actuellement à la tête de la confrérie à l’internationale comme ici en France font parti du courant de Sayyid Qotb, la référence de tous les jihadistes contemporains, qu’il soit frères ou pas.

FigaroVox : Certains évoquent un double discours. Est-ce établi ?

M.L. : Lors de l’éclatement de l’affaire qui avait opposé le lycée Averroès à un professeur de philosophie, en février 2015, Amar Lasfar, le président de l’UOIF avait déclaré face à la caméra de France Télévision que l’UOIF n’a aucun lien avec les Frères musulmans. Un an plus tard, presque jour pour jour, Mohamed Karrat, l’un des lieutenants fidèles d’Amar Lasfar et qui est aussi recteur de la mosquée de Villeneuve d’Ascq, cadre responsable de la Ligue Islamique du Nord et professeur au lycée Averroès, a déclaré lors d’un court discours, en français, devant des fidèles, ce vendredi 5 février, que derrière l’attaque qu’a subi le 9ème RAMN prévu à Lille, « c’est l’UOIF qui est visé ». Il a dit : « L’UOIF est accusée d’être des Frères musulmans, et ça, personne ne s’en cache. Nous ne cachons pas notre identité. Nous en sommes fiers … » Ainsi, l’un dit qu’il n’y a pas de lien entre l’UOIF et les Frères musulmans et se permet d’attaquer en justice ses contradicteurs pour diffamation. Un an plus tard, l’UOIF affirme son identité frériste publiquement. Voici un exemple éclatant de ce double-discours presque banal. Je considère qu’au-delà du double discours, il y a un discours « en arabe » et un autre « en français ».

Les Frères musulmans s’emploient depuis le début des années 1980, sur le vieux continent à acquérir divers « territoires » privés pour inscrire, dans la durée, leur récit islamiste comme élément du récit national de chaque pays de l’Europe.

FigaroVox : Peut-on parler de stratégie globale d’islamisation en France et Europe ?

M.L. : Dans tous les pays où se trouvent des Frères musulmans, en Orient comme en Occident, le projet islamiste est le même depuis la création de la mouvance par Hassan Al-Banna en 1928. Il s’agit de rétablir le califat islamique aux frontières historiques, y compris là où l’islam avait une présence en Europe. Ce projet a un nom : le projet Tamkine. Dans le monde arabo-musulman, les expériences de cette mouvance passent par des hauts et des bas. Ils arrivent à percer un temps. Ensuite, ils sont mis en difficulté. Mais ils ne disparaissent pas. Eux-mêmes décrivent leur influence comment étant une succession de phases et de cycles : naissance, puis ascension, puis apogée, puis déclin, puis latence, puis ascension à nouveau et ainsi de suite.

Ici, en Europe et en Occident, les choses se présentent autrement. Car si le monde arabo-musulman est considéré déjà comme un « territoire » acquis. En Occident, cela n’est pas le cas. Les Frères musulmans s’emploient depuis le début des années 1980, sur le vieux contient à acquérir divers « territoires » privés pour inscrire, dans la durée, leur récit islamiste comme élément du récit national de chaque pays de l’Europe. Cette opération s’appelle le « Tawtine ». Elle est exécutée par la construction de mosquées-cathédrales, d’acquisitions immobilières diverses et variées, de construction d’établissements scolaires privés, etc. Car sans le « Tawtine », le projet Tamkine ne peut être mené efficacement. Si le Tawtine est l’objectif territorialiste d’une étape, le Tamkine est le but ultime pour que la loi d’Allah, telle qu’elle est comprise par les idéologues et oulémas des frères, domine l’Europe et l’annexe à l’Etat Islamique tant rêvé par les Frères.

Chakib Benmakhlouf, ex-président de la FOIE (Fédération des Organisations Islamiques en Europe), avait déclaré, dans une interview au journal londonien arabe Asharq Al-Awsat, le 20 mai 2008, je traduis : « Au sein de la FOIE, nous avons un plan d’action, nous avons un plan d’action sur 20 ans ; sur le court terme, le moyen et le long terme. Certains événements, malheureusement, se déroulant de temps en temps, influent négativement sur l’avancement de notre action. Certains musulmans se sont vite sentis attirés vers des combats marginaux et cela perturbe notre plan d’action global. »

FigaroVox : Vous accusez l’UOIF d’être « une base de réserviste »…

M.L. : Lorsqu’on lit et analyse l’« Epître du jihad » d’Hassan Al-Banna et les écrits de Sayyid Qotb, notamment son interprétation de la Sourate 8 et 9, entre autres, ainsi que son livre : Jalons sur la route, on déduit une constance idéologique chez les Frères : Le frère musulman, par définition, ne peut être que jihadiste, en opération, ou réserviste caressant le rêve de faire le jihad armé un jour. Lorsqu’il est en stade de réserviste, il doit soutenir par tous les moyens ceux qui partent faire le jihad : par le soutien financier, par le soutien médiatique, par les prêches, par les invocations, etc. Hassan Al-Banna avait construit cette idée fondamentale sur des textes religieux attribués au Prophète Mohammad : « Quiconque meurt sans avoir combattu et sans en avoir jamais eu le désir, meurt sur une branche d’hypocrisie » ! C’est plutôt Hassan Al-Banna qui considère les Frères, en général, et l’UOIF en particulier, comme étant une base de réservistes.

