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Guerres d’influences islamistes à Cuba

jeudi 16 juin 2016, par siawi3

Source : http://www.ikhwan.whoswho/blog/archives/10141

12.05.2016

Carla Parisi

La plus célèbre des îles communistes, qui n’a pas hésité à emprisonner plusieurs centaines d’ecclésiastiques après sa révolution de 1959 avant de théoriquement « garantir la liberté religieuse » dans sa Constitution, doit faire face à un nouveau défi. Certes, les musulmans pratiquants sont ultra-minoritaires mais leur nombre est en évolution depuis une dizaine d’années. L’organisation du culte islamique cubain ainsi que la construction de mosquées sur l’île font l’objet de convoitises étrangères. Entre prosélytisme wahhabite, intérêts iraniens et manœuvres d’Erdogan, les musulmans cubains se retrouvent pris en étau, au profit des réseaux islamistes.

La population musulmane de Cuba est estimée entre 1 500 et 10 000 personnes dont une très large majorité de convertis. Les non-convertis sont pour la plupart des étudiants pakistanais, en échange scolaire avec des universités cubaines. Il existe environ 20 000 personnes susceptibles d’être reconvertis. Leurs ancêtres originaires du Levant, ont émigré à Cuba à la fin du XIXème siècle

Acte 1 : le prosélytisme de la Ligue Islamique Mondiale

Une des premières connexions sur le sol cubain entre les musulmans cubains et l’islam politique a lieu en mai 2001. Le Cheikh Mohamed Ibn Nasser Al-Aboudi, représentant du Secrétaire Général de la Ligue Islamique Mondiale, est alors en visite à Cuba. Le but du déplacement est de négocier la gestion de l’ « islam cubain », c’est à dire de placer la création de mosquées ou d’associations religieuses musulmanes sous la tutelle de la Ligue Islamique Mondiale.

La Ligue Islamique Mondiale aussi appelée Rabita ou Muslim World League, a été fondée en 1962 à La Mecque. Pour ses promoteurs, dont le plus connu est Saïd Ramadan qui a participé à la rédaction des statuts de la Ligue, il s’agissait de réislamiser et de politiser les sociétés modernes. La Ligue sera placée sous les auspices du prince Faycal d’Arabie pour promouvoir un islam conservateur et politique, en opposition féroce à la modernité, au panarabisme, ou au communisme. Elle se compose d’un comité exécutif de 53 membres originaires de l’ensemble des pays musulmans, qui se réunit une fois par an à Jeddah. Les associations européennes de la Ligue sont coordonnées depuis Londres. Présentes dans près de 120 pays, la Ligue Islamique Mondiale contrôle une cinquantaine de mosquées, dont celle de Mantes La Jolie, Bruxelles, Genève, Copenhague ou encore Rome.

Les activités de la Ligue sont, au départ, fortement influencées par l’idéologie des Frères musulmans. L’Arabie Saoudite a accueilli dans les années 1950 de nombreux Frères formés et expérimentés fuyant la répression nassérienne envers la confrérie en Egypte. La Ligue Islamique Mondiale a financé la création de plusieurs Centres islamiques dont le Centre Islamique de Genève, avec à sa tête le Frère musulman Saïd Ramadan, gendre d’Hassan Al-Banna (fondateur des Frères musulmans) et père de Tariq et Hani Ramadan. Les relations de Ligue et de la famille Ramadan se sont distendues au cours des années.

