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France : Témoignages de femmes de culture musulmane, croyantes ou non.

samedi 24 septembre 2016, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/apps/2016/09/temoignages-francaises-musulmanes/#item-5o

Témoignages (extraits)

Les prénoms suivis d’une astérisque (*) ont été modifiés.

Recueillis par Virginie Ballet, Maïté Darnault, Sarah Finger, Mathilde Frénois, Dounia Hadni, Stéphanie Harounyan, Kim Hullot-Guiot, Catherine Mallaval, Elsa Maudet, Emanuèle Peyret et Marie Ottavi.

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« La laïcité doit être cultivée »

« Je suis française, réunionnaise et de confession musulmane. Mais ce dernier aspect n’a pas besoin d’être annoncé, mis en avant dans mes relations aux gens. Se dire "française musulmane" n’a pas de sens : on ne dit pas "français juif" ou "français catholique". Je suis pratiquante au quotidien, je cultive certaines valeurs, certains principes. Mais cela reste de l’ordre du privé : je n’ai pas besoin de le cacher, ni de l’afficher d’ailleurs.

« Je ne porte pas le voile, je n’ai jamais ressenti aucune pression à ce sujet. Ma mère et mes sœurs le portent. Cela n’a jamais empêché ma mère de travailler dans un bureau. Après, la capacité à vivre ensemble est peut-être plus prononcée à la Réunion. C’est une société qui s’est fondée sur ce mélange de cultures et d’origines. Les musulmans, catholiques, hindous, tamouls, chinois vivent ensemble depuis toujours et se respectent. A la Réunion, dans la même journée, on peut entendre les cloches des églises sonner et l’appel à la prière. Tout le monde est arrivé sur cette île avec l’envie de s’intégrer, au-delà des différences de pratiques, de croyances.

« Demander aux musulmans d’être discrets, ça veut dire quoi ? Ne pas dire que je ne mange pas de porc ou de viande quand je vais au restaurant ? Ben non, je le dis, comme d’autres disent qu’ils sont végétariens ou sans gluten. Ou ne pas dire qu’on fait ramadan ? Quand je jeûne, je n’empêche personne autour de moi de manger et ça m’est égal.

« La polémique sur le burkini, c’est un peu la crise de la peur du vide médiatique de l’été. Ça fait dix ans que cette tenue existe. Certaines le portent par pudeur, par complexe, par refus de ce culte du corps parfait en taille 36 et sans poil. Et ça concerne combien de personnes en France ? Tellement peu. Tout ça détourne l’attention de sujets beaucoup plus importants, dont les politiques devraient vraiment s’emparer : le chômage, les problèmes d’accès à la santé, la question des migrants, la guerre en Syrie, l’écologie. Les politiques devraient aussi plus travailler à l’intégration des jeunes, pour qu’ils aient une identité laïque forte et ancrée.

« La laïcité doit être cultivée. Si aujourd’hui, on sent qu’on a besoin de la réaffirmer en France, c’est qu’on n’a pas dû en prendre suffisamment soin, qu’on a dû rater des choses en amont. »

Nassima, 35 ans, infirmière et consultante en santé, Nanterre (Hauts-de-Seine)

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« La question de la confession reste quelque chose d’intime »

« Je suis française, d’origine maghrébine par mon père. La question de la confession reste quelque chose d’intime. Mon père m’a transmis les valeurs de paix et de tolérance de l’islam. Cette éducation que j’ai reçue, j’ai pu la retrouver dans les écrits. J’ai décidé d’être pratiquante, sans porter le voile, quand j’avais 23 ans. Je n’ai jamais rencontré de problème de discrimination. En revanche, même si je continue de penser que notre société reste globalement tolérante, je sais qu’une femme qui décide de se voiler aujourd’hui en France peut s’attendre à une épreuve, c’est évident et ça me désole.

« Pour moi, la pratique religieuse est individuelle et intime. Sur les questions de "visibilité", de "discrétion", j’interroge la notion de liberté en France. Jusqu’où et pour qui ? On a parfois l’impression qu’il existe une liberté à deux vitesses. Vous êtes libre à partir du moment où vous correspondez à une idée que veut imposer un certain nombre. Ce n’est pas du tout ça le principe de laïcité. Le voile et le burkini sont de faux problèmes qui tendent à discriminer et à créer des communautés, d’autant que les interdictions interviennent suite aux attentats et sous-tendent un lien trop rapide entre pratique religieuse et radicalisation. Les femmes qui les portent ne représentent pas une menace pour la France. Sur une plage, je ne suis pas plus dérangée de voir une femme en burkini que de voir une femme avec un string et pas de haut, chacun demeure libre. Il a le choix de son comportement tant que ça ne nuit pas à autrui.

