Subscribe to SIAWI content updates by Email
Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > Birmanie ! Crimes et pressions des intégristes bouddhistes...

Birmanie ! Crimes et pressions des intégristes bouddhistes...

dimanche 12 juin 2016, par siawi3

Source : http://solidairesathees.blogspot.fr/

Bienvenue en Birmanie ! Crimes et pressions des intégristes bouddhistes...
Compilation d’articles sur les massacres et répressions en Birmanie par les intégristes bouddhistes, tant d’athées que de minorités...

16 mai 2016

Bienvenue en Birmanie !
Sources :
1/ http://www.liberation.fr/planete/2015/05/01/birmanie-des-bouddhistes-prechent-la-haine-plutot-que-le-zen_1282125 Par Guillaume Pajot, en reportage à Rangoun et Mandalay, 1er mai 2015.
2/ http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2016/01/06/001-rohingyas-myanmar-bouddhistes-radicaux-onu-junte-militaire-genocide.shtml D’après un reportage d’Yvan Côté, 6 janvier 2016.
3/ http://www.lejournalinternational.fr/Nazis-et-bouddhistes-bienvenue-en-Birmanie_a729.html
Article de Willy Clauzel, 3 mai 2013.

1/ " Un Néo-Zélandais et deux Birmans qui avaient utilisé une image de Bouddha pour promouvoir leur bar ont été condamnés à la prison pour blasphème. Un verdict qui confirme l’influence croissante dans le pays de moines extrémistes menés par le bonze islamophobe U Wirathu.

C’est un récit cruel qui se recompose à la lecture de la page Facebook du V Gastro Bar de Rangoun. Les premiers messages sont enthousiastes. L’établissement vient de recruter un nouveau gérant, Philip Blackwood, un costaud natif de Wellington, en Nouvelle-Zélande, 32 ans, une petite fille et des tatouages sur les deux bras. L’homme est un habitué des nuits de la plus grande ville de Birmanie.
« Phil est très excité par cette nouvelle aventure, il est impatient de rencontrer tous les anciens et nouveaux clients. »
L’annonce est suivie de photos promotionnelles alléchantes, bouteilles de scotch en enfilade, verres de muscadet et bruschette au saumon savamment présentées. « Les essais sonores rendent vraiment bien. A demain tout le monde ! » L’ouverture attendue a lieu un lundi de novembre 2014, animée par des chanteuses à paillettes sous une poignée de lasers. Philip prend le micro. « C’était une super soirée, on se serait cru un vendredi plutôt qu’un lundi, merci à tous d’être venus. »

Pendant quinze jours, la page Facebook vit au rythme du bar et des événements hip-hop ou electro. Jusqu’à un message solennel qui tranche avec les précédents : « Notre intention n’a jamais été d’offenser quelqu’un ou un groupe religieux. Notre ignorance est embarrassante et nous essaierons de nous améliorer en apprenant davantage sur les religions, la culture et l’histoire de la Birmanie. » Puis le silence. Quelques heures après la publication de ce message d’excuse, Philip Blackwood ainsi que le propriétaire et un employé du bar sont arrêtés par la police. Un attroupement de moines et de quidams réclament leurs têtes devant l’établissement. Trois mois plus tard, dans un tribunal bondé, le juge condamne le personnel du bar à deux ans et demi de prison avec travaux forcés, la peine maximale pour « insulte à la religion ».

