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France : "Ma part de Gaulois"

Book Presentation

vendredi 16 septembre 2016, par siawi3

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Magyd Cherfi : "C’est par la langue que je me suis trouvé"

INTERVIEW. Son roman "Ma part de Gaulois", qui retrace son enfance dans les quartiers nord de Toulouse, est retenu dans la première sélection pour le Goncourt 2016. Rencontre.

Propos recueillis par Hassina Mechaï

Publié le 08/09/2016 à 20:12

Le Point Afrique

Surprise ! Le nouveau roman du parolier et chanteur de Zebda Magyd Cherfi "Ma part de Gaulois", qui retrace son parcours d’enfant des quartiers nord de Toulouse, a été retenu dans la première sélection de 16 romans pour le Goncourt 2016. © Polo Garat

L’oreille plus que l’œil, de prime abord, est mise en éveil face à Magyd Cherfi. En raison premièrement d’une voix, posée, grave, presque caverneuse, la faute sans doute aux cigarettes enchaînées pendant l’interview. Mais, surtout, l’oreille est aux aguets en raison d’une diction mé-ti-cu-leuse, les mots comme détachés, portés dans un français précieux. Si « le style, c’est l’homme », Magyd Cherfi est alors un texte à l’imparfait du subjonctif, empli d’allitérations. Son livre, Ma part de Gaulois, en porte la marque, indéniablement. Dans une écriture pressée, mais non hâtive, il y raconte sa vie de fils d’immigré algérien dans un quartier de Toulouse. Il y narre sa mère ogresse, qui veut faire de son fils le premier à obtenir le bac dans le quartier – « tu seras bachelier mon fils » –, quitte à l’enchaîner à la table de travail, la table de l’amour maternel, festin trop nourricier, amour étouffant, sans la respiration nécessaire de la distance. Et puis ce décalage constant qu’il ressent, trop « français » dans son quartier, très « exotique » auprès de ses camarades de lycée, balancement constant de son métronome intime. Ce qu’on avait perçu à travers ses beaux textes de parolier du groupe toulousain Zebda, Magyd Cherfi le déploie pleinement à travers ce livre intime et pourtant pudique.
Entretien.

Le Point Afrique : Ce qui frappe d’abord à la lecture de votre livre est le style, à la fois très ciselé et très scandé…

Magyd Cherfi : Je ne sais pas où je vais quand j’écris. J’ai simplement une idée d’ambiance. Je ne suis pas tant travaillé par l’idée de fond que par la forme. Mais aussi par des situations qui me paraissent originales. Je sais que ces situations disent des choses, mais ce qu’elles disent, je ne sais pas. Quelque chose vient de telle manière que je ne maîtrise rien. Par exemple, je pars sur une scène très dialoguée, je le constate simplement, puis, tout d’un coup, je suis dans une scène d’introspection. Je me surprends ainsi à passer de tel style à un autre sans vraiment me soucier pourtant de ce même style.

Vous êtes donc le spectateur de vous-même écrivant ? Retravaillez-vous le texte, ou émerge-t-il brut et entier ?

Je ne retravaille pas tant que cela le texte. Mon écriture dépend aussi de mon quotidien. Je suis aussi très impliqué dans le travail d’écriture des albums de Zebda. Dans cette vie de musicien, je profite de petits espaces, et je suis alors dans une urgence qui m’empêche de penser mon écriture. Celle-ci est d’ailleurs dans la dépendance de cette même urgence. Sans elle, j’aurais peut-être plus affiné l’écriture, au risque aussi de, peut-être, ce côté brut. Mais je lui aurais donné une dimension sans doute plus introspective. J’aurais aimé détailler la constitution psychologique de certains personnages. J’aurais aimé ainsi expliquer les ressorts psychologiques de mon père, comment, en raison de sa naïveté, on a pu échapper à une espèce d’allégeance totale à la figure paternelle toute-puissante, allégeance qu’on observait dans le voisinage.