« Je suis élue municipale sans étiquette depuis 2007. Il y a des choses primordiales à régler en France, l’éducation, l’emploi, des enjeux de cohésion sociale, je ne comprends pas que des hommes politiques en charge d’une nation, puissent accorder autant d’importance à ce genre de phénomène. Au lieu de se demander comment faire société, comment limiter la violence, ils créent des divisions et attisent les peurs. Si j’ai un appel à lancer aux dirigeants, c’est de calmer leurs angoisses. De leur rappeler qu’ils ont une grande responsabilité d’union de la nation. La France est multiple, cosmopolite, a plusieurs origines et il faut l’accepter. »

Dalila, 39 ans, directrice de services de protection de l’enfance, Tarare (Rhône)

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« Je suis fière d’être une Française laïque et républicaine »

« J’ai grandi dans un village près de Perpignan, dans un lotissement d’une vingtaine de maisons. Mes parents sont d’origine marocaine, je côtoyais des Français, des Espagnols, des Catalans et des pieds-noirs, mon voisin était juif… Nous étions bien ensemble, les croyants vivaient leur foi discrètement, nous nous invitions mutuellement pour les fêtes, l’Aïd ou Noël… J’allais aux bals populaires, j’avais le droit de sortir avec des garçons. C’était un autre monde. Aujourd’hui, je travaille au sein d’un collège fortement marqué par la non-mixité. En sortant de cours, des jeunes filles de 13 ou 14 ans se servent des vitres de l’établissement comme d’un miroir pour ajuster leur voile. Est-ce pour elles un choix ? Ont-elles conscience qu’il leur est imposé ? Elles ne le reconnaissent jamais et disent qu’ainsi, elles s’achètent une paix dans le quartier… Je n’ai rien contre la religion à partir du moment où c’est un choix librement réfléchi et consenti. Or dans quelle mesure les femmes qui portent un burkini sont-elles libres ? Ce n’est pas ma vision de la liberté.

« Je suis fière d’être une Française laïque et républicaine. Je veux vivre au sein d’une République laïque. Je veux former des libres penseurs, et je suis prête à revendiquer ma liberté. Ici, je continue à recevoir les parents d’élèves habillée en tailleur et en talons, et ça ne me pose aucun problème. Mais il faut savoir que certains parents n’ont plus de contacts avec la société française, qu’ils ne parlent pas français, et ne côtoient pas d’autres façons de vivre. Voilà le résultat du manque de mixité, des politiques aboutissant à la concentration de populations identiques au sein d’un même quartier. Les actes de terrorisme rejaillissent sur nous tous.

« A mes enfants qui s’interrogent, j’explique qu’il y a beaucoup de gens qui se perdent dans la religion… Comment en est-on arrivé là ? Je suis assez pessimiste sur l’évolution des choses à court terme mais travaillant dans une école, je dois conserver mon optimiste. Je souris en voyant, à la sortie des classes, des filles maquillées rigoler avec leurs copines voilées. C’est aussi ça, la cohabitation. C’est en vivant ensemble que les gens s’adaptent et évoluent. J’espère qu’un jour tous ces jeunes se sentiront enfants de la République et pas enfants d’un quartier, ou d’une religion. »

Nadia, 45 ans, athée, principale adjointe de collège, Montpellier (Hérault)

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« Je suis d’abord une femme, une mère, une prof »

« Je suis née en France, d’origine turque. Si je devais me définir, je dirais que je me sens humaine avant tout. Je suis d’abord une femme, une mère, une prof… Ma religion vient en dernière place. Cela ne regarde personne et relève du domaine privé. Je suis de confession musulmane, et je ne me voile pas. Je m’habille "comme tout le monde", on ne peut pas deviner ma confession en me voyant.