La mosquée de Genève est, elle, restée dans le giron de la Ligue Islamique Mondiale. En 2015, deux de ses fidèles sont partis rejoindre l’Etat Islamique. La Tribune de Genève a révélé que deux imams promus par la Ligue Islamique Mondiale faisaient l’objet de fiche S, dont un pour ses contacts avec Mohamed Merah. Les mosquées de la Ligue Islamique Mondiale ont, à l’instar des mosquées contrôlées par des associations fréristes, un caractère globalisant : les salles de prières côtoient des bibliothèques, des salles de conférences, des salles de cours ou encore de soutien scolaire. L’Islam n’est plus une spiritualité, mais une politique mêlée aux problématiques sociales, culturelles et politiques européennes. La Ligue Islamique Mondiale est également un des principaux mécènes de l’UOIF, partenariat renouvelé sous l’actuel secrétaire général de la Ligue, Muhsen Al-Turki, qui en cache pas ses sympathie avec la confrérie. En 2003, Al-Turki est reçu par Nicolas Sarkozy pour promouvoir les intérêts de la Ligue, alors que la France est en plein débat autour de la création du CFCM et l’intégration de l’UOIF au CFCM. Abdallah Basfar, le secrétaire de l’Organisation Internationale pour la Mémorisation du Saint Coran, émanation de la Ligue Islamique Mondiale se rend en 2013 au Rassemblement Annuel des Musulmans de France du Bourget, organisé par l’UOIF. Il s’y était déjà rendu en 2008, année où il avait légitimé devant le public parisien le fait de battre sa femme, avant de se faire interdire l’entrée sur le sol français en 2012. La Ligue Islamique Mondiale est régulièrement décriée pour ses liens avec le théologien de référence des Frères musulmans, Youssef al Qaradhawi. Al Qaradawi justifie les attentats-suicides contre les juifs et la peine de mort à l’encontre des homosexuels. Il était, avant d’être recherché par Interpol régulièrement invité au Centre Islamique de Kensington de Londres, mosquée appartenant à la Ligue Islamique Mondiale. Ironiquement, il condamne sans relâche la “laïcité marxiste (…) qui nie l’existence de Dieu”... Pourtant, ce type de déclaration ne semble pas froisser la susceptibilité de dirigeants se réclamant du marxisme.

La Ligue Islamique Mondiale jure n’avoir aucun rapport avec des mouvements terroristes. Cependant elle possède la tutelle de l’organisation de bienfaisance Islamic Relief, déclarée organisation terroriste aux Emirats Arabes Unis.
Brochure diffusée devant la Mosquée

Dans un premier temps le régime cubain refuse la proposition de financement saoudien de la Ligue Islamique Mondiale, car cela impliquerait d’autoriser également la création d’associations chrétiennes, ce que le régime a toujours refusé au nom du communisme. Le Cheikh insiste : une mosquée à Cuba prouverait la coopération de Cuba avec le monde musulman, au nom des pays Non-Alignés. Au siège de l’ONU, Cuba est l’un des membres les plus éminents du bloc des Non-Alignés, aux côtés d’autres pays d’Amérique du Sud, d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie. Imaginé en 1956, ce bloc a pour vocation initiale de refuser l’hégémonie des Etats-Unis et de l’URSS, malgré la proximité évidente de Cuba et de l’URSS. Petit-à-petit l’Organisation de la Coopération Islamique qui regroupe les « pays musulmans » à l’ONU, et less pays Non-Alignés se rejoignent. Par exemple, Cuba apporte son soutien à la résolution, proposée par l’OCI depuis les années 1990 jusqu’à son adoption en 2008, visant à introniser le concept de « diffamation des religions, en particulier la diffamation de l’Islam », faisant fi des failles évidentes en matières de libertés individuelles et religieuses sur le sol cubain.

Une alliance racontée dans plusieurs documents. [1]

Les alliances anti-occidentales et surtout anti-américaines semblent prioritaires. En 2007, Fidel Castro reconnaît donc finalement la Ligue Islamique de Cuba, qui comporte 200 membres, après une visite de la Turkey’s Humanitarian Aid Foundation, et promet finalement en 2008 qu’une première mosquée pourra être construite à Cuba.

Acte II : Et l’Iran ?

