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Paroles d’athées : Tutul, Le Survivant... Entretien avec la cible d’une attaque à la machette au Bangladesh

dimanche 12 juin 2016, par siawi3

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Source : http://solidairesathees.blogspot.fr/

Paroles d’athées : Tutul, Le Survivant

Un entretien avec la cible d’une attaque à la machette au Bangladesh

Source : IHEU 07/04/2016 http://iheu.org/tutul-the-survivor-an-interview-with-the-target-of-a-bangladesh-machete-attack/

Après l’assassinat de quatre blogueurs athées au Bangladesh en 2015, le 31 Octobre 2015 deux éditeurs laïques ont été visés dans une attaque coordonnée. A la maison d’édition Jagriti, Faisal Arefin Dipon a été tué. Chez les éditeurs Shuddashar, le propriétaire Ahmedur Rashid Chowdhury, mieux connu sous le diminutif de Tutul, a été frappé avec une machette et visé par des tirs. Mais Tutul a survécu.
Cette interview a été réalisée par le journal norvégien Fritanke avant le meurtre de Nazimuddin Samad en avril 2016.

Un homme Bangladeshi souriant, la quarantaine, me reçoit à la bibliothèque dans une ville du sud de la Norvège. Nous avions écrit à son sujet dans un précédent numéro de Fritanke l’an dernier dans un article du 3 novembre 2015 et titré "Un mort et trois blessés dans une autre attaque sur la laïcité au Bangladesh".

Tutul a aujourd’hui trouvé refuge en Norvège pour échapper à ses assaillants islamistes .
L’ assassinat d’ Avijit Roy en février 2015 a attiré l’attention internationale sur la vague d’assassinats contre les blogueurs et écrivains séculiers bangladais perpétrés tout au long de 2015. Avijit Roy était un citoyen américain, ce qui a bien sûr contribué à stimuler l’attention internationale. C’est l’assassinat de son camarade Avijit Roy qui a finalement fait comprendre à Tutul combien la situation était aussi dangereuse pour lui.

"En 2013, les islamistes ont commencé à publier des listes de personnalités d’opinion laïque qu’ils voulaient tuer. Je ne l’ai pas pris pas au sérieux au début. Certains de mes amis laïques et moi, dont plusieurs sont morts maintenant, avons rencontré plusieurs fois la police pour leur demander d’appréhender les auteurs des menaces. Mais ils nous ont dit que le Bangladesh pourrait ne pas être le meilleur endroit pour pratiquer la libre pensée, et nous ont exhortés à arrêter nos activités. Quoi qu’il en soit, je ne craignais pas vraiment d’être attaqué. Je ne pensais pas que les islamistes concrétiseraient leurs menaces. Mais quand mon bon ami Avijit Roy a été brutalement abattu quelques minutes après que j’ai parlé avec lui à la foire du livre de Dacca, je compris alors qu’ils pourraient réellement venir pour moi aussi" dit-il.

Tutul a décidé de fuir le Bangladesh. La première chose qu’il fit, fut de demander l’asile à l’ambassade de Suède dans la capitale Dacca, mais sa demande fut rejetée. Puis il lui fut conseillé d’ obtenir une protection par le biais " d’ICORN -. Réseau de Villes internationales-Refuge ". ICORN est un réseau international d’environ 50 villes à travers l’Europe, les États-Unis et le Mexique, dont le siège est en Norvège, et qui offre une protection pour les écrivains qui sont persécutés pour leurs opinions et leur engagement pour la liberté d’expression. La demande fut acceptée. ICORN a promis que l’une des villes du réseau accueillerait Tutul et sa famille.

"Après l’attaque d’Avijit et la réponse positive de la part d’ICORN j’ai commencé à écrire des rapports sur tout ce qui m’était arrivé. Ainsi j’ai d’abord commencé à remarquer que des gens me suivaient dans la rue. J’ai reçu des appels téléphoniques étranges. Les gens ont commencé à venir à ma librairie poser des questions curieuses. Quelqu’un a fait irruption dans mon appartement via la véranda. Par précaution, j’ai commencé à modifier mon itinéraire quotidien. J’ai coupé mon téléphone portable. J’ai cessé d’aller au bureau à des heures fixes. Je prenais des routes différentes pour aller travailler chaque jour et essayais en général, d’être aussi imprévisible que possible ».

