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La laïcité à l’épreuve dans les États laïques d’Afrique au Sud du Sahara : Les défis pour le Sénégal et le Mali

lundi 6 juin 2016, par siawi3

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Source : https://www.opendemocracy.net/5050/fatou-sow/la-la%C3%AFcit%C3%A9-%C3%A0-l%E2%80%99%C3%A9preuve-dans-les-%C3%A9tats-la%C3%AFques-d%E2%80%99afrique-au-sud-du-sahara-les-d%C3%A9fis-po

Fatou Sow

10 October 2014

La laïcité est mise à l’épreuve dans plusieurs États d’Afrique subsaharienne qui l’ont gardé comme principe de gouvernance. Or sa préservation est importante pour les femmes, car elle permet de protéger leurs droits citoyens de toute intervention religieuse qui n’a jamais été aussi conservatrice et liée à la ‘droitisation’ complice du politique.

L’Afrique subsaharienne couvre tous les États au Sud du Sahara. C’est une immense partie du continent, subdivisée en quatre grandes régions : Afrique occidentale, Afrique orientale, Afrique centrale et Afrique australe. La population musulmane la plus importante vit en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Lybie, Egypte). On compte cependant qu’un Africain sur trois au sud du Sahara est musulman. Cette population est surtout concentrée en Afrique occidentale (Mauritanie, Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire, Niger, Guinée, Nigeria, etc.). On trouve également des communautés importantes en Afrique centrale et orientale, en fonction des pays (Cameroun, Soudan, Tchad, Tanzanie, Somalie, Comores, etc.). L’islamisation est ancienne, toujours en fonction des pays. Mon intérêt sur les liens entre religion et politique ne portera que sur l’Afrique occidentale et les États dont les populations sont majoritairement musulmanes. En effet les questions qui m’interpellent concernent les liens entre les musulmans (et non l’islam en tant que religion) et le politique et leur impact sur leurs sociétés. Je préfère parler des musulmans plutôt que de l’Islam comme système de croyances et de valeurs.

Si la Umma islamique n’est pas un monde homogène, contrairement à ce que ses élites aimeraient faire croire, les populations musulmanes en Afrique subsaharienne sont tout aussi hétérogènes. Elles partagent certes les mêmes piliers de l’islam, mais elles vivent leur religion enracinée dans des langues et des cultures locales, dans des valeurs religieuses du terroir. Le fonds culturel arabo-islamique est peu prégnant, ce qui accroît les différences de statut marquées notamment par le degré de laïcisation des lois et du système politique.

Pour revenir à l’Afrique occidentale la Mauritanie est le seul pays qui, pour des raisons politiques liées à son histoire, devient République islamique dès la constitution de 1961. Elle a l’islam pour religion d’État et le président de la république doit statutairement être de confession musulmane. Cependant, la constitution « garantit à chacun la liberté de conscience et le droit de pratiquer sa religion sous les réserves imposées par la moralité et l’ordre public » (article 2).

Les États d’Afrique occidentale font de la laïcité un principe bien établi dans leurs constitutions, notamment ceux d’Afrique francophone. Ils ont conservé une laïcité à la française héritée de la colonisation qui proclame la séparation de la religion et de l’État. Les États anglophones sont tout aussi laïques, mais d’une laïcité plus lâche sur la séparation de du religieux et du politique, car elle n’appartient pas à la tradition du Royaume-Uni. Ici, il s’agit moins de laïcité que de protection de la liberté religieuse. Ainsi certains États du Nord Nigeria se sont proclamées islamiques malgré l’inconstitutionnalité d’une telle disposition dans le cadre de la Fédération nigériane. D’autres États, comme le Tchad ou le Niger, tout en se réclamant de la laïcité, n’ont pas promulgué de code de la famille, pour rester dans des « coutumes » islamisées.