La figure de la mère algérienne également est largement désacralisée dans votre livre… La vôtre semblait vous vivre comme une extension d’elle-même et vous considérer comme une rétribution face à la dureté de la vie.

C’est une figure tutélaire de la culture méditerranéenne que je décris aussi. Quand elle me dit, enfant, « j’ai eu un seul fils, pas sept », je trouve cela courageux. Du coup, je l’ai déifiée pour ce courage, et pas pour la maternité mythique. Elle a assumé, alors que les autres mères prétendent aimer leurs enfants de la même manière. La mienne, non. Elle a été, elle est encore d’une dureté implacable. Ses enfants courent encore éperdument derrière son approbation, en quête de réhabilitation. Elle nous a donné ainsi, peut-être sans s’en rendre compte tout à fait, des armes incroyables pour affronter la vie. Mais, en même temps, a été donné ce quelque chose d’impitoyable qui fait croire qu’il n’y a pas de salut pour nous. Mais j’ai décidé de ne plus attendre ce salut. Je suis entré alors dans quelque chose de dur qui est « tire un trait sur ta mère ». Pourtant, j’aurais aimé nous retrouver dans une forme de paix. Je ne sais pas ce que je peux bien attendre d’elle. Et pourtant, je demeure habité par l’attente d’une forme de reconnaissance.

Et où trouviez-vous la douceur nécessaire à un enfant ?

Je n’ai que le souvenir d’avoir été aimé à un moment donné. Et après, et après (silence)…, c’est comme si elle nous avait donné des forces pour nous en passer. Par exemple, elle a tout fait malgré elle pour que nous ne croyions pas en Dieu tout en nous reprochant de ne pas y croire. Je peux l’illustrer par une anecdote : elle me coince un jour, adolescent, pour que je fasse mes devoirs. Elle fait sa prière, mais je sens qu’elle a plus le souci de savoir si je suis concentré que de sa prière. Je sens presque qu’elle pourrait abandonner Dieu en échange de ma réussite. Forcément, elle immisce alors un doute dans mon esprit vis-à-vis de la religion.

Vous racontez comment l’élection de Mitterrand fait souffler un vent de panique dans votre quartier…

Pour nous, Mitterrand était associé à la guerre d’Algérie, au fait qu’il avait fait condamner à mort un grand nombre de militants du FLN quand il était de la Justice dans le gouvernement de Guy Mollet. Mes amis français célébraient sa possible victoire, et dans le quartier, on préparait les valises, les itinéraires pour fuir. On gardait une mémoire vive de la guerre dans notre quartier. Mais, peu à peu, le quartier a été apaisé en voyant la politique menée. Il a fallu un travail de vingt ans de réhabilitation auprès de nos parents de la gauche. Pour eux, c’était l’Algérie française.

Braudel disait que « la France, c’est la langue française ». Pour vous, cela a été vrai à travers la littérature surtout…

C’est par la langue que je me suis trouvé, que j’ai fait des choix. Par les mots, je me suis surpris à me retrouver dans des élans naturels. J’ai très vite utilisé des termes châtiés, pour le simple plaisir, mais aussi pour la revanche que cela représentait. Comme fils d’immigré, je me devais de maîtriser cet imparfait du subjonctif. Mais ce faisant, j’étais en décalage constant dans mon quartier où j’étais le poète, l’écrivain public, celui qui parlait autrement. J’étais certes porté par l’idée qu’on est avant tout un individu et qu’on n’appartient pas à une race, classe, groupe. Mais j’étais aussi dans cette mythologie qui dit « nous les Arabes, nous les immigrés, nous les Berbères, nous les pauvres ». Pour garder ses amis, il fallait être dans les mêmes codes, notamment dans le rejet de l’école. C’était schizophrénique.

La phrase en exergue de votre livre est « l’exception française, c’est d’être français et de devoir le devenir ». Comment devient-on français, et surtout « comment peut-on être français » ?

