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Percée des Frères musulmans au Sénégal

lundi 29 août 2016, par siawi3

Source : http://www.ikhwan.whoswho/blog/archives/10330

Carla Parisi

16.08.2016

95% de musulmans, 4% de chrétiens forment une population qui pratique à 99% l’animisme. Le Sénégal est un pays unique au monde. En effet, l’Islam s’accommode avec les marabouts, les amulettes, ou encore les convocations d’esprit. Il s’agit d’un statut particulier, puisque pour les littéralistes, il n’existe normalement pas d’intermédiaire entre l’Homme et Allah. L’Islam, arrivé sur le territoire au IX ème siècle est structuré en confréries soufies plus ou moins en concurrence, dont la plus grande, la confrérie Mouride, a été fondée par Ahmadou Bamba au XX ème siècle. Il existe une multitude d’associations islamiques, parfois réformistes, dans chacune des confréries.

Fruit de la mondialisation et de l’influence financière des pays du Golfe pour construire écoles et mosquées, un mouvement plus rigoriste prend de l’ampleur au Sénégal depuis le début des années 2000 : le mouvement Ibadou Rahmane (Association des Serviteurs de Dieu). Il rejette l’organisation en confréries soufies et les pratiques animistes, et fort de la jeunesse de ses membres, propose un Islam plus ostentatoire avec notamment le port du voile islamique pour les femmes. Les Ibadou Rahmane désignent le plus souvent les Frères musulmans sénégalais, bien qu’il existe aussi des fondamentalistes apolitiques de tendance wahhabite, parfois regroupés avec les Frères musulmans sous cette appellation. Nous désignons dans cet article uniquement les Frères musulmans. Les étudiants Ibadou Rahmane sont essentiellement regroupés dans l’Association des Étudiants Musulmans de Dakar (AEMUD), dont le nom rappelle son équivalent français Etudiant Musulman de France, association frériste étudiante propulsée par l’UOIF et Tariq Ramadan pour investir les campus universitaires.

Les Ibadou Rahmane se présentent comme réformateurs, militent pour un retour aux textes fondateurs, tout en pratiquant un activisme politique dans les écoles, universités, ou centres sociaux. Créée en 1978 par des dissidents de l’Union Culturelle Musulmane, jugée trop soufie, la Jamatou Ibadou Rahmane (JIR) a pour but d’ « instaurer une société véritablement islamique au Sénégal », avec pour modèles les Frères musulmans égyptiens, le pakistanais Mawdudi, et l’algérien Ben Badis. Longtemps restée assez confidentielle, la JIR prend de l’essor dans les années 90 en soutenant des candidats islamistes, puis dans les années 2000 avec l’influence de sa branche jeunesse, l’AEMUD, qui détient les clés de la mosquée de l’université de Dakar. L’AEMUD revendique l’héritage radical des Frères Sayyid Qotb ou Hassan Turabi, tandis que leurs aînés de la JIR sont plus proches des thèses d’Hassan Al-Banna. L’Association des Elèves et Etudiants Musulmans du Sénégal (AEEMS) s’oppose elle aussi à la laïcité, et participe de façon conjointe et parallèle à une « ré-islamisation » de la société, selon le mode des Frères musulmans.

Le mouvement frèriste sénégalais a son propre candidat aux élections législatives de 2001 avec l’imam Mbaye Niang. Il dirige le parti MRDS (Mouvement de la Réforme pour le Développement Social), qui a pour objectifs déclarés « la conquête du pouvoir par les urnes, pour participer au développement économique et socioculturel du Sénégal ; la généralisation de la justice sociale et de la solidarité nationale ; l’éducation civique et politique de ses membres ; la consolidation de l’unité africaine ». Bien que la Constitution du Sénégal interdise la formation de partis religieux ou ethnique, ce bras politique des Frères musulmans met l’accent sur « la crainte de Dieu en politique » et l’infiltration du tissu social. Bien que d’un faible poids électoral, Mbaye Niang a été brièvement conseiller du Président actuel Macky Sall, ainsi que Président du Réseau des Parlementaires Africains contre la Corruption au Parlement en 2013. L’imam donne des gages de démocratie au corps politique laïque sénégalais d’un coté, tout en vantant les mérites de la Charia et en militant pour l’application de la peine de mort.