Pour ne pas froisser l’Iran chiite avec qui Cuba maintient de forts échanges économiques et technologiques depuis la chute de l’URSS, ainsi qu’une complicité dans le camp des Non-Alignés, Fidel Castro décide de ne pas financer cette mosquée avec l’argent saoudien, mais avec des fonds cubains. L’Iran et Cuba ont une vieille histoire de collaboration. Selon Mohammad-Reza Djalili et Clément Therme, dans les années 1980, l’alliance avec Cuba permet à l’Iran de sortir de son isolement diplomatique en Amérique latine*.

Les échanges entre Iran et Cuba sont divers, et concernent à la fois le textile, l’agriculture, la pétrochimie ou le secteur des transports. Pour palier à ses problèmes de circulation intra-nationaux, Cuba a fait appel en 2007 à la société iranienne Wagon Pars pour la mise en place de près de 750 wagons. Les échanges dans le domaine de la recherche médicale et pharmaceutique ont fait l’objet d’un accord signé par les deux pays. Pour avoir un ordre d’idée, le montant des échanges commerciaux entre Cuba et l’Iran a été multiplié par 9 entre 2006 et 2008. Ce commerce s’inscrit dans une coopération économique plus globale entre Cuba, l’Iran et le Venezuela d’Hugo Chavez, et qui concerne aussi l’industrie pétrolière et automobile. Cuba et le Venezuela sont d’ailleurs les seuls pays, avec la Syrie, à soutenir en 2006 le programme nucléaire iranien.

En visite à Téhéran en 2001, Fidel Castro affirmait : « l’Iran et Cuba, en coopérant l’un avec l’autre, peuvent mettre les Etats-Unis à genoux ». Cette amitié va jusqu’à présenter l’athée marxiste Che Guevara comme un héros croyant lors d’une conférence à Téhéran en 2007 pour célébrer son « martyr ». En 2008, l’ambassadeur du régime des Mollah dans l’île communiste enfonce le clou : « Cuba et l’Iran partagent des visions politiques communes dans l’arène internationale ». Mahmoud Ahmadinejad se rend à La Havane en janvier 2012 pour le 14ème sommet du mouvement des Non-Alignés. Fidel Castro en profite pour condamner la politique américaine, européenne et israélienne envers l’Iran. Radio Havane Cuba diffuse régulièrement les éléments de langage du régime iranien : on y apprend par exemple que les « deux pays sont victimes de la manipulation politique de la part des États-Unis et de l’Occident en ce qui concerne le thème migratoire ».

Acte III : le modèle Erdogan

La visite à la Havane du président turc Recep Tayyip Erdogan en février 2015 bouscule les projets saoudiens de construction de la première mosquée cubaine. En novembre 2014, il fait réagir de nombreux universitaires lors d’une conférence à Istanbul réunissant des leaders musulmans d’Amérique Latine. Erdogan déclare que les musulmans avaient « découvert » l’Amérique au XIIème siècle, et que « [Christophe] Colomb a mentionné l’existence d’une mosquée sur une colline de la côte cubaine » à son arrivée. Il s’agit en réalité d’un détournement d’une métaphore du journal du dominicain Bartolomé de la Casas, qui avait rapporté les paroles de Colomb sur les montagnes cubaines en ces termes : « l’une d’entre elles avait une petite colline au niveau de son sommet, comme une mosquée gracieuse ». S’inspirant de cette contre-vérité historique, Erdogan promet en novembre 2014 de bâtir une nouvelle mosquée : « Je souhaiterais en parler avec mes frères cubains ».

Lors de sa visite à la Havane, Erdogan propose alors à Castro de construire une mosquée d’une capacité de 500 personnes, sur le modèle de la mosquée Ortaköy d’Istanbul. Erdogan écarte la possibilité de s’allier au projet de la Ligue Islamique Mondiale : « Nous voulons créer une mosquée nous-mêmes. Nous ne voulons pas de partenaire ».