Gardiens du culte et de la nation

La pièce manquante du récit, celle qui explique cette conclusion brutale, est une image psychédélique utilisée pour annoncer une soirée cocktail. Elle présente un bouddha les yeux clos coiffé d’un casque de disc-jockey. Dès sa publication sur la page du V Gastro Bar, le montage suscite des commentaires outrés, certains internautes criant au blasphème. Le visuel est vite remplacé par un mea culpa embarrassé. Geste insuffisant pour les moines de Ma Ba Tha, une association bouddhiste engagée dans « la protection de la nation et de la religion ». Ils ont repéré l’image controversée et mettent toute leur énergie dans la condamnation du V Gastro Bar. A chaque audience, ses membres se réunissent devant le tribunal. La justice a fini par leur donner satisfaction : les blasphémateurs ont été lourdement sanctionnés, notamment au nom de l’article 295-A du code pénal birman qui punit les actes « d’intention délibérée et malveillante » portant atteinte à la sensibilité religieuse d’autrui.
Le trio s’est défendu, expliquant qu’il s’agissait d’une simple maladresse, sans parvenir à convaincre le juge. « C’est insensé de voir que ces trois hommes ont été emprisonnés pour avoir mis en ligne une image assurant la promotion d’un bar, dénonce Rupert Abbott, directeur de recherche du programme Asie du Sud-Est et Pacifique d’Amnesty International. Ils devraient être libérés immédiatement. »
En Birmanie, où plus de 80% de la population pratique le bouddhisme du courant theravada, la religion est devenue un sujet extrêmement sensible. Minoritaires mais influents, des moines se sont érigés en patriotes intransigeants, gardiens du culte et de la nation.
« Bouddha est devenu un accessoire de mode chez nous, mais pour un croyant, cette image est sacrée, rappelle Paul Fuller, universitaire britannique spécialisé dans l’étude du bouddhisme. En Birmanie, le bouddhisme n’est pas une philosophie new age. Il fait partie de l’identité nationale depuis la décolonisation, au risque d’être instrumentalisé de façon xénophobe et menaçante. »

Le bouddha psychédélique controversé trône au milieu d’un amas de feuilles sur la table basse de Mya Thway, l’avocat birman de Philip Blackwood. Le septuagénaire pensait en avoir fini avec les affaires judiciaires. Retiré des prétoires depuis sept ans, il a accepté de replonger « par charité ». La compagne de Blackwood est venue frapper à sa porte. « Elle est catholique et moi aussi. Je devais l’aider. » En bonne place sur des calendriers muraux, le pape François et Benoît XVI veillent sur le salon de son petit appartement. Plusieurs de ses confrères ont refusé de défendre le Néo-Zélandais. « J’ai vu que des menaces circulaient à mon sujet sur Facebook, révèle l’avocat. Des gens disent qu’ils veulent me tuer ou me brûler, mais je m’en fiche. »
A 73 ans, cet ancien sergent de l’armée birmane balaie les tentatives d’intimidations d’une moue et d’un revers de main. Il répète ce qu’il a dit au juge : « Mon client n’a aucune intention malveillante, il a simplement trouvé l’image sur Google, il s’est excusé. Pourquoi n’est-il pas expulsé ? »
Il attrape les feuilles posées devant lui l’une après l’autre, comme s’il tirait les cartes d’un tarot judiciaire. Tout était joué d’avance ou presque. Le vieil avocat sait que son client est aussi victime de la montée de l’intolérance dans ce pays où la religion majoritaire ne supporte plus la critique. Htin Lin Oo, écrivain et porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, a déploré les liens entre nationalisme et bouddhisme lors d’un meeting. Relayées en boucle sur les réseaux sociaux, dix minutes de son discours ont suffi à déclencher un tollé et une procédure judiciaire. Démis de ses fonctions, l’intellectuel attend la fin de son procès en prison.
Au cœur de cette chasse aux sorcières, les musulmans de Birmanie, soit 4% de la population, cristallisent la haine des groupes bouddhistes radicaux. Depuis 2012, le pays connaît de graves violences interreligieuses qui ont fait plus de 250 morts et 140 000 déplacés, principalement des musulmans, traqués à coups de pierres et de bâtons. Les émeutes visaient notamment les Rohingyas, une minorité de confession musulmane déchue de la nationalité birmane en 1982. Etrangers dans leur propre pays et parqués dans des camps de réfugiés, ces apatrides rêvent de rejoindre la Malaisie ou la Thaïlande.