« Dans la famille, on est très ouvert d’esprit : mon fils est scolarisé dans le privé catholique. Nous faisons découvrir notre religion à nos enfants, mais nous n’influencerons pas leurs choix personnels à l’âge adulte. Plus jeune, j’ai porté le voile, mais je vivais mal le regard des autres : on se moquait de moi, on me disait : "Tu n’es pas belle comme cela"… Et beaucoup assimilaient ce foulard à un manque de liberté. J’ai décidé de le retirer en entrant à la fac. Au fond, peut-être que moi non plus je ne comprenais pas vraiment pourquoi je le portais.

« Ma mère porte le voile. Dans les années 90, personne ne lui faisait de critiques. Désormais, le climat s’est dégradé. Il y a deux ans, quelqu’un a failli lui foncer dessus en voiture alors qu’elle traversait la route, et l’a aussi agressée verbalement. Est-ce que ce genre d’agression ne survient pas parce qu’on stigmatise le voile, parce que les amalgames sont nombreux ? Les politiques y sont pour quelque chose. Chercher à interdire le burkini, c’est porter atteinte à la dignité et à la liberté d’expression de celles qui voudraient être libres de le porter. Et puis, au-delà du débat sur ce vêtement en lui-même, toutes les femmes devraient se sentir concernées. Bon sang, pourquoi laisser des hommes converser de la sorte sur ce que doivent, ou non, porter les femmes ?

« Au fond, pour moi, la laïcité, c’est la liberté et la tolérance, des deux côtés, musulmans ou non. Tout le monde devrait pouvoir vivre la religion à sa manière, mais beaucoup de gens ont des préjugés sur l’islam. Certains médias ont aussi leur part de responsabilité : pourquoi parler de "terroristes islamistes" ? Dans "islamistes", il y a "islam". Or, ces gens sont des fous, des malades mentaux qui n’ont rien à voir avec cette religion. Tout cela me fait redouter le climat de la campagne présidentielle à venir. Pour autant, je ne quitterai pas la France. J’y suis née, je me sens française, je n’abandonnerai pas ce pays. »

Neslihan, 33 ans, enseignante en congé parental, Lyon (Rhône)

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« On me dit "toi, c’est pas pareil" »

« Je vis dans un village de 300 habitants. Aux dernières élections régionales, ils ont voté à plus de 40% pour le Front national. Mais moi, "c’est pas pareil". Les gens me disent "les Arabes, ils sont fous, mais toi c’est pas pareil", "elles nous font chier avec leur voile, avec leur religion à la con, mais toi c’est pas pareil". Quand on me voit, on me dit "t’es algérienne" mais je me sens à 400% française. Les autorités ont demandé aux gendarmes d’être devant les écoles. Quelques jours après la rentrée, des parents d’élèves ont dit : "Regarde, il y a les flics parce que des gens sont radicalisés et fichés S." Il y avait une femme voilée à 10 mètres. Elle est née ici, elle a grandi ici. Ils ont commencé à dire : "Elle a une ceinture sous sa robe, elle va se faire péter", "c’est elle qui s’est radicalisée". Je bouillais, ça m’a rendue folle. Ces gens, je les appelle "les BFM". BFM, c’est leur Bible.

« L’islam me tient à cœur. Ma religion m’apaise et me donne une ligne de conduite : le respect, l’entraide. Je fais mes prières, je mange halal. Pour l’Aïd, mes enfants n’iront pas à l’école, on fera un goûter. C’est notre Noël à nous. Mais ta religion est dans ton cœur, c’est personnel. Je n’irai pas demander à l’école un repas halal pour mes enfants. J’ai dit qu’ils étaient végétariens. Ça ne va pas les tuer de ne pas manger de viande un repas sur deux. Je suis mariée avec un Français, catholique, baptisé, qui s’est converti. Pendant les repas de famille, il y a du pinard, du halal, du végétarien, du végétalien… On s’en fiche parce qu’on s’aime. Je suis allée en vacances à Alicante, il y avait une nana en burkini, une nana les miches à l’air, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Dans les années 80-90, ma mère allait dans l’eau tout habillée à Dieppe et ça ne gênait personne.

« Moi, je ne ressens pas le besoin de porter le voile, je ne suis pas arrivée à maturité religieuse. Et puis je joue au foot, je ne me vois pas courir en short, tête découverte, et après aller me voiler. Toutes ces polémiques me font mal au cœur pour mes enfants. Quand on était à l’école, il n’y avait pas tout ça, on était potes, point. Je n’imagine même pas que demain quelqu’un vienne dire à mon fils "sale Arabe". Moi je ne l’ai pas vécu. »

Amel, 30 ans, mère