L’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie ne sont pas les seules puissances étrangères à convoiter le leadership de l’Islam cubain. La Maison Arabe, dans le quartier historique, appartenait à un riche immigré d’origine arabe dans les années 1940. D’architecture andalouse, elle comporte maintenant un musée sur les traditions moyen-orientales et une salle de prière pour les diplomates musulmans, grâce au don de 40 000 dollars du Qatar. La Maison Arabe organise également de nombreuses conférences sur le conflit israélo-palestinien, avec en avril 2016 la participation du professeur Reinaldo Sanchez Porro, accusé de soutenir le Hamas, pour célébrer la 40ème journée de la Terre Palestinienne.

La mosquée de La Havane ouvre finalement dans le centre historique en juin 2015. La devanture, ornée de quelques éléments architecturaux islamiques, est discrète. Au niveau de son entrée une exposition de photographies sur le pèlerinage de La Mecque est installée. En avril 2016, un stand devant la mosquée distribuait des livres et dépliants de la World Wide Association for Introducing Islam, branche de la Ligue Islamique Mondiale, chargée de la diffusion d’ouvrages prosélytes. Un homme explique à un passant les similitudes visuelles entre un embryon et un chewing-gum mâché, qui seraient appelés « mugdah » dans le Coran, en s’appuyant sur le dépliant « Una Breve Guia ilustrada para entender el Islam ».

D’autres « miracles » du Coran sont également décrit. Enfin, un chapitre explique comment se convertir à l’Islam, la profession de foi, ainsi que les 5 piliers islamiques à suivre. Un dépliant intitulé « Los derechos de la mujer en el Islam », explique que les hommes sont « meilleurs » que les femmes pour « les mathématiques » ou encore « la domination », qu’ils sont responsables du « bien être financier » du foyer, alors que les femmes sont responsables du « bien-être émotionnel », insistant sur leur « complémentarité ». Un autre dépliant s’attarde sur « l’esprit islamique [en Andalousie, depuis l’an 711 et pendant 800 ans] qui a amené la lumière et la tolérance en Europe médiévale jusqu’à la Renaissance et l’ère moderne ».

Ces guides de la Ligue Islamique Mondiale sont distribués localement par une association salafiste cubaine, la Jamma`ah Salafí de Cuba. Sur son site internet, elle revendique ses liens avec la Ligue et renvoie également à ses brochures. Elle déclare également que les chiites ne font pas partie de l’Islam, et célèbre des penseurs islamistes parmi les plus radicaux, comme Ibn Taymiyya qui légitime le recours au djihad armé. La Jamma`ah Salafí de Cuba rejète l’autre association musulmane de Cuba, la Liga Islamica de Cuba, qu’elle considère trop proche du Parti Communiste. C’est pourtant la Jamma`ah Salafí de Cuba qui distribue des dépliants prosélytes devant la mosquée de La Havane.

Voir sur le sujet

John Andrew Morrow, Religion and Revolution : Spiritual and Political Islām in Ernesto Cardenal, Cambridge scholars, 2012

Mohammad-Reza Djalili et Clément Therme, "L’Iran en Amérique latine : la République islamique dans le pré-carré des États-Unis", Maghreb - Machrek 2008/3 (N° 197)

[1] A propos de la collaboration entre Cuba et les pays de l’OCI :

Jean-Claude Buhrer et Claude Levenson, L’ONU contre les droits de l’homme, 2003, Mille et Une Nuits ;

C. Fourest, F. Venner « L’ONU au service de la lutte anti-blasphème », Charlie Blasphème, 2006 ;

Numéro spécial de Prochoix : Durban, l’ONU contre les droits de l’Homme, n°44, 2008 ;

Malka Marcovich Les Nations désUnies. Comment l’ONU enterre les droits de l’Homme, Mouton Duvernet, 2008 ;

Caroline Fourest et Fiammetta Venner, la Bataille des Droits de l’Homme, 2009, Doc en Stok/Arte ;

Jeanne Favret Saada, Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU : Droits humains et laïcité, L’Olivier, 2009.