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Algérie : Ainsi l’âne enfourcha son maître !

samedi 6 août 2016, par siawi3

Source : http://www.liberte-algerie.com/chronique/ainsi-lane-enfourcha-son-maitre-318

Publié par Amine Zaoui

le 17-12-2015 10:00

Ainsi l’âne enfourcha son maître !

Cela s’est passé à l’université, considérée espace de progrès, de la raison et d’ouverture. Cela s’est produit dans l’une des universités algériennes et elles sont nombreuses, et tant mieux ! Celle qui a enfanté Mohamed Arkoun, Djamel Eddine Bencheikh, Abou el Aïd Doudou, Najat Khadda… et d’autres !
J’assistais à une rencontre-débat avec des doctorants. Les futurs chercheurs de la lumière ! La nouvelle intelligence algérienne. Le débat tournait autour de la place qu’occupe le roman algérien contemporain des deux langues dans la recherche universitaire.
À tour de rôle, dans une ambiance décontractée, libre et conviviale, chacun des intervenants a présenté son point de vue sur les difficultés rencontrées par les nouveaux chercheurs étudiant le roman algérien. Entre autres la non-disponibilité des textes romanesques dans les librairies des villes de l’intérieur. La faiblesse du niveau de la langue française ne permettant pas aux chercheurs de lire, d’analyser ou de décortiquer un roman dans sa langue d’origine. L’absence d’orientation des étudiants-chercheurs vers des nouveaux romans algériens. L’hégémonie des textes des doyens en comparaison avec les textes de la nouvelle génération d’écrivains arabophones ou francophones….
Le débat était le miroir de la crise que traverse la recherche en littérature jusqu’au moment où une jeune doctorante a demandé la parole.
Sur un ton amer, après une petite hésitation, la doctorante a pu se libérer pour expliquer et exposer son problème dans le choix de son sujet de thèse : “J’ai choisi un roman de Rachid Boudjedra comme corpus pour ma thèse de doctorat. Un choix comme les autres !! Après quelques mois, j’ai trouvé un encadreur !! Soulagement ! Avec enthousiasme et amour j’ai entamé mes lectures programmées. Par une soirée, avec grand intérêt et curiosité j’ai suivi le passage de Rachid Boudjedra invité dans une émission télévisuelle. Avec audace et clarté, l’écrivain Rachid Boudjedra a exposé son athéisme. Ceci ne m’a ni choquée ni éloignée de mon sujet. J’aime l’écriture romanesque rebelle. Je suis la sœur d’un frère qui dès sa deuxième année du collège a déserté définitivement les bancs de l’école. Il s’est débrouillé, je ne sais pas comment, une somme d’argent pour s’acheter un véhicule. Il s’est mis en travail noir comme taxieur clandestin ! Le lendemain de la diffusion de l’émission télévisuelle où Boudjedra était l’invité, mon frère est rentré un peu plus tôt que d’habitude. J’ai vite pensé qu’il a eu un problème avec la police, chose récurrente dans le quotidien des taxieurs clandestins. Ou une panne mécanique dans sa vieille bagnole ! Rien de tout cela ! Sur un ton menaçant et irrité, sans préambule, il a déversé sa colère sur moi en criant… Dès maintenant tu t’arrêtes et définitivement ton travail sur cet athée de Boudjedra. Je ne veux plus de ses romans entre tes mains ni dans ta chambre ni dans cette maison. Aujourd’hui, notre voisin le vendeur ambulant des légumes m’a ouvert les yeux sur ce mécréant ! Il vient de m’annoncer que ce kafer d’écrivain a déclaré à la télévision qu’il était apostat. Je refuse que ma sœur croyante, fille de bonne famille réalise une thèse sur la littérature d’un renégat. ) Et sur-le-champ, mon frère le taxieur clandestin a ramassé tous les romans de Boudjedra, mes fiches de lecture, les a glissés dans un sac-poubelle et il les a jetés sur le trottoir !…”
En écoutant le témoignage de cette jeune doctorante, son histoire avec son frère taxieur clandestin, celle qui sera, sans doute, dans un futur très proche, une enseignante universitaire ou une chercheure en littérature, je me suis dit : c’est l’ère où l’âne enfourche son maître !