Le Sénégal et le Mali nous intéressent à plus d’un titre comme États laïques. Les deux pays, anciennes colonies françaises, prennent leur indépendance en 1960, dans le cadre d’une fédération imaginée à un plus grand nombre, durant les années de lutte de libération. La fédération durera à peine trois mois.

Pourtant le Sénégal et le Mali partagent le même héritage juridique de la colonisation française. Les systèmes juridiques des coutumes locales et/ou islamisées qui réglaient les affaires privées avaient été intégrés dans la législation coloniale. Les deux pays profondément islamisés entre le VII et XIème siècle, comptent une forte majorité de musulmans. Leurs communautés chrétiennes même minoritaires sont actives dans la société. La laïcité a permis à chaque confession religieuse de garder ses règles.

Bien que l’islam reste une religion très influente, dans la vie sociale comme politique, les deux États se réclament de la laïcité, dès les indépendances. La constitution actuelle du Mali (1992), révisée en 1999, dans son préambule, « s’engage solennellement à défendre la forme républicaine et la laïcité de l’État ». La constitution du Sénégal, dont la dernière révision date de juin 2009 stipule en son Article 1. « La République du Sénégal est laïque, démocratique et sociale ».

Le Sénégal est donc un État laïque. La laïcité est inscrite dans toutes les constitutions dont le pays s’est doté depuis 1960. Les institutions politiques et les textes juridiques qui ont géré le pays depuis une quarantaine d’années, ne font pas, dans l’ensemble, de référence explicite à une obédience religieuse ou même à l’Islam, religion dominante, comme source de réglementation, hormis le code de la famille. Pourtant, le débat est périodiquement engagé entre les défenseurs de la laïcité comme symbole de la République et les tenants de son abolition, et ce au nom de l’identité religieuse musulmane de la majorité des citoyens sénégalais. Les programmes religieux ont envahi les media dont la radio et la télévision. Ils n’ont jamais été aussi conservateurs et réducteurs des droits des femmes. En 2004, un consortium d’associations islamique proposait un Projet de Code de Statut Personnel du Sénégal, pour remplacer le code de la famille en vigueur au Sénégal depuis 1972, car il le jugeait trop laïque et, donc, non musulman.

La discussion autour de la laïcité a été très vive lors de l’élaboration de la nouvelle constitution votée en 2001, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique sénégalais qui voulait en retirer la mention. Lors des dernières élections présidentielles de 2012, l’appel aux forces religieuses comme soutien de candidats a été plus que problématique. Les discours de remise en question de la laïcité et la revendication d’une place plus importante de la religion, notamment l’islam, dans les institutions et de ses leaders dans les instances politiques envahissaient la campagne électorale. Même les partis de l’opposition avaient dû se plier au discours, car ils n’avaient pas défendu les principes de la laïcité de manière claire, de peur de perdre des voix. C’est du moins ce qu’ils pensaient. La loi sur la parité qui accordait une place égale aux femmes sur les listes électorales, avait été votée en 2010, par le Parlement, avec beaucoup de difficulté. Les opposants à cette loi avaient surtout un argumentaire religieux qu’ils exprimaient clairement, sans aucune retenue : l’Islam ne reconnaissait pas cette égalité entre les sexes. Aux élections locales de Mai 2014, Touba, une ville religieuse musulmane, présentait une liste totalement masculine de candidats. Malgré son illégalité, la liste fut retenue par l’État. Aucune femme ne figure dans conseil municipal de la ville.

Quant au Mali, il est difficile de résumer en quelques mots la situation. On a un premier signe de la rupture du pacte de la laïcité avec les « aventures » du Code de la famille. Les autorités politiques avaient subi la pression des associations islamiques, lorsqu’elles avaient tenté de réformer le code de la famille pour encourager plus d’égalité entre les sexes et de justice sociale pour les femmes. La réforme avait pris des années et fait l’objet de multiples consultations avec les partis politiques, les organisations de la société civile et les associations religieuses En 2009, une fois le code adopté, les associations avaient manifesté dans les rues de la capitale Bamako. Le Président suspendait alors le code et le mettait à révision. En 2011, le Parlement adoptait un nouveau code totalement rétrograde qui perpétuaient, sinon aggravaient les discriminations à l’égard des femmes. Mais pour le Haut-Conseil islamique maline, il respectait les règles de l’islam.