Je pense que c’est une lubie derrière laquelle courent les « Français » eux-mêmes, et nous, issus de l’immigration, nous courons derrière eux à notre tour. J’ai été français, mais la conscience politique, la guerre d’Algérie, le fait d’être fils de combattant du FLN m’ont amené à me « défranciser ». Mais pour cela il fallait partir du postulat que j’étais déjà français. Mais je n’ai jamais été considéré comme tel. Je pense pourtant avoir été plus français que de nombreux amis, car, très tôt, j’ai adhéré à la littérature. Pourtant, il me semble que nous le sommes plus que certains, car nous voulons l’être. Seulement, nous n’avons pas les bonnes accréditations. Il faut savoir aussi ce qu’est être français ? Je n’ai pas la réponse, mais la question est posée. Je voudrais y voir une identité multiple, qui ne doit pas se résumer à deux mille ans d’histoire judéo-chrétienne, à la couleur de la peau. Il faut un autre récit, une identification cosmopolite avec de nouveaux symboles.

La France est-elle prête ?

Absolument pas. Les freins sont multiples. Je prends l’exemple de la gauche. Elle a eu peur. Elle voulait bien de nous, les « Beurs », mais seulement d’un point de vue théorique, car cela correspondait bien à son schéma théorique universel. Mais la réalité, électorale notamment, la poussait à n’agir qu’à tâtons. Ce « à tâtons » a tout cassé et nous a éreintés ces trente dernières années. Ce n’est pas un « non » définitif qui a fait du mal, mais ce fameux argument qui pose qu’« il faut du temps ». La peur de faire sauter le socle de l’histoire, le fait qu’il faille aussi des « Mohamed » dans les stèles, tout cela ne passe pas. Puis-je aimer l’Algérie et être français au-delà de tout ? Puis-je venir avec ma part de subversion et être français ?

Entre 1983, la marche dite des « Beurs » et le camp « décolonial » qui s’est tenu cet été à Reims, quel regard portez-vous sur la lutte antiraciste ?

En 1983, cette marche était naïve, idéaliste. On débarquait en disant « égalité des droits ». On pensait que des décrets allaient suffire pour mettre en place cette réalité. Mais, depuis trente ans, les mots « République », « Égalité » ont été réinterprétés comme une arnaque. La jeune génération nous reproche de nous être fait avoir. D’où leur enfermement dans l’identitaire, dans quelque chose de plus dur. Il y a désormais une forme de désillusion. Je suis aussi désabusé. Mais je me console en me disant que je peux vivre ainsi. Mais je dis à cette jeune génération, « ne vous fourvoyez pas, vous êtes français ». Je préfère ainsi faire allégeance à la République, même si elle m’a tout donné et n’a rien donné à mes frères du quartier. Mais il faut bien s’appuyer sur quelque chose, et intellectuellement, je ne comprends pas autre chose que la démocratie à la française et la République. Ce sont encore des mots probants, mais qui ont tout simplement été avec le temps, fourvoyés, bafoués. Il faut la reconnaissance de ce dévoiement.

Comment jugez-vous les débats actuels sur l’identité ?

La France a peur (rires). Ils sont terrorisés, car le socle identitaire et culturel bouge. Oui, il faut s’y faire, il va y avoir des musulmans partout, et ce n’est pas pour autant qu’ils seront moins français et moins patriotes. Nos parents sont depuis plus de soixante ans en France, et pourtant on hésite encore à leur donner le droit de vote. J’envisage le pire pour 2017, je ne vois aucun courage politique, que ce soit à gauche ou à droite. Je continue à penser que la seule idée qui vaille, c’est l’universel. Mais qui le définit, c’est toute la question. Je ne sais pas plus parfois moi-même. Car on a fait de cet universel, tout et son contraire...

Photo : Première de couverture du roman de Magyd Cherfi, "Ma part de Gaulois" (Actes Sud). © Actes Sud

Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois (Actes Sud), septembre 2016