Yanghee Lee, envoyée spéciale de l’ONU en Birmanie, a pris leur défense à plusieurs reprises, appelant le gouvernement à améliorer leurs conditions de vie. Ses propos ont déclenché la fureur des moines radicaux, qui ont défilé avec des banderoles clamant « Les partisans des Rohingyas sont nos ennemis ». La déléguée des Nations unies a même été traitée de « pute » et de « salope » devant plusieurs centaines de personnes. « Inacceptable » pour l’ONU, qui a appelé « à condamner sans équivoque toutes les formes d’incitation à la haine, y compris cette attaque personnelle publique odieuse ». Le gouvernement du président Thein Sein n’a pas donné suite.
On retrouve l’auteur des injures tranquillement attablé face à une pile de journaux. Visage aux airs de chérubin et lunettes rondes, U Wirathu décoche un sourire avant de replonger dans les titres de l’actualité. Le moine de 46 ans est de passage à Rangoun. Il est hébergé gracieusement par des fidèles dans une maison familiale. « Je protège simplement mon pays, dit-il sans une once de regret pour les insultes proférées. Ce sont les gens de l’ONU qui devraient avoir honte. Ils se laissent berner par les musulmans. » Il se félicite également de la peine infligée à l’équipe du V Gastro Bar : « La sentence est juste. Je ne leur souhaite pas de mal, mais nous devions faire quelque chose maintenant pour empêcher que cela se reproduise. »

Courtisé par les journalistes étrangers et très disposé à les rencontrer, U Wirathu est devenu la figure de proue du bouddhisme radical. Le Time lui a dédié sa une en juillet 2013, présentant au monde « le visage de la terreur bouddhiste ». Il a hérité de quelques surnoms infamants au passage mais le « Ben Laden birman » s’en amuse. Il est aussi affable que méfiant. Sa garde rapprochée installe une caméra sur un trépied. L’entretien est intégralement filmé. Il assure que la vidéo ne quittera pas ses archives personnelles. « Sauf si vous déformez mes propos. » Ses prêches, violemment hostiles aux musulmans, auraient alimenté les affrontements interconfessionnels. « Je ne peux pas accepter que des hommes tuent d’autres hommes, rétorque U Wirathu. Mais si certains essaient d’attaquer notre religion, nous avons le droit de nous défendre. » Il rabâche sa thèse favorite, celle de l’islamisation rampante de la Birmanie : les musulmans utiliseraient viols, kidnappings et conversions forcées pour assujettir les bouddhistes à travers une sorte de « jihad ». Sa voix est monotone et son visage de marbre. Seuls les mots tranchent. Il n’hésite jamais à qualifier les musulmans de « kalar », un terme péjoratif pour désigner les hommes à la peau noire. Par le passé, ses diatribes l’ont conduit derrière les barreaux. En 2003, il a été condamné à vingt-cinq ans de prison pour incitation à la haine après avoir déclaré que « le gouvernement s’associait aux musulmans pour opprimer les Birmans ». Amnistié en 2012, il restitue cet épisode sans ciller. La caméra tourne toujours. Depuis une heure, dans un ballet absurde, ses disciples photographient leur champion et son hôte sans relâche.
Originaire de Mandalay, capitale spirituelle de la Birmanie, le moine islamophobe mène une propagande très organisée. Il est à la tête de « 969 », un mouvement bouddhiste nationaliste, tout en étant un membre éminent de Ma Ba Tha, l’association pour la protection de la nation et de la religion qui manifestait devant le V Gastro Bar. Ses sermons offensifs trouvent leur meilleur écho dans les campagnes. Il ne jouit pas d’un rang très élevé dans la sangha, la communauté des moines, mais joue habilement de l’intérêt médiatique qui lui est porté, comme le raconte un interprète qui l’a croisé une dizaine de fois : « Les gens sont très impressionnés lorsqu’ils voient arriver son convoi accompagné par des reporters et des caméras. Je me souviens de l’étonnement des habitants d’un village qui répétaient en priant : "U Wirathu est très puissant." Avec une telle mise en scène, les gens peu éduqués sont faciles à convaincre. Le moine a reçu plus d’un million de kyats de donations [850 euros, ndlr] rien que ce jour-là. »