La mise en danger de la laïcité s’est accrue avec la grave crise politique qui secoue le pays à partir de 2012. La crise avait aussi des liens avec les évènements survenus en Afrique du Nord, à la même période. Ce que l’on a qualifié « d’irrédentisme » touareg et qui a servi de détonateur à la crise malienne date des indépendances. Sur une cinquantaine d’années, des troubles épisodiques, suivis de pourparlers, d’accords, puis de ruptures entre l’État et les groupes politiques du Nord ont jalonné l’histoire du Mali, comme l’ont montré toutes les études sur la question. Le 17 janvier 2012, après plusieurs confrontations sanglantes avec l’armée, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MLNA) déclarait l’indépendance de l’Azawad et en faisait un État islamique. Il recevait un solide appui de plusieurs groupes islamistes (Ansar dine, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), Boko Haram (Nigeria), etc. Tous ces mouvements étaient bien armés, mieux que l’armée malienne chargée de défendre le territoire. Face à l’incapacité des autorités étatiques à contrôler la situation, un coup d’État mettait fin, en mars 2012, au régime civil du Président Toumani Touré. En 2012, les mouvements jihadistes occupaient tout le nord du pays jusqu’à Tombouctou et Gao. Ils avaient fini par expulser le MNLA de la zone et proclamé la « Shari’a » comme loi fondamentale. Des exactions s’ensuivaient contre les populations locales ; des bâtiments administratifs étaient détruits, des édifices et mausolées religieux vandalisés ; et des manuscrits inestimables de l’héritage africain et mondial vandalisés, face à l’impuissance totale du gouvernement de transition mis en place sous la pression africaine et internationale. En janvier 2013, l’opération militaire française Serval, menée avec l’intervention significative du Tchad et du Niger, mettait fin à l’avancée vers la capitale des armées jihadistes et leur occupation du Nord. Un nouveau président était élu en juillet 2013. Tout en retenant la laïcité comme principe républicain, le Président commençait son discours d’investiture par un long verset du Coran. La crise du Nord n’est toujours pas résolue. Et les groupes djihadistes reviennent sur le terrain avec leurs attaques surprises meurtrières.

La contestation de la laïcité qui gagne le terrain politique, la présence forte des lois musulmanes dans les codes de la famille et le redéploiement actuel de la question de l’Islam invitent à s’interroger sur l’évolution de l’Islam comme religion et culture politique et identitaire, dans les deux pays choisis. La résurgence du discours islamique des années 1970-1980, face à la crise contemporaine de la modernité, a eu un impact certain sur les besoins de penser et de reconstruire leur identité et leur foi, des populations musulmanes sénégalaises et maliennes.

Mais ramener l’identité des femmes à la religion dans les sociétés musulmanes met donc en danger leur identité citoyenne, comme le craignent les femmes d’Afrique du Nord, au cœur du Printemps arabe. Leur identité citoyenne est au cœur de la démocratie et de la modernité en construction sur le continent. Comment la protéger face aux assauts du religieux contre leurs droits familiaux, politiques et sociaux, sexuels et reproductifs ? Le droit à la contraception et à l’avortement sont toujours des droits contestés.

En conclusion, la laïcité est un rempart à préserver. Or l’analyse politique de ce qui arrive au Mali comme au Sénégal montre combien les soubresauts de la laïcité pèsent sur leurs droits citoyens. Nombreux sont les discours qui tentent de soumettre les populations et surtout les femmes à un ordre culturel et religieux, malgré les percées démocratiques de ce début du XXIème siècle. Pour les femmes, arracher tous leurs droits au contrôle des institutions politiques et religieuses est au cœur de leur combat pour la démocratie et la modernité.