Environ une semaine avant d’être attaqué, Tutul et sa femme ont été poursuivis par deux motos.
« Nous avions été au théâtre. Deux motos ont suivi le rickshaw où nous étions assis. Leurs conducteurs étaient très menaçants. Nous avions pris peur et nous sommes arrêtés pour nous cacher dans un magasin. De là, nous avons appelé un parent qui est venu nous chercher en voiture ».
Mais quelques jours plus tard le drame s’est produit. Après les exécutions de trois autres blogueurs laïques en 2015, Washiqur Rahman, Ananta Bijoy Das et Niloy Neel, les islamistes ont concentré leur attention sur les éditeurs laïques. Le 31 Octobre 2015 les meurtriers ont effectué deux attaques durant la même journée. L’une d’elles a réussi. Faisal Arefin Dipan, l’éditeur de Jagriti Prakashani, a été mutilé et assassiné à mort à coups de machette dans son bureau. Mais avant cela, les assaillants avaient attaqué Tutul et sa maison d’édition Shuddashar..

Voilà le récit de Tutul sur le déroulé des événements ce jour-là :
"Le 31 Octobre, je n’avais pas été au bureau depuis quatre jours. J’étais resté à la maison. Mais le 31, je suis descendu au bureau vers 11 heures. J’ai eu une rencontre avec deux écrivains ; Ranadipam Basu et Tareq Rahim. Nous avons parlé de livres, des prochaines publications, etc... Un peu plus tard, nous avons déjeuné et avons continué notre discussion. Vers deux heures et demie, un garçon apparemment innocent est entré dans la zone de réception. Il a dit à mes deux employés qu’il était intéressé par nos livres. Mes employés l’ont laissé entrer bien sûr. Ensuite, une autre personne est arrivée. Il a sorti une arme à feu ».
Après avoir mis en joue les employés de Tutul , les tueurs ont continué d’avancer dans les bureaux de Shuddashar et se sont approchés de la pièce où Tutul et ses deux amis étaient assis.
« Quand nous avons pris conscience de leur présence hostile, Tareq Rahim s’est levé et a essayé de les arrêter dans le couloir extérieur à la salle. Il a été rapidement assommé et a été laissé inconscient et saignant sur le sol. Mais il n’était pas leur cible. Après avoir blessé Tareq, ils sont entrés dans la chambre et se sont approchés de Ranadipam Basu et moi. Le plus imposant d’entre eux marcha droit vers moi. Il a levé sa machette, et je pense qu’il a essayé de me frapper au cou. Mais il l’a manqué et m’a frappé avec un coup puissant sur le côté de la tête, m’ infligeant une large blessure juste au-dessus de l’oreille droite, qui a commencé à saigner massivement. La dernière chose dont je me souviens avant de perdre conscience fut la voix de l’agresseur soulevant encore sa machette et prononçant « Allahu akbar ». Il l’a dit calmement. Il n’a pas crié. Quand je suis tombé sur le sol, je me suis retrouvé couché sous la table. Le tueur a continué de frapper, mais il était difficile pour lui de me frapper aussi férocement qu’il le voulait parce que la table et le pied de la table étaient sur son chemin et me protégeait contre ses coups mortels ", dit Tutul.
Le tueur a alors sorti son arme pour terminer le travail. Ensuite, quelque chose est arrivé qui a probablement sauvé la vie de Tutul.
« Quand le tireur a sorti son arme, Ranadipam Basu lui a jeté une chaise dessus. L’assassin a perdu l’ équilibre. Le pistolet a tiré, mais dans le vide. La balle a frappé le mur juste derrière moi »
Après cela, Tutul étant en sang et inconscient sous la table du bureau, les tueurs ont commencé à discuter pour savoir s’il était temps de terminer l’opération. Basu a entendu leur conversation. Sur leur chemin ils ont verrouillé toutes les portes avec leurs propres serrures, pour empêcher quiconque de les suivre.
"Ils avaient prévu une opération rapide. Ils avaient seulement peu de temps avant de devoir quitter les lieux avec les voitures qui les attendaient à l’extérieur. Je pense qu’ils ont été surpris que je ne sois pas seul dans la chambre. Ils sentaient probablement qu’ils avaient affronté plus d’imprévus que ce qu’ils avaient planifié ».
Plus tard le même jour, les assassins ont réussi à tuer un autre éditeur laïque à Dacca, Faisal Arefin Dipan. Il a été tué seul dans son bureau, abattu avec une machette.