Le mutisme assourdissant d’Aung San Suu Kyi

L’époque où le bonze irritait les autorités paraît lointaine. Il semble avoir l’oreille du pouvoir. Sur son initiative, des lois dites de « protection de la race et de la religion », endossées par le président Thein Sein, sont actuellement en discussion au Parlement birman. Au programme de cette nouvelle législation dénoncée par les organisations de défense des droits de l’homme : limitations des mariages interreligieux, des conversions et du nombre d’enfants par femme. Ses harangues rencontrent peu d’opposition. Le mutisme d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix et égérie des Etats-Unis et de l’Europe, est chaque jour plus assourdissant. Des élections législatives sont attendues pour la fin de l’année et beaucoup d’observateurs estiment que la « dame de Rangoun » évite de s’exprimer sur le sujet par crainte de s’aliéner l’électorat bouddhiste. Il faut aller à Mandalay, au cœur du fief d’U Wirathu, pour rencontrer l’un de ses plus grands détracteurs. C’est un moine lui aussi. Au détour d’une route bordée d’ateliers où l’on façonne, dans des nuages de poussière blancs, des statues de Bouddha et d’éléphants, un chemin de terre dévoile la clinique gratuite d’U Thaw Bi Ta. Ce bonze de 34 ans, robe enroulée sur l’épaule, est un religieux très engagé, à la fois activiste, soutien des mouvements étudiants et poète confirmé. Il a été convié aux premières réunions de Ma Ba Tha, cette organisation qui milite pour la défense du bouddhisme. « Je n’aimais pas leurs intentions ni leur projet. Je suis parti tout de suite. » Il assure que « la plupart des moines n’apprécient pas ce mouvement » et regrette qu’U Wirathu ne rencontre aucun obstacle pour tenir conférence où bon lui semble. « Je le critique régulièrement et il m’attaque lui aussi, mais ma communauté m’a demandé de ne plus l’affronter directement. Derrière lui, il y a le gouvernement, donc beaucoup de risques pour nous. » Un camarade l’interrompt et lui glisse quelques mots. U Thaw Bi Ta se penche vers son smartphone en soupirant. Impossible d’accéder à son compte Facebook. « Piraté par des progouvernementaux, lâche-t-il. C’est la quatrième fois. »
En mars 2011, après presque cinquante années de dictature, la junte militaire a confié le pouvoir à un gouvernement quasi civil composé d’anciens généraux. Cette transition a permis des réformes importantes : autorisation des manifestations, libéralisation de la presse, fin de la censure sur Internet… Les bouddhistes radicaux ont su tirer parti de ces nouvelles libertés. Ils excellent sur les réseaux sociaux où ils partagent faits divers, vidéos et photomontages islamophobes. Nay Phone Latt, 34 ans, observe ce déferlement de haine depuis son ordinateur. Beaucoup connaissent son nom, son allure d’éternel étudiant. Il est le blogueur le plus célèbre de Birmanie. En 2007, durant la révolution safran, quand les moines et la population ont porté leur colère dans la rue, il fut l’un des rares à diffuser des preuves de la répression sanglante menée par la junte. Arrêté, condamné à vingt ans de prison, il a été libéré en 2012, la même année qu’U Wirathu.
Le blogueur incarcéré a choisi un autre camp : il parcourt le pays pour sensibiliser les internautes aux propos xénophobes et les incite à modérer leurs discours. Pour lui, les bouddhistes intégristes doivent leur impunité à un dangereux calcul politique. Les dirigeants qui tolèrent ces mouvements savent qu’ils se posent eux aussi, par ricochet, en défenseurs de la religion et de la patrie. Avec l’espoir de futurs gains électoraux. « Tout cela a commencé juste après les législatives partielles de 2012, retrace Nay Phone Latt. Il n’y avait qu’un petit nombre de sièges en jeu, mais la LND d’Aung San Suu Kyi a remporté une victoire écrasante. Certains politiques extrémistes ont réalisé qu’ils ne pourraient pas la battre en suivant les règles, alors ils ont diffusé une propagande qui se résume à : "Si vous votez pour la LND, vous aurez un Etat islamique." Ils ont des relais partout dans le pays. Dans ce contexte, une étincelle suffit à générer une flamme gigantesque. »

