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Europe : Comprendre les limites de la contestation de la jeunesse

lundi 20 juin 2016, par siawi3

Source : Traduction d’une interview parue dans l’hebdomadaire flamand Knack du 8 juin 2016.

L’esprit contestaraire Frank Furedi sur le conformisme de la jeunesse

« Aujourd’hui, une manifestation est un grand moment de selfies »

Des mouvements de protestation comme Occupy ou Nuit debout n’ont aucun impact, prétend le sociologue britannique Frank Furedi. « Les jeunes qui y participent, prennent simplement le lendemain un billet pour un citytrip. » D’autres jeunes veulent s’impliquer politiquement, mais ne savent pas comment. Et pour des jeunes Musulmans, il ne s’agit que de montrer le doigt du milieu à l’Occident. « Avant les gens croyaient qu’ils faisaient l’histoire. Aujourd’hui, nous pensons que l’histoire nous fait ».

Par Han Renard

Alors que dehors passent une manifestation nationale de syndicalistes, Frank Furedi (69 ans) est assis transi dans un hôtel bruxellois sans goût. Il revient juste de Budapest où c’était le plein été et il n’a avec lui qu’un T-shirt. « Cela ressemble à une marche de la mort » dit Furedi. Il voit peu de colère chez les manifestants, surtout de la résignation. Le célèbre sociologue britannique est à Bruxelles pour un débat sur le « déclinisme » - l’idée que notre société est irrévocablement fichue – chez les jeunes. La soirée de débat est organisée par la Fondation P&V suite à une étude d’où il semble que les jeunes adultes belges détiennent une vision de l’avenir très pessimiste, du moins en ce qui concerne la société, et ne croient pratiquement pas dans le pouvoir des partis politiques ou d’autres institutions de changer les choses fondamentalement.

Ce déclinisme chez les jeunes est-il un produit d’une culture d’angoisse plus large qui d’après vous domine la société occidentale ?

Frank Furedi : Quand on parle de jeunes, on parle en réalité de l’esprit du temps. Il est important de garder cela derrière la tête. Les jeunes gens expriment ce qu’ils voient à la télévision, ce qu’ils lisent dans les médias, ce qu’ils entendent de leurs parents et de leurs professeurs. Et cette société d’adultes a perdu sa confiance en soi et le lien avec l’histoire. Les adultes ne réussissent plus à socialiser les jeunes gens avec les normes et les valeurs dans lesquelles ils ont été socialisés parce qu’ils n’y croient plus eux-mêmes. A la place de cela, ils élèvent leurs enfants avec des avertissements fatalistes : il n’y a pas d’avenir pour les jeunes, cela n’a jamais été aussi mal dans le monde, rien ne vaut plus la peine pour lutter. Alors que la génération de mes parents était dans une situation beaucoup plus mauvaise que les jeunes gens aujourd’hui.

Mais beaucoup de choses aussi vont de travers : le réchauffement climatique, l’insécurité économique, la menace terroriste. Donc, il n’est pas étonnant que les jeunes aient peur de l’avenir.

Frank Furedi : Et c’est tout de même à tort. Nous pensons que la situation aujourd’hui est si terrible parce que nous avons un sentiment fortement diminué de la subjectivité. Avant les gens croyaient qu’ils faisaient l’histoire. Aujourd’hui, nous pensons que l’histoire nous fait et on ne se voit plus comme sujet mais comme objet de l’histoire. Cette passivité, accompagnée de plus faibles attentes sur ce que nous pouvons faire nous-mêmes de notre vie, nous le transmettons à des jeunes gens, notamment dans l’enseignement. Je parle souvent avec des jeunes de 17, 18 ans dans les écoles. Une des choses qui me frappe alors, est combien ils sont conservateurs et conformistes en comparaison avec ma génération.

Comment cela s’exprime-t-il ?

Frank Furedi : Les jeunes gens en Europe expérimentent peu. Regardez aussi les mouvements de manifestation politique. Pendant les manifestations, en Angleterre, chacun prend surtout des photos de lui-même en train de rire. C’est un grand moment de selfies. Quand j’étais jeune, je faisais bien autre chose pendant une manifestation.

Jeter des pierres et des cocktails Molotov ?

Frank Furedi : Précisément (il rit). Ou prenez le mouvement Occupy. La seule chose que les gens y font est de s’asseoir comme un groupe de vieillards et faire des règlements. Des règlements et encore des règlements. Je suis en train d’écrire un livre sur l’idée d’espaces sûrs, une sorte d’espace de débats politiques corrects dans lequel on ne peut blesser personne. Cette idée vient à l’origine de la protestation d’Occupy et est aujourd’hui en vogue dans les universités américaines. Chez Occupy, au Canada, est un des règlements de vie qu’on doit avoir verbalement la permission de pouvoir toucher quelqu’un d’autre. Cela fait penser aux rituels et instructions dans les sectes religieuses du Moyen-âge. L’hyper-correction aujourd’hui est une impulsion puissamment conservatrice. Dans bien des domaines de la société, aussi la morale sexuelle, par exemple, il n’y a plus beaucoup de place pour l’expérimentation.