Après que les assaillants eussent quitté le bâtiment, le personnel a appelé l’un des amis de Tutul qui est journaliste, puis la police. Lorsque la police est arrivée, ils ont dû briser les portes successives. Ensuite, les trois hommes ont été emmenés à l’hôpital.
« Certains journaux en ligne ont rapidement posté la nouvelle. Ils ont d’abord signalé que j’étais mort », dit Tutul.
Il est resté hospitalisé pendant une semaine, et alors qu’il l’était encore, on lui a annonçé que ICORN avait trouvé un endroit disposé à l’accepter, lui et sa famille ; une petite ville en Norvège.
Après quelques allers et retours, il a réussi à obtenir un visa norvégien pour sa famille. L’organisation de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) l’a aidé à obtenir des billets d’avion.
"Il était évident que le Bangladesh devenait un endroit dangereux pour moi. Nous avons voyagé en avion de Dacca à Doha et puis directement vers la Norvège. Nous sommes arrivés à l’aéroport d’Oslo le 29 Janvier. Là, nous avons été accueillis et conduits ici. Nous avons passés ici les deux derniers mois ", dit-il.
Quant on demande à Tutul ce qu’il pense de la Norvège jusqu’à présent, il note que sa nouvelle maison est très calme par rapport à Dacca. « Nous avons un bel appartement ... Nous sommes en sécurité ici, et nous nous sentons bien. Ma femme et moi avons commencé l’apprentissage de la langue norvégienne hier. Mes filles ont commencé à apprendre le norvégien plus tôt. Elles en ont appris un peu plus que moi. Tout cela est bien sûr un grand bouleversement à la fois pour elles et pour nous ", dit-il.
Interrogé pour savoir s’il a peur que les islamistes du Bangladesh puissent venir à ses trousses en Norvège, Tutul répond : « Je ne pense pas qu’ils vont venir jusqu’ ici ... Je me sens en sécurité ici. Je n’ai pas peur."

Tutul ne fait pas confiance à la police qui enquête sur les meurtres. Il ne croit pas qu’ils soient prêts à punir ceux qui ont effectivement commis ces atrocités. Quand il a été hospitalisé, il a été approché par la police :
"Ils ont dit qu’ils ne savaient pas qui avait fait cela, même si Ansars al-Islam venait de revendiquer la responsabilité de l’attaque et l’assassinat de Faisal Arefin Dipan. J’ai interrogé la police à ce sujet, mais l’officier ne m’a pas répondu. Ils n’ont jamais interrogés Ranadipam Basu ou Tareq Rahim ", dit Tutul.
Les médias ont rapporté plusieurs arrestations après les meurtres. Le "Team Ansar Ullah Bangla" a revendiqué la responsabilité de certains des meurtres. En Août 2015, on a appris qu’un citoyen britannique, Touhidur Rahman, était le cerveau des meurtres d’Avijit Roy et Ananta Bijoy Das. Mais Tutul rejette ces informations. "Environ un mois après ces nouvelles, nous avons découvert que ce n’était pas vrai. Le gouvernement a diffusé ces contre-informations pour donner l’impression qu’il prenait au sérieux l’assassinat d’Avijit Roy en raison de toute l’attention internationale et pour ne pas trouver les coupables au Bangladesh même..." dit Tutul.