Cette flamme inquiétante, Htuu Lou Rae la voit grandir depuis qu’il est revenu de ses études en Malaisie. A l’instar du blogueur dissident, ce grand timide de 27 ans tente de jouer les pompiers via son association Coexist, qui rapproche les jeunes de toutes les confessions. Il vit à Rangoun dans un appartement au style européen entre canapé, moquette et plantes d’intérieur. « Quand j’étais adolescent, j’étais moi-même raciste, lance-t-il d’emblée. Ensuite, j’ai fréquenté une école internationale et j’ai étudié avec des professeurs et des élèves musulmans à Kuala Lumpur. » Il se souvient de ses colocataires malais, musulmans eux aussi, qui l’ont chargé dans un taxi après un grave accident domestique. La route étant bloquée par des embouteillages, ses amis l’ont porté à bout de bras jusqu’à l’hôpital. Il raconte ça, entre autres anecdotes, à ses proches et à ceux qu’il croise, même s’il sait qu’il faudra bien plus pour apaiser les esprits. « Un Birman moyen a beaucoup de mal à mener la vie à laquelle il aspire. Malgré les réformes, il n’y a pas de mobilité sociale. Les gens comptent sur leur foi pour jouer le rôle de l’Etat. La religion, c’est tout ce qu’ils ont, c’est leur futur et leurs espoirs. Si elle est menacée, leurs propres rêves sont en danger. » Dans le paysage birman, Htuu Lou Rae est une anomalie : il est athée. Une conviction qu’il défend sans éclat. Il préfère souvent dire qu’il est bouddhiste pour éviter les ennuis.
Dans le centre-ville de Rangoun, la pagode Sule se dévoile à l’horizon d’une artère embouteillée. Ousman (1), coincé dans un taxi collectif, sa petite sacoche en jean sur les genoux, s’égosille au téléphone, cherchant à surmonter les rugissements motorisés, les klaxons et les cris de la rue. Ce négociant rohingya mène une vie relativement aisée, loin des camps de réfugiés et des rêves d’exil. Il connaît sa chance : il possède la nationalité birmane, contrairement à la plupart des Rohingyas. Il travaille dans une petite entreprise d’import-export, a l’occasion de voyager et de faire la navette entre la Birmanie et la Chine pour ses affaires. Alors qu’il s’apprête à raccrocher le téléphone, sa voix baisse brutalement et il murmure un « alaykoum salam » presque inaudible. Au milieu des autres passagers, Ousman a le chuchotement prudent. Il ne sait pas qu’à l’avenir les pressions pourraient être plus fortes encore. Dans sa maison d’emprunt, le bonze U Wirathu avait détaillé ses ambitieux projets : « Je voudrais que les moines puissent être observateurs lors des prochaines élections pour veiller à ce qu’il n’y ait aucune fraude. C’est juste une idée pour le moment, je n’ai pas encore demandé la permission aux autorités. » En Birmanie, les moines n’ont pas le doit de vote, ni celui d’être élus. La présence de robes safran au chevet des urnes serait une première et une victoire supplémentaire pour le bonze islamophobe. Rechaussant ses lunettes comme pour enfouir ses arrière-pensées, il avait lancé cette proposition sulfureuse sans émotion particulière, sur ce ton froid dont il gardait le secret."

