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Turquie : « Les tendances autoritaires d’Erdogan vont être renforcées »

samedi 16 juillet 2016, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/planete/2016/07/16/francois-heisbourg-les-tendances-autoritaires-d-erdogan-vont-etre-renforcees_1466553

Interview
François Heisbourg : « Les tendances autoritaires d’Erdogan vont être renforcées »

Par Alexandra Schwartzbrod

16 juillet 2016 à 10:31

Spécialiste en géopolitique, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique, François Heisbourg tente de répondre, à chaud, aux nombreuses questions que pose le coup d’Etat manqué en Turquie - et d’en esquisser les conséquences.

« Les tendances autoritaires d’Erdogan vont être renforcées »

Vous vous attendiez à ce qui s’est passé cette nuit en Turquie ?

Ce coup d’Etat a surpris tous les observateurs. Erdogan avait déconstitutionnalisé l’armée. Pour tout le monde, l’armée turque était politiquement castrée. Ce n’était manifestement pas le cas. C’est ça la surprise. Car ce putsch n’a pas été fomenté par une petite poignée de militaires, il était important. On ne sait pas encore ce que savaient les autorités turques. Erdogan, comme Gorbatchev en 1991, était sur son lieu de vacances, il s’est débrouillé pour ne pas s’y laisser enfermer - contrairement à Gorbatchev, qui était resté bloqué en Crimée. Il ne s’est pas mis sur le devant de la scène tout de suite. Il a laissé son Premier ministre, qui n’est pas un agent très autonome d’ordinaire, assurer la communication dans une première phase avant de revenir sur le devant de la scène.

Erdogan a aussitôt accusé le mouvement Gülen d’être derrière ce putsch, cela vous semble crédible ?

Je pense que Gülen a bon dos. Ce mouvement est davantage représenté dans la police que dans l’armée. Les militaires sont plutôt atatürkistes. D’ailleurs les slogans que nous avons entendus dans la bouche des putschistes (« Paix dans le pays », « Paix dans le monde ») sont des slogans classiques d’Atatürk. L’opposition politique ne semble pas avoir été de la partie. Cela donne l’impression d’une opération strictement militaire, un peu comme le putsch d’Alger en 1961. Le moment venu, les putschistes n’ont pas trouvé de relais politique, ce qui explique en partie leur échec. Par ailleurs, les militaires eux-mêmes étaient divisés car très vite les aviateurs ont bombardé les points d’appui des militaires de l’armée de terre à Ankara.

Erdogan semble avoir bénéficié très vite d’un fort soutien du pays…

Erdogan a une vraie base politique, il est représentatif de la majorité des Turcs. Mais le résultat est catastrophique pour la Turquie, c’est une régression phénoménale. Les tendances autoritaires d’Erdogan vont être renforcées, l’image de la Turquie comme pays moderne va être abîmée, les investissements étrangers et le tourisme vont s’effondrer…

Quelles pourraient être les motivations de ce putsch ?

On peut quand même relier cette tentative de putsch à deux dates particulières. D’abord il devait y avoir le 1er août une réunion régulière de promotion des militaires, il est donc possible que des responsables du putsch aient craint de perdre leur poste à cette occasion. Ensuite, il y a eu ces dernières semaines de nombreuses inflexions dans la politique d’Erdogan. Il avait pris du recul par rapport à sa politique des dernières années visant à renverser Bashar al-Assad en Syrie. Avait-il cédé là-dessus pour calmer le jeu ? Car beaucoup de Turcs étaient sceptiques par rapport à ça. Et il y a eu aussi le rabibochage avec Israël, qui renvoie à la politique des militaires des années 80. Est-ce qu’il avait compris que les militaires étaient au bord d’exploser et qu’il fallait leur offrir quelques avancées ? En tout cas, ces divers revirements visaient clairement à les calmer. Cela n’a ne semble-t-il pas été suffisant.
Alexandra Schwartzbrod