En décembre 2015, la BBC et d’autres médias ont rapporté que deux membres de la "Ansar Ullah Bangla Team", Faisal Bin Nayem et Redwanul Azad Rana avait été reconnus coupables et condamnés à mort pour l’assassinat d’Ahmed Rajib Haider, datant de Février 2013, alors que le chef idéologique du gang, Maksudul Hasan, a été condamné à la prison à vie. Cinq autres membres ont reçu des peines de prison de cinq à dix ans.
"Pour autant que je sache, Redwanul Azad Rana n’a finalement pas été condamné à la peine de mort. Il a reçu une peine de prison, puis a réussi à s’échapper. Cependant, il est un personnage clé de ces meurtres, et c’est une bonne chose qu’il ait été poursuivi. Mais nous ne sommes pas satisfaits. La police et le gouvernement doivent faire beaucoup plus pour trouver les coupables et les traduire en justice ", dit-il.
Tutul souligne qu’aucun parti ne peut espérer rester au pouvoir au Bangladesh s’il conteste ou s’oppose aux islamistes. Ils ont trop de soutien populaire dans un pays qui est à plus de 90 pour cent musulman. Le mouvement laïque a longtemps constitué la seule opposition au principal parti islamiste du Bangladesh, le Jamaat-e-Islam. Ce conflit politique occupe une place déterminante dans le contexte des assassinats brutaux de militants laïques et athées au cours des dernières années.
"Aujourd’hui, les ex-grands partis laïques sont complètement dépourvus de toute influence et de tout pouvoir, alors que les islamistes du Jamaat-e-Islam et du Hefazat-E-Islam entre autres semblent presque omnipotents", dit Tutul.

Tutul a commencé un magazine appelé Shuddhashar en 1989, au cours de sa première année au collège. Plus tard, lui et ses amis ont commencé à publier des livres. Très vite, la maison d’édition du même nom a commencé à devenir bien connue au Bangladesh. L’objectif était de libérer les gens de la superstition religieuse et de la bigoterie sociale. La maison d’édition a également publié des romans traduits de fiction d’auteurs internationaux.
« Grâce à la réunion de groupes de blogging et d’édition, il y a eu un énorme changement au Bangladesh au cours des dix dernières années en termes de libre pensée », dit Tutul.
Il envisage de développer Shuddhashar comme une organisation internationale.
"Je pense qu’il est de ma responsabilité de faire quelque chose pour tous les blogueurs, écrivains et éditeurs dont les vies sont en danger", dit Tutul.

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Les assassinats de militants laïques au Bangladesh - une chronologie de la récente vague d’assassinats contre le mouvement laïque du Bangladesh a commencé en Janvier 2013.
Janvier 2013 : Le blogueur Asif Mohiuddin a été attaqué, mais a survécu. Aujourd’hui, il vit en Allemagne. En Août 2014, Mohiuddin a reçu le prix de la liberté d’expression de la British Humanist Association au Congrès Humaniste mondial à Oxford.
Février 2013 : Le blogueur Ahmed Rajib Haider a été le premier blogueur athée d’être tué. Après l’assassinat de Haider les islamistes ont établi un plan pour prendre le contrôle du Bangladesh. Ils ont publié une liste des laïques « infidèles » qu’ils menaçaient de tuer.
Mars 2013 : Sunnyur Rahaman a été attaqué avec des machettes et grièvement blessé.
Novembre 2014 : le professeur de sociologie Shafiul Islam a été poignardé à mort. Ansars al-Islam a revendiqué la responsabilité du meurtre.
Février 2015 : Le blogueur et écrivain Avijit Roy a été attaqué avec des machettes et tué en devant l’université de Dacca. Roy était un citoyen américain en visite son pays d’origine. Sa femme, Rafida Ahmed Bonna, a également été attaqué mais a survécu. Un groupe appelé Ansar Bangla Team a revendiqué la responsabilité du meurtre et a affirmé que Avijit Roy avait été reconnu coupable de « crimes contre l’Islam."
Mars 2015 : Le blogueur laïque Washiqur Rahman Babu a été attaqué avec des machettes et tué, à peu près de la même façon que Avijit Roy.
Mai 2015 : Un autre blogueur athée, Ananta Bijoy Das, a été battu à mort, cette fois par quatre hommes masqués. Il avait été invité en Suède par le PEN suédois, pour parler de la persécution des blogueurs laïques au Bangladesh, mais dans les semaines avant son assassinat la Suède avait refusé sa demande de visa.
Août 2015 : Le blogueur Niloy Neel a été haché à mort à coups de machette dans sa propre maison.
Octobre 2015 : Faisal Arefin Dipan, de la maison d’édition laïque Jagriti Prakashani, a été tué à coups de machette dans son bureau. Le même jour, l’éditeur Ahmedur Rashid Chowdhury (Tutul) a également été attaqué, mais a survécu.
Avril 2016 : Le blogueur et activiste laïque Nazimuddin Samad a été tué par balles dans une rue Dacca.