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France : Le burkini ouvre une nouvelle ligne de fracture chez les féministes

samedi 10 septembre 2016, par siawi3

Source : http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/09/08/le-burkini-ouvre-une-nouvelle-ligne-de-fracture-chez-les-feministes_4994264_1653130.html

Le Monde,

VENDREDI 9 SEPTEMBRE 2016

LE MONDE | 08.09.2016 à 06h42 • Mis à jour le 08.09.2016 à 09h33 |

Les féministes divisées après le débat sur le burkini
De plus en plus de militantes s’opposent à de nouvelles restrictions au port de signes religieux

gaëlle dupont

Les clivages, les féministes connaissent. Plusieurs vi­sions s’opposent de lon­gue date à propos de la pé­nalisation des clients de prosti­tuées, de la gestation pour autrui ou du port du voile. Mais l’épisode des arrêtés anti­ « burkini », qui s’est poursuivi le 6 septembre avec la validation par le tribunal administratif de Bastia de celui pris à Sisco (Haute­Corse), provo­que une fracture plus profonde que jamais. En outre, les lignes bougent. L’opposition aux arrê­tés, et plus largement à de nouvel­les restrictions concernant le port de signes religieux dans l’espace public gagne du terrain, en particulier chez les plus jeunes.
En témoigne le positionne­ment, à première vue surprenant, d’organisations ou de personnali­tés féministes connues pour leur attachement à la laïcité. L’es­sayiste Caroline Fourest ou la me­neuse des Femen en France, Inna Shevchenko, ont fermement con­damné les arrêtés pris par une trentaine de maires du littoral, qui interdisaient aux femmes portant un burkini (ou tout vête­ment ne laissant apparaître que le visage, les mains et les pieds) de se rendre sur les plages. Les associa­tions Osez le féminisme ! ou les Effronté.e.s ont également désap­prouvé ces mesures.
Sans pour autant défendre le vê­tement. « On sait très bien que, même en France, l’oppression pa­triarcale s’exerce via le burkini et via le voile », observe Claire Serre­ Combe, porte­ parole d’ Osez le fé­minisme !. « Le voile est le signe d’une réduction des femmes au corps et au sexe, analyse Martine Storti, ancienne militante du Mouvement de libération des femmes. Il signifie qu’un corps qui n’est pas caché est à tout le monde. Cette volonté de contrôler le corps des femmes caractérise toutes les religions du Livre. »
Cependant, ces militantes rejet­tent l’interdiction, pour plusieurs raisons. D’abord, la plage n’est pas l’école. En 2004, lors du débat sur l’interdiction des signes religieux dans l’espace scolaire, le débat portait sur des mineurs, soumis à l’influence des adultes, dans un lieu consacré à l’apprentissage. Malgré des voix divergentes, les féministes s’étaient globalement ralliées à la loi. Tout comme en 2010, au moment de l’interdic­tion de la burqa, qui dissimule le visage, et posait de ce fait un pro­blème spécifique.
Cette fois, le vêtement en cause laisse le visage apparent. Son port est conforme à la loi fondatrice de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, qui n’interdit pas l’expression religieuse dans l’espace public, à laquelle l’attachement reste très fort. C’est pour cela que la philosophe Elisabeth Badinter, in­terrogée le 28 août par la radio suisse RTS, s’est dite « absolument contre une loi contre le burkini », tout en estimant que le porter à Nice après les attentats était « une provocation dégoûtante ».

Instrumentalisation du sujet

Le vêtement litigieux est porté par des femmes majeures, dont les motivations sont extrême­ment variées : signe de piété, effet de mode, affirmation identitaire et religieuse, réaction au racisme, conformisme, obligation faite par les hommes… « Il n’y a aucune rai­son de leur confisquer la parole », affirme Fatima Benomar, porte­ parole des Effronté.e.s.
Surtout, ces militantes redou­tent l’instrumentalisation du su­ jet au service du racisme antimu­sulman. « On est toujours en train de pointer du doigt les mêmes per­sonnes, observe la militante Caro­line De Haas. Ce que m’inspire per­sonnellement le port du voile n’est pas le sujet. Je ne veux avoir aucune parole qui stigmatise. »
« Les élus qui ont pris ces arrêtés ne s’intéressent pas à l’égalité entre les sexes, ajoute Claire Serre­ Combe. L’amalgame entre l’atten­tat du 14 juillet et ces femmes est inacceptable. »
Le refus de l’interdiction s’ap­puie enfin sur des considérations « stratégiques ». « Ceux qui croient pouvoir faire reculer la mode inté­griste en l’interdisant partout se trompent, écrivait Caroline Fou­rest sur son blog, le 16 août. Ils ob­tiendront l’effet contraire à celui recherché : faciliter la propagande victimaire, et donc la mode du burkini. » « Le comble, c’est que l’interdiction permet aux repré­sentants de l’islam radical de dire qu’ils sont du côté de la liberté ! », selon Martine Storti.
Pour Hanane Karimi, doctorante en sociologie se revendiquant d’un féminisme « décolonial », le débat sur le burkini est « un tour­nant significatif ». « Le travail de terrain a payé, explique-­t­-elle. Les organisations féministes “mains­tream”, qui n’ont longtemps vu dans le voile qu’une oppression sexiste, semblent avoir compris que les femmes concernées peu­vent s’exprimer et qu’elles sont tou­chées par des discriminations. »
Dans le camp d’en face, la réac­tion est virulente. L’essayiste Ly­dia Guirous, membre du bureau politique des Républicains, parle de « politique de l’autruche » et même de « lâcheté ». « Les droits des femmes ont vocation à être universels, mais la crainte d’être taxé d’islamophobie l’emporte, s’insurge-­t­-elle. Ces militantes se mobilisent pour défendre les filles opprimées par Boko Haram [au Nigeria], mais quand il y a un défilé de femmes sans voile en France, il n’y a plus personne. Il ne faut pas se laisser prendre au discours des islamistes, qui mettent toujours en avant les femmes et les enfants qui seraient maltraités par la France, pour faire avancer leur vision. Ils font cela partout. »

« Violence symbolique »

Cette position est partagée par une partie de la gauche – notam­ment par le premier ministre, Ma­nuel Valls, ou la ministre des droits des femmes, Laurence Ros­signol (même si elle n’a pas expli­citement soutenu les arrêtés). An­nie Sugier, militante féministe historique, présidente de la Ligue du droit international des fem­mes, membre du Parti socialiste, s’inquiète des progrès du « relati­visme culturel » et reproche aux jeunes militantes « d’abandonner celles qui partout dans le monde se battent contre la pression des inté­gristes islamistes ».
Son communiqué de soutien aux arrêtés anti­burkini, publié fin août, a rassemblé une dizaine d’associations.
« Le voile est une violence symbo­lique, affirme­-t­-elle. Le fait que des femmes soient volontaires pour le porter ne lui retire en rien son sens. Entre celles qui résistent et celles qui s’accommodent de la domina­tion masculine, par inconscience ou par choix, il est temps de choisir son camp »