Vous dites que pendant les rencontres de protestation les jeunes font surtout des selfies mais les manifestations de Nuit debout en France, par exemple, tournent régulièrement à la violence.

Frank Furedi : Mais pas dans une grande mesure. La violence contre la police est naturellement de tous les temps. C’est ce que font les jeunes. Mais les manifestations comme on les voyait en France, ne sont rien de plus que des réactions émotionnelles. Elles n’ont pas le moindre contenu positif avec lequel on peut entrer en action. Elles n’éveillent pas non plus la société. Les gens qui y participent aujourd’hui, partent simplement de nouveau demain. Ils s’inscrivent dans un citytrip et le considère comme examiné. On ne peut donc pas continuer à construire à partir de cette protestation et l’amener à un niveau supérieur.

Donc l’impact de tels mouvements est limité ?

Frank Furedi : Il est nihil.

Les jeunes ne veulent pas non plus s’engager dans des partis politiques, parce qu’ils ne sentent généralement pas représentés par ces partis.

Frank Furedi : Ca colle. Mais les jeunes se résignent aussi à une sorte de passivité. Nous avons bientôt en Grande Bretagne, le referendum sur le brexit. Ce sont précisément les étudiants d’université qui sont enclins à ne pas aller voter. Alors qu’ils sont tout de même ceux qui devraient avoir le plus d’intérêt pour ce débat.

D’où vient ce désintérêt ?

Frank Furedi : Nos universités sont exactement politisées comme le reste de la société et sont dominées par des questions qui sont en relation avec des identités culturelles. Actuellement, les étudiants commencent les débats avec : comme homme noir je trouve que, comme homosexuel je trouve que, comme Juif je trouve que. Ils ne disent plus : comme socialiste ou comme libéral je trouve que. Mais à qui cela peut-il importer quel hasard biologique a fait de vous un Juif ou un homme noir ? Il s’agit de qu’on croit, de ce que qu’on a fait. Si les questions d’identité deviennent si importantes, et c’est ce qu’on voit notamment chez des jeunes gens, cela comporte une composante fortement dépolitisée.

Peut-être que cet intérêt politique est bien présent, mais que les partis politiques ne tiennent pas compte des choses que les jeunes trouvent importantes ?

Frank Furedi : Tiennent-ils compte des choses que les personnes âgées trouvent importantes ? (il rit). Les partis politiques dominants sont devenus des partis zombie. Très faibles à l’intérieur, et avec une diminution de membres très rapide. Même s’ils le voulaient, les partis politiques ne savent simplement plus être représentatifs aujourd’hui. Ils n’ont plus la relation organique avec la société qui est nécessaire pour pouvoir représenter cette société.

Des politiciens comme Jeremy Corbyn, le dirigeant du Labour party britannique et Bernie Sanders, candidat présidentiel démocrate aux Etats-Unis, font de bons résultats chez les jeunes. Pourquoi des hommes âgés avec un ancien programme de gauche n’attirent-ils pas ainsi ?

Frank Furedi : Les jeunes cherchent un message d’espoir. La première fois que mon fils et ses amis ont parlé politique a été quand Barack Obama a été choisi comme président. Obama, c’était autre chose. Corbyn et Sanders sont aussi cela, à leurs yeux. Les jeunes s’identifient à eux.

Avec mon fils de vingt ans, j’ai souvent des discussions politiques véhémentes. J’ai été très critique parce qu’il s’était inscrit au Labour à cause de Corbyn. Corbyn est un homme aimable, mais sans valeur politique. Sur quoi mon fils a dit : « Papa, quand tu étais jeune, tu avais quelque chose pour lutter. Mais où est mon but ? » C’est quelque chose avec lequel se retrouve beaucoup de jeunes. Ils veulent s’impliquer, ils sont idéalistes, mais il n’y a pas de projet politique où ils peuvent donner une voix à cet idéalisme. Et alors, des idiots comme Jeremy Corbyn réussissent à capter cette faim pour le politique. Corbyn ne lit pas non plus à partir de journaux et cela est très important. Il n’a pas de fortes têtes de 22 ans qui écrivent ses discours. Les jeunes sentent qu’il est authentique.

Pourquoi trouvez-vous Corbyn un idiot ?