FigaroVox : Quelle est la différence entre frères musulmans et salafistes ? Un frère musulman est-il forcément un salafiste ? Un salafiste forcément un terroriste ?

M.L. : Ce que je peux confirmer, c’est que la matrice idéologique salafiste et jihadiste est la même pour les trois cités. Et ce, nonobstant les quelques disparités et variances de langages constatées, par-ci ou par-là. Ceci étant, un frère ne peut être que jihadiste ou réserviste. Le réserviste peut ne jamais porter des armes. Il peut se rendre compte de la supercherie et quitter. Il n’y a pas d’automaticité de passage d’un stade à l’autre. L’humain est imprévisible. Il peut être quiétiste et basculer ensuite dans le jihadisme le plus abjecte. Il peut être jihadiste et se repentir. Mais une chose est sûre : pour rompre avec tout ceci, il faut un traitement des racines de la violence, religieuse ou pas, à la source. L’idéologie des Frères Musulmans ne doit être exclue de cette lutte contre la radicalisation et les facteurs idéologiques qui la sous-tendent.

Le projet Tamkine a besoin, en plus d’un territoire, d’une « base » humaine solide. Je fais remarquer le mot « base » veut dire en arabe le mot Qaïda.

FigaroVox : Vous avez-vous-même été un « frère » actif parmi les Frères musulmans. Quelles sont leurs méthodes de recrutement et d’embrigadement ?

M.L. : Le couple prédateur/proie permet d’assurer l’équilibre des pyramides alimentaires d’un écosystème. Le prédateur choisit sa proie selon des critères dictée par la nature. La pyramide des Frères musulmans, celle décrivant les étapes du Tamkine, a aussi ses « prédateurs » qui sélectionnent leurs proies selon des critères dictés par l’idéologie et par les besoins en ressources humaines du projet Tamkine global. Chez les Frères musulmans, l’adhérent ne choisit pas l’association. C’est elle, telle une secte obscure, qui le choisit, et ce sont ses anciens membres qui le cooptent au terme d’un parcours initiatique très particulier.

Le projet Tamkine a besoin, en plus d’un territoire, d’une « base » humaine solide. Je fais remarquer le mot « base » veut dire en arabe le mot Qaïda. Il s’agit d’un concept idéologique souvent utilisé dans les écrits de Sayyid Qotb, surtout dans son exégèse des sourates 8 et 9. Le même terme est utilisé par Al-Qaïda pour désigner son organisation terroriste internationale. Selon Sayyid Qotb, la création d’un état islamique sur un quelconque territoire a un préalable éducatif, idéologique et organique majeur. Celui de se constituer, avant toute autre chose, une base humaine solide composée de personnes, frères et sœurs, hautement éduqués et convaincus par l’idée et la nécessité de cette création en étant prêts, à tout moment, à tout sacrifier, y compris leurs vies, pour la concrétiser et la défendre contre vents et marées. Sayyid Qotb cite l’exemple du prophète Mohammed et sa réussite à se constituer à la Mecque une « base » humaine, de compagnons convaincus, avant d’immigrer et de s’établir à Médine, son nouveau territoire pour y instituer le premier état islamique conquérant selon l’interprétation politique de cet idéologue frériste.

Les frères-prédateurs s’emploient à cibler des recrues pour constituer cette « base » solide et ce noyau dur dans chaque pays. Au terme d’une initiation idéologique, durant laquelle les 10 piliers de l’allégeance sont expliqués, à savoir : « la compréhension, la sincérité, l’action, le jihad (armé), le sacrifice, l’obéissance totale, la persistance, la fidélité à l’engagement, la fraternité et la confiance totale placée à l’endroit de la direction et du commandement », le/la candidat(e), répondent au standards idéologique passent à l’étape du serment d’allégeance où il/elle s’engage expressément en répétant l’attestation suivante : « Je m’engage devant Allah, le Tout-Puissant, à observer rigoureusement les dispositions et préceptes de l’islam et de mener le jihad pour défendre sa cause. Je m’engage devant Lui à respecter les conditions de mon allégeance aux Frères musulmans et accomplir mes devoirs envers notre confrérie. Je m’engage devant Lui à obéir à ses dirigeants dans l’aisance comme dans l’épreuve, autant que je le pourrai, tant que les ordres qui me sont donnés ne m’obligent pas à commettre un péché. J’en atteste allégeance et Allah en est témoin. ». Dès lors la nouvelle recrue est missionnée pour œuvrer pour le projet Tamkine, éclairé par la devise mythique de la mouvance : « Allah est notre ultime but, le Messager est notre exemple et guide, le Coran est notre constitution, le jihad est notre voie, mourir dans le sentier d’Allah est notre plus grand espoir » !

FigaroVox : Qu’est-ce qui vous a poussé à rompre ?

M.L. : Lorsque j’ai compris que la voie des frères est la voie de deux sabres pour imposer un Coran, j’ai tiré ma révérence et j’ai choisi le chemin apolitique et non-violent de mon grand-père maternel et de mon père spirituel : Jawdat Saïd, le Ghandi du monde arabe.