Le Rassemblement Islamique du Sénégal (RIS-Alwahda) a été fondé en 2009 dans le but de regrouper et d’unir les différentes organisations islamiques sénégalaises. Le RIS est actuellement presque entièrement aux mains des Frères musulmans. Son site internet regorge de liens vers la JIR et l’AEEMS, et ne cache pas ses domaines d’intervention :

- « Social, en renforcement des liens de fraternité et de solidarité islamique

- Economique, par la promotion d’une alternative économique islamique crédible et la contribution à éradication de la pauvreté ;

- Politique, par l’effort d’exercice d’une influence sur les processus de décisions publiques, pour une prise en compte des préoccupations des musulmans ;

- Culturel, par la proposition d’une alternative culturelle islamique ; de la communication, par une visibilité des actions du mouvement islamique et en informant juste ; de la prédication et de l’orientation, par une compréhension juste et une pratique saine de l’Islam ; de l’éducation, par l’érection d’institutions éducatives et d’enseignement préscolaire, scolaire, moyen et supérieur ».

Le RIS entend également : « guidé par le Coran et la Sunnah, prôner l’authenticité du Message et son adaptabilité, au-delà du temps et de l’espace, sans risque de trahir les principes directeurs, ainsi que l’Ijtihad et le Djihad à la fois méthode, esprit et action, la globalité et l’universalité de l’Islam ». Ce qui peut être entendu comme une condamnation des pratiques animistes des musulmans sénégalais.

En août 2013, le RIS manifeste à Dakar pour défendre Mohamed Morsi et les Frères égyptiens, qu’ils appellent « les militants de la cause juste ». Le RIS déclare que « le Peuple sénégalais épris de justice et de paix civile joint sa voix à celle des esprits libres en considérant ce qui s’est passé en Egypte le 03 juillet 2013 comme un coup d’état pur ». Il demande également au président Macky Sall de convoquer l’Ambassadeur d’Egypte pour « lui signifier son opposition au coup d’état et à la violation des droits de l’homme et du peuple en Egypte ». La JIR a de nombreuses fois appelé au boycott d’Israël, à la « rupture des relations avec le régime sioniste », en « soutien avec Gaza ».

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La plus grande démonstration de force des Frères musulmans au Sénégal est très certainement la tenue du 7ème Colloque International des Musulmans de l’Espace Francophone (CIMEF) en 2013 à l’Université de Dakar. Regroupant les leaders du RIS, de la JIR, mais aussi quelques représentants de confréries soufies et des personnalités politiques, elle a reçu le soutien du Président Macky Sall qui y a envoyé sa représentante Penda Mbow. Tariq Ramadan, reçu en VIP, participait à la conférence « Ethique, Gouvernance et Paix : Quelles contributions de la pensée islamique ? ».

Dans un débat télévisé précédant la conférence, le Dr Bakary Sembe, enseignant-chercheur, accusait Tariq Ramadan « de vouloir faire de l’Afrique francophone sa nouvelle zone d’influence pour régler ses comptes avec l’Occident », et les Frères musulmans d’ « impérialisme » et de « paternalisme sous couvert de d’une œuvre d’islamisation considérant les africains comme d’éternels musulmans de seconde zone ». Bakary Sembe enfonça le clou : « alors qu’en France, il se vante d’être pleinement européen, en Afrique, il désigne l’Occident comme l’origine de tous les maux des musulmans ». Le face-à-face télévisé provoqua une polémique, et permis de faire tomber le masque de Tariq Ramadan. Bakary Sembe fut par la suite l’objet de campagne de diffamation, le présentant comme « anti-arabe » et « pro-israélien ».

A la fois membre de l’Organisation de la Coopération Islamique et de l’Organisation Internationale de la Francophonie, le Sénégal est un pays clé pour les Frères musulmans, qu’ils considèrent à l’intersection entre l’Islam et l’Occident. Le terrain, fait de différentes confréries soufies, animistes, leur permet de proposer un Islam plus homogène et de premier abord assez investi dans le domaine social. L’opération-séduction n’empêche pas les militants frèristes de pratiquer une certaine pression sur les musulmans pratiquant des rituels animistes, et parfois de les écarter de certaines mosquées à cause de leur impiété. Après l’infiltration réussie du RIS, la mise en place d’un réseau d’associations étudiantes et sociales fréristes, les appels du pied au Président Macky Sall, ainsi que l’imam Nbaye Niang placé dans les plus hautes sphères politiques, il est à craindre que les Frères musulmans étendent leur influence au Sénégal – à moins que des chercheurs avisés tels que Bakary Sembe tirent suffisamment fort la sonnette d’alarme.