Frank Furedi : Il est incapable, formulons cela ainsi. Sa force principale est qu’il a des principes, ce qui est devenu rare en politique. Mais ses points de vue politiques étaient déjà dépassés en 1964 et sont donc absolument inutilisable au 21e siècle.

Les jeunes gens se font surtout des soucis, d’après des enquêtes pour la sécurité d’emploi. Ils veulent un emploi fixe mais doivent précisément accepter une flexibilité croissante sur le marché du travail.

Frank Furedi  : Je ne crois pas que cela vaut pour tous les jeunes en Europe. Peut-être que la Belgique et la France se distinguent ici d’autres pays européens. En Angleterre et dans les pays scandinaves, par exemple, beaucoup de jeunes gens ne veulent précisément pas un emploi fixe. Pour des jeunes gens, et cela sonne de nouveau très étrange pour les oreilles des anciennes générations, un emploi doit d’abord être plaisant. (Il rit). Les grandes entreprises ont de plus en plus de difficultés à cause de cela, à attirer de bonnes forces. Des jeunes gens intelligents avec une haute formation, préfèrent six mois dans un chalet de ski et de nouveau six mois dans un bar, et ils trouvent cela supérieurement intéressant parce que les clients sont si aimables.

La prévision est que ce travail est devenu rare, surtout comme conséquence de la robotisation, surtout pour des jeunes peu formés. Etes-vous partisan d’un revenu de base pour tout de même donner aux gens une certaine certitude d’existence ?

Frank Furedi : Non. Je crois bien en une société équitable, mais je suis très sceptique concernant la manière par laquelle, sûrement les groupes pauvres dans la société, sont devenus si dépendants aujourd’hui de l’état. Il faudrait trouver d’autres manières, peut-être par le travail volontaire et les organisations de bienfaisance, pour donner à ces gens des habiletés et une éducation nécessaires. Car maintenant, on voit qu’une sorte d’attitude est créé : au lieu de changer moi-même mes circonstances de vie, des lois et des instances dirigeantes font tout cela à ma place. Cette attitude a détruit le mouvement des travailleurs en Grande Bretagne. Le Labour Party et toute la gauche européenne sont finalement détruits par l’état providence.

Remplacer l’état providence par la bienfaisance ? Peu de gens appelleront cela un progrès.

Frank Furedi  : L’état providence a été créé comme repêchage pour des gens qui n’avait pas de travail un moment ou deviennent vieux, et c’était une bonne affaire. Voyez, ma vision du rôle de l’état est fortement liée au contexte. En 1945, j’aurais été un chaud partisan de l’état providence parce qu’alors il avait du sens. Mais aujourd’hui, les gens par suite de nos approvisionnements sont devenus trop peu indépendants. Donc la dernière chose qu’on doit faire est d’aller encore plus dans ce sens. On doit chercher d’autres manières pour que les gens soient en état de diriger leur propre vie.

Un petit exemple. Ma femme a eu un accident de ski en Autriche. Endéans les deux minutes le service d’ambulance volontaire est arrivé, équipé avec des gens de la société locale. La manière dont ils ont tout géré fait que notre Service de santé nationale semble primitif. Ce genre d’éthique est aussi très important : l’idée que nous tous devons apporter notre petite pierre. Même quand on n’a pas un bon emploi, ou qu’on n’est pas riche, on te prend tout de même au sérieux et on te respecte parce que tu remplis un rôle important dans la société.

Quel résultat espérez vous au fond dans le brexitreferendum du prochain, 23 juin, sur le Royaume Uni membre de l’UE ?

Frank Furedi  : Le scénario idéal pour moi serait que les partisans du brexit obtiennent 49,9% des voix et donnent une petite leçon à l’UE. Je n’aime pas du tout l’UE. L’idée que l’UE soit brisée et démolie est attirante pour moi à beaucoup d’égards. J’espère aussi qu’une nouvelle sorte de collaboration européenne naisse parce que je suis effectivement très pro-européen. Mais on a besoin d’un autre moyen de diriger l’Europe, avec beaucoup plus de respect pour les souverainetés nationales. L’état-nation est le seul contexte dans lequel la souveraineté démocratique peut s’installer. Et sans cette souveraineté démocratique, on n’aura jamais une renaissance de la politique. L’UE pèse comme une main morte de plomb sur la politique. Il n’y a plus de discussion et plus de débat public, uniquement un processus de décision de plus en plus technocratique. Donc, je comprends très bien pourquoi des gens s’y opposent.

Vous allez donc voter pour le brexit ?

Frank Furedi : Je n’en suis pas encore sorti, pour être honnête. Le seul bon argument contre le brexit est l’incertitude qu’une sortie de l’UE pourrait créer.