°°°

2/ " Les Rohingyas, communauté birmane de confession musulmane, sont la minorité la plus persécutée du monde, selon les Nations unies. Discriminés par des moines bouddhistes radicaux, plusieurs d’entre eux sont contraints de fuir le pays. D’autres sont confinés à des camps au Myanmar, et survivent dans la plus profonde misère.
Dans la région de Rakhine, à la frontière avec le Bangladesh, sur des kilomètres et des kilomètres, on aperçoit des installations rudimentaires. Ce sont des dizaines de milliers de personnes entassées les unes sur les autres. Ce sont les Rohingyas.
À l’intérieur de ces camps, c’est une bataille quotidienne pour demeurer en vie.
Naba Husson et sa famille vivent dans la baraque numéro 134. Un abri fait à partir de bambou, sans électricité, sans meuble, sans confort. Ils n’ont accès ni à de l’eau potable, ni à de la nourriture de qualité, ni à des médicaments.
« Notre camp est à peine mieux qu’une prison », dit Naba Husson, exaspéré. « Nous n’avons aucune liberté, aucun contrôle sur nos allées et venues et on suffoque dans nos abris. »
2012, le tournant,
La minorité musulmane originaire du Bangladesh a vécu côte à côte et de façon pacifique avec ses voisins bouddhistes pendant des décennies. Tout a changé en 2012.
À la suite d’un viol, une vague de violence sans précédent a éclaté dans la région. Plus de 200 personnes ont perdu la vie, principalement des musulmans, et 140 000 Rohingyas ont été confinés dans ces camps.
Un nettoyage ethnique, selon l’organisme Human Rights Watch qui, comme bien d’autres ONG, arrive à peine à visiter les lieux aujourd’hui.
Depuis, les Rohingyas sont captifs. Des guérites les empêchent de sortir des camps et l’armée se charge de faire régner l’ordre sur le nouveau territoire.
Naba a l’impression de pourrir debout. Pour survivre, il se rend à la mosquée de fortune que la communauté a érigée. La prière est l’un de ses seuls passe-temps depuis des mois puisque le gouvernement l’empêche d’étudier. « Nous n’avons aucune école ici, dit-il. Je ne sais plus quoi faire, tous mes rêves sont anéantis ».
Une crise envenimée par les bouddhistes
Plus d’école, plus d’emploi, mais le besoin le plus criant ici est médical. L’an dernier, les bouddhistes ont attaqué et fait fuir l’organisme Médecins sans frontières. Sans accès à des soins, le jeune frère de Naba a presque perdu la vie après avoir attrapé la malaria.
La mère de Naba affirme s’être endettée pour lui trouver des médicaments. Encore aujourd’hui, elle n’arrive pas à rembourser les 3000 kyats (l’équivalent de 4 $CA) qu’elle a empruntés.
Il y a bien un hôpital à l’intérieur du camp, il y a même des patients. Mais les médecins bouddhistes ne le visitent jamais. Résultat : sans médecins, les enfants ne reçoivent que des caresses pour guérir leur fièvre.
Dans l’hôpital, une femme enceinte reçoit les encouragements de son amie pour contrôler ses contractions. Et un homme qui n’arrive plus à bouger en raison de ses maux d’estomac prie pour qu’un spécialiste arrive à son chevet.
Pour tenter d’améliorer leur sort, plusieurs jeunes risquent leur vie en voulant fuir vers la Thaïlande. Mais là aussi ils sont vulnérables. Sans papier, ils deviennent des proies faciles pour les trafiquants d’être humains.
La crise est aussi envenimée par les moines bouddhistes.
N’utilisez pas le mot Rohingyas, prévient le moine Shin Sanda Wara. « Ce terme n’existe pas. Ce sont des Bangladais. S’ils ne peuvent pas prouver leur citoyenneté, ajoute-t-il, ils n’ont rien à faire au Myanmar et nous ne devrions pas les soutenir financièrement ».
La vision est si tranchée que, pour s’assurer de ne pas se mettre à dos les bouddhistes lors de la campagne électorale, le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi a évité de se prononcer sur la question.
Une surprise et une déception pour la communauté musulmane puisque la « Dame de Rangoon », qui vient d’être portée au pouvoir, a elle-même été en résidence surveillée pendant 15 ans sous le règne de la junte militaire.
Human Rights Watch accuse les autorités birmanes de commettre un crime contre l’humanité au Myanmar, alors que d’autres parlent de génocide.
Des concepts que Naba ne maîtrise pas et qui, sans l’aide de la communauté internationale, ne changeront rien à son avenir, bloqué derrière des murs et des barrages policiers."

