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Algérie : La violence ordinaire, « Un phénomène qui met en danger la paix sociale »

Les séquelles de la ’décennie noire’

mercredi 14 septembre 2016, par siawi3

Source : http://www.elwatan.com/actualite/un-phenomene-qui-met-en-danger-la-paix-sociale-11-09-2016-328525_109.php

Dr Mahmoud Boudarène. psychiatre
« Un phénomène qui met en danger la paix sociale »

le 11.09.16 | 10h00

Ahcène Tahraoui

- Les kidnappings et les meurtres d’enfants prennent des proportions dangereuses en Algérie. Comment expliquez-vous la propagation de ce type de crime, nouveau dans notre société ?

Les enlèvements et assassinats d’enfants sont en effet un phénomène nouveau. En tout cas leur répétition doit interpeller la communauté et les autorités publiques. Il se passe sans doute quelque chose dans la société qui n’est pas seulement en relation avec la violence ordinaire. Il s’agit de quelque chose de très grave qui met en danger la paix sociale. Nous ne pouvons pas, en effet, nous contenter de retenir l’idée qu’il s’agit de comportements en relation avec la simple délinquance. Le dernier enfant à avoir été enlevé et assassiné est ce petit garçon de Oum El Bouaghi. Il a été, selon ce que rapporte la presse, tué par sa propre tante. Quelle lecture pouvons-nous faire de cet acte abject ?

Un enfant qui se fait assassiné par un membre de sa famille. Ce n’est pas un fait banal. L’enquête apportera sans doute des éléments d’explication et jettera la lumière sur les motivations qui ont conduit à cet assassinat, mais je peux dire sans risque de me fourvoyer dans des conjectures que l’appartenance familiale, que le lien de filiation, n’ont pas suffit dans ce cas à protéger l’enfant. Cela veut dire que les mécanismes régulateurs et les interdits qui organisent et fondent les relations à l’intérieur de la communauté familiale ne sont plus opérants.

Quelque chose de grave s’est produit dans notre société. Appartenir à la même famille ou au même groupe social ne constitue plus une garantie de protection. Un cas de figure que l’on observe ou qui n’arrive que dans les communautés défaites, déconstruites et en proie à une situation de désordre social, d’anomie. La presse s’est régulièrement interrogée à ce sujet et a manifesté — à juste titre — son inquiétude sur la criminalité croissante à l’intérieur des familles. La société algérienne a changé, je crois qu’il est essentiel d’en prendre conscience afin d’apporter avec lucidité les solutions appropriées.

- Peut-on connaître les causes qui contribuent à l’émergence de ces violences à l’égard des enfants ?

La violence ordinaire s’est accrue dans notre société. Une sorte de violence plus spécifique, disons plus orientée, en particulier envers les femmes et les enfants, est apparue depuis quelques années. Un fait qui n’est pas banal et qui doit être décodé. C’est ce que je viens de tenter d’expliquer.

Mais si cette criminalité à l’intérieur des familles ou plus généralement dans la communauté concernent plus souvent les enfants et les femmes, c’est parce qu’ils en sont les maillons faibles. Pour des raisons différentes, bien sûr, et qu’il ne me sera pas possible d’expliquer ici. Il est certain que l’enfant est une proie facile qui est à la merci du prédateur potentiel. Un enfant ne peut pas se défendre et peut être abusé, en particulier par le délinquant sexuel qui aura jeté son dévolu sur lui.

Rien de plus aisé quand la victime est dans la ligne de mire de son bourreau. Les exemples d’enlèvements pour des raisons de pédophilie sont fréquents à travers le monde. Ils sont le fait d’individus antisociaux qui présentent des troubles de la personnalité. Des sujets habituellement identifiés comme des déséquilibrés psychiques qui ne reconnaissent aucune autorité et qui mènent une existence dans la transgression sociale permanente.

Ce qui ne les exonère pas de leur responsabilité pénale et sociale. Si cette délinquance s’exprime aujourd’hui plus souvent dans notre société c’est parce que les remparts sociaux qui mettaient à l’abri l’enfant ne sont plus. L’enfant — comme la femme — sont sacralisés dans notre communauté. De toute évidence, ce n’est plus le cas. Les interdits, je le soulignais plus haut, qui servaient de digue protectrice sont tombés facilitant ainsi les comportements de prédation en créant l’opportunité.

- Quelles propositions préconisez-vous pour lutter contre ces crimes ?

Il faut que l’ordre social revienne. Pour cela, il faut appliquer la loi et réprimer sévèrement ce type de crime. Cela est un lieu commun. Le code pénal a été amendé, dans ce sens, avec l’ajout de l’article 293 bis. Mais cela ne suffit pas. Chacun sait que l’ordre social est dans une relation dialectique avec l’ordre institutionnel.

Cela veut dire que l’ordre doit revenir aussi dans le fonctionnement des institutions de la République. Cela veut dire aussi que la loi — pour qu’elle soit respectée et opérante — doit s’appliquer pour tous de la même façon. Or, la société assiste, depuis plusieurs années, à des scandales de corruption et de prévarication des richesses nationales, qui ont concerné des responsables d’un haut niveau, sans que ceux-ci ne soient inquiétés.

Des crimes économiques qui sont restés impunis. Cela fait désordre et n’est pas bon pour l’autorité de l’Etat. L’exemplarité n’est pas un miroir aux alouettes, il est un facteur important, déterminant, pour assurer la pérennité de l’ordre social, par la présence notamment de modèles de probité et de droiture.

Force est de constater que l’image que renvoie présentement l’autorité de l’Etat en est loin. Mais il n’y a pas que cela. La concorde civile et la réconciliation nationale ont d’une certaine façon failli et montré des limites dans leur application. Elles ont sans doute laissé dans l’esprit des citoyens, plus à raison qu’à tort, l’idée (la conviction) de l’impunité des auteurs des actes terroristes. Nombreux en effet ceux qui ont été absous de leurs crimes pour s’être seulement repentis.

Bien sûr, si cet épisode de l’histoire récente de notre pays n’a pas encore livré tous ses secrets, il est évident qu’il participe au désordre social qui s’est actuellement emparé de notre société. Si je dois résumer ma pensée, je dis qu’il faut punir sévèrement les auteurs de ces actes mais qu’il est primordial, sinon fondamental, de restaurer l’image d’une justice qui s’applique de façon impartiale pour tous.

Le jour où la loi s’appliquera pour les intouchables, ceux qui sont considérés ou qui se considèrent comme tels, quels qu’ils soient, alors l’autorité de l’Etat reviendra et l’ordre social reviendra avec. Les interdits s’érigeront à nouveau dans la conscience sociale, dans l’inconscient de chacun, et les mécanismes régulateurs sociaux se remettront naturellement en place.