Le sociologue qui trouve que nous nous laissons trop paralyser par une anxiété irrationnelle, a tout de même un peu peur des suites éventuelles du brexit ?

Frank Furedi : Oui, et c’est quelque chose qui ne me fait pas plaisir de moi-même. Je pense donc bien que finalement je vais voter pour un brexit. Même si ceux qui veulent rester vont gagner, ce qui est déjà sûr. La majorité des Britanniques est terriblement inquiète pour les suites.

Entre-temps beaucoup d’Européens sont en prise à la peur pour des attaques terroristes. A Bruxelles, depuis le 22 mars, les gens n’osent plus prendre le métro.

Frank Furedi : L’impact de ce genre de terrorisme est déterminée parla manière donc nous y réagissons. Plus nous allons réorganiser notre vie autour de la menace d’attaques terroristes, plus on joue dans les cartes des terroristes. La meilleure manière de réagir est de nier la menace. On doit apprendre à vivre avec, que le terrorisme est devenu une partie de notre vie. Et entre temps’essayer de limiter le phénomène.

Donc des investissements supplémentaires en sécurité sont bien conseillés ?

Frank Furedi : Des hommes avec des mitraillettes n’empêcheront pas une attaque terroriste. La clé est que nous devons comprendre ce qui se passe dans la société belge. Comment se fait-il qu’une partie de la population hait la Belgique et acclame les attaques ? En Angleterre et dans d’autres pays européens on a le même problème. Pour pas mal de jeunes Musulmans, leur identité est enracinée dans la subculture jihad. Ils voient l’Occident comme corrompu et immoral. Mes étudiants ont fait des interviews avec de jeunes Musulmans. Même certains Musulmans avec une haute formation à l’université approuvaient les attaques. C’est la réalité. Et dans une certaine mesure, c’est notre propre faute. Notre multiculturalisme a grandement échoué. Cela avait pour effet que des Belges ne devaient pas expliquer à des migrants ce que cela signifiait d’être belge et ce qui nous relie les uns aux autres dans notre société. Pas nécessaire, nous sommes notamment multiculturels. 25 ans plus tard on est devenu si multiculturel qu’on ne comprend plus rien de l’autre. J’ai parlé avec des enseignants belges. Quand ils entendent à l’école des déclarations anti-juives, ils ont peur de réagir car alors ils se rendent eux-mêmes impopulaires Des réactions aussi lâches ne nous aident pas à progresser.

Vous voyez beaucoup plus le, jihadisme comme un phénomène culturel que religieux ?

Frank Furedi : Beaucoup d’observateurs belges faut l’erreur de penser qu’il s’agit de religion, mais le jihadisme est une sorte d’identité de jeune. Je regarde constamment les petits films jihadistes : ils traversent l’esprit avec de la musique rap et plein d’allusions à la culture de rue. C’est la recherche d’une identité qui chez de jeunes Musulmans prend une forme islamiste, parce que cela signifie quelque chose pour eux. Ensuite, c’est lié à la situation au Moyen-Orient et d’autres affaires. Ces jeunes gens ne sont pas vraiment intéressés par le Coran. Dresser un double doigt du milieu à l’Occident, c’est de cela qu’il s’agit.

Comme société, que pouvons-nous faire sur cette question ?

Frank Furedi  : Uniquement une chose : on doit rendre notre société attirante moralement et culturellement. On doit remettre en ordre notre propre maison.

D’autres diront qu’on doit combattre le racisme et la discrimination socio-économique.

Frank Furedi : C’est de la foutaise. Le racisme et la discrimination ne font pas du bien aux choses mais les raisons fondamentales qui font bouger des jihadistes élevés au pays sont d’ordre culturelles. Nous avons créé une société totalement ségrégée, où les gens ne parlent qu’avec des gens qui sont comme eux. Des idées fausses peuvent à cause de cela pulluler dans un groupe fermé sans être défiées. La Belgique et la Grande Bretagne sont aujourd’hui, dans tous les domaines, beaucoup plus ségrégés qu’il y a 20 ans. Je vais souvent au football. On m’y appelle le « mad professor ». Je suis notamment le seul intellectuel qui y va et qui boit et lâche des jurons comme les autres.

Frank Furedi est né à Budapest en 1956. La famille fuit au Canada en 1956 après l’écrasement de la rébellion hongroise. Il étudie la politique internationale à Montréal. Il devient plus tard professeur de sociologie à l’Université de Kent. En 1978, il est cofondateur du Parti communiste révolutionnaire dissous entre-temps. Il épouse en 1982 Ann Bradley, directrice d la plus grande organisation avortement au RU. En 1997, il publie « Culture of Fear ». Il publie régulièrement des articles et des opinions sur www.spiked-online.com, le Guardian, New Scientifiic et de grands journaux européens.