°°°

3/ " Le mouvement 969, emmené par le moine bouddhiste Ashin Wirathu, rend la vie plus que difficile aux musulmans birmans, victimes de stigmatisation et de pogroms. Une situation qui semble être couverte par l’État.
Il est surnommé le « Ben Laden birman ». Ashin Wirathu, 45 ans, dirigeant du monastère de Masoeyein, à Mandalay, un million d’habitants et deuxième ville birmane, ne diffuse pas la même image conventionnelle des moines bouddhistes. Il est le fondateur d’une organisation antimusulmane nommée 969. La numérologie de 969 est issue de la tradition bouddhiste. Le 9 signifie les attributs spéciaux de Bouddha, le 6 représente les enseignements spécifiques du bouddhisme et le 9 les attributs spéciaux de l’ordre bouddhiste.
Dans une vidéo diffusée sur YouTube et sur Facebook, Ashin Wirathu appelle au boycott des commerçants musulmans en Birmanie. Sous couvert de manifestations bouddhistes donc pacifiques, la campagne 969 attise réellement la haine envers la population rohingya. Cette dernière, d’origine musulmane, provient de l’État d’Akaran, au sud-ouest de la Birmanie. Le 20 mars dernier, les violences entre bouddhistes et musulmans dans la ville de Meikhtila ont fait 25 morts. Six mosquées ont été incendiées. Plus inquiétant, ces rixes provoquent des mouvements de populations, des milliers de musulmans étant forcés de fuir Meikhtila.
Devant ces faits, difficile de ne pas se remémorer les affres du nazisme. Le militant birman des Droits de l’Homme Maung Zarni emploie le terme de « néonazi » pour définir la campagne antimusulmane d’Ashin Wirathu et du mouvement 969. La population musulmane en Birmanie est très présente dans certaines grandes villes, atteignant jusqu’à 30 % des habitants. Un chiffre qui se limite au caractère citadin, puisque le pourcentage de la population totale de musulmans en Birmanie est de 4 %.
Malgré cela, les musulmans représentent une menace pour Wirathu qui déclare sur les disciples de Mahomet qu’ils « contrôlent le transport, la construction. Maintenant, ils prennent le contrôle de nos partis politiques. Si ça continue, nous finirons comme l’Afghanistan ou l’Indonésie ». La propagande est lancée. De la même façon qu’avec les Allemands et les juifs, les bouddhistes estiment que les musulmans et plus particulièrement les rohingyas sont des menaces pour le pays. Le mouvement 969 distribue aussi tracts, livres, CD, organise des spectacles antimusulmans. Tout est mis en œuvre pour stigmatiser la population musulmane et diffuser l’idée qu’être birman c’est être un bon bouddhiste.
Cette campagne antimusulmane inquiète l’organisation Human Rights Watch qui n’hésite pas à employer le terme de crime contre l’humanité. L’ONG déclare avoir la preuve de l’existence de quatre fosses communes dans l’État d’Akaran. Une situation qui ne semble pas affoler l’État birman. Ce dernier, dans un communiqué, reconnait des heurts entre des extrémistes bouddhistes et… musulmans.
Toujours selon Human Rights Watch, dans son rapport datant du 22 avril « ‘All You Can Do is Pray’ : Crimes Against Humanity and Ethnic Cleansing of Rohingya Muslims in Burma’s Arakan State » (« ’Tout ce que vous pouvez faire, c’est prier’ : Crimes contre l’humanité et nettoyage ethnique visant les musulmans rohingyas dans l’État birman d’Arakan »), les extrémistes bouddhistes attaquent à l’aide d’armes à feu, sabres, et cocktails Molotov « avec l’appui des forces de sécurité birmanes […] Les forces de sécurité ont agi délibérément afin d’entraver la recherche de responsabilités et la quête de justice en creusant des fosses communes pour détruire des preuves de crimes ». Le nettoyage ethnique voulu par les bouddhistes semble donc se réaliser avec la contribution de la police d’État birmane."