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France : Roubaix, voilées et non voilées...

samedi 24 septembre 2016, par siawi3

Source :

Par Stéphanie Maurice, Envoyée spéciale à Roubaix —

23 septembre 2016 à 09:16

Dans cette ville du Nord où la population musulmane est importante, le port des différents foulards s’affiche dans toute sa diversité. Que ce soit pour les grand-mères ou les lycéennes, il résulte souvent d’un choix complexe, entre tradition, croyance et réputation.

A Roubaix, « chacune porte le voile pour des raisons différentes »

Le voile, une obligation ou un choix ? Dans les rues de Roubaix, cette ville du Nord aux six mosquées, dont 40 % de la population vient d’un pays à tradition musulmane, Maghreb, mais aussi Afrique subsaharienne, la réponse est variée et complexe. « Il n’y a pas une femme voilée type, et chacune le porte pour des raisons différentes », rit Imene, 21 ans, étudiante en lettres, foulard lâche sur les cheveux. Elle, elle l’assume comme l’aboutissement d’un cheminement intérieur, l’envie d’une pudeur. Il suffit de s’asseoir sur un banc dans le centre-ville, un mercredi après-midi, pour comprendre cette diversité. Les manières de cacher les cheveux sont multiples, foulard bariolé kabyle noué derrière la tête, hijab qui flotte aux épaules, soigneusement coordonné aux restes des habits, ou, rarement, le niqab noir qui ne laisse voir que les yeux et le nez.

« Je ne mettrai jamais ça, je ne suis pas Zorro, moi », se moque Ouarda, 78 ans, les yeux surlignés de khôl, un voile crème juste posé sur la tête, avec des mèches rousses de henné qui s’échappent. Dans sa génération, le voile est une affaire d’habitude et de tradition, et il n’a rien à voir avec ceux venus d’Arabie Saoudite ou d’Iran. C’est la tenue traditionnelle algéroise. Elle est arrivée en France en 1962, à l’indépendance : son mari était harki, ils ont dû fuir. Elle en a profité pour raccourcir son voile, « pfuiit », rit-elle, en coupant l’air avec les ciseaux de ses deux doigts, et enlever le triangle de dentelle qui lui cachait les lèvres. Aucune de ses quatre filles n’est voilée. « Ni ma belle-fille, qui le portait quand elle est arrivée du bled. Maintenant, elle l’a enlevé. » La France, pour elle, c’est cette liberté.

« Je danse chez moi, avec mes cousines »

Pour autant, la jeunesse musulmane roubaisienne se méfie du regard des autres. Dounia, Inès et Anissa, croisées à la sortie des classes, devant le lycée professionnel Jean-Moulin, sont dans la même seconde, un bac pro ASSP (Accompagnement, soins et services à la personne). Elles rêvent d’être puéricultrice ou infirmière. Inès est voilée, avec un hijab, Dounia et Anissa, non. Elles sont toutes les trois issues de familles pratiquantes, où les mères portent le foulard. « Les parents nous laissent le choix, ce n’est pas forcé, précise Dounia. Il faut être prête. » S’astreindre aux cinq prières obligatoires. « Avec l’école, ce n’est pas facile, on en rate, et quand on rentre à la maison, on doit tout rattraper », souligne Anissa. « Des fois, ça me gave. » Puis, c’est une attitude à tenir. « Il faut cacher ses formes », détaille Dounia, au joli décolleté généreux. « Moi, je suis une folle, je m’habille comme je veux, je fais ce que je veux. Celles qui mettent le voile, elles ne peuvent pas. » A ses côtés, pour la première fois de la conversation, Inès tique. Son amie la regarde : « Ben oui, tu ne peux pas aller dans un bar à chichas ou dans une boîte à nuit, ils vont te traiter. Moi, je peux arriver comme ça en criant et en dansant. » Elle lève les bras et les agite, écroulée de rire. Inès la contredit, avec douceur. « Mais je danse chez moi, avec mes cousines. » Elle met le voile par choix, pour être en accord avec sa religion : c’est une évidence, le Coran l’impose à la femme. Ce point-là, aucune d’elles ne le discute : cette interprétation, encore très controversée il y a quelques années, s’est désormais imposée à Roubaix.

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Dounia et Anissa espèrent un jour se voiler, quand elles se sentiront assez fortes. « Car tu le portes à vie, exagère Dounia. Le pire, c’est de le mettre, de l’enlever, y a plein de filles qui font ça, et là, tu te fais traiter. » Celles qui ont cédé à l’effet de mode du voile, en espérant gagner une aura de religiosité, celles-là sont considérées comme des « crasseuses ». « Une fille pas bien, qui ne se respecte pas », décrypte Dounia. « Dans notre génération, les garçons estiment que les filles voilées, elles le font pour leur intérêt, pas pour la religion. » Comme une façon de rassurer les parents et les grands frères, et gagner un peu de liberté. Melisa, 22 ans, vendeuse en boutique, pétulante, ongles vert fluo, clope et cheveux libres est « de culture arabo-musulmane », et ne se voilera jamais, même si elle respecte les « mamans qui le font ». « C’est du n’importe quoi, les filles voilées le mettent pour faire la belle, l’hiver on se voile, l’été on l’enlève parce qu’il fait trop chaud. Et celles que les parents obligent, c’est pas mieux : elles l’enlèvent à l’école, et elles sont en minijupe en dessous. » Elle confirme la méfiance masculine : « Ils ont bien compris l’effet de mode, les filles qui le mettent et se maquillent en même temps. Pour eux, maintenant, une fille voilée, c’est une pute ! »
Le temps de la provocation est passé

Melisa force le trait. La pression sociale, Imene, l’étudiante en lettres, la voit surtout là, dans cette difficulté nouvelle à afficher son attachement à l’islam. « Depuis les attentats, les gens me regardent encore plus. C’est pesant. » A la sortie de Jean-Moulin, elles n’étaient pas si nombreuses à sortir le hijab du sac, à l’ajuster, en marchant. Le temps de la provocation est passé. « Avant, le voile, c’était d’abord une affaire revendicatrice », témoigne Nicole Provo, présidente de la Fédération des associations laïques de Roubaix. Elle affirme qu’aujourd’hui, les règles de la laïcité sont globalement bien respectées à Roubaix, même si à la cantine, certains animateurs ont vite fait de s’étonner de la présence d’un enfant, catalogué de culture maghrébine, qui mange pendant le ramadan.

Quand ce sont les hommes qui imposent le port du voile, ce qui arrive régulièrement, il est difficile de faire la part entre sexisme, poids de la culture et religion. « Moi, ma femme, elle portera le voile, parce que je veux pas que d’autres hommes la regardent », s’exclame ainsi Nassim, 17 ans, déjà jaloux. Les trois lycéennes ont une amie obligée à se voiler par son père. « Il n’est même pas religieux », s’indigne Dounia. C’est juste une question de réputation. La jeune fille rêve de s’en défaire, mais craint les ragots. Dounia, lucide, soupire : « Elle est forcée par son père, et par elle-même. »

Stéphanie Maurice Envoyée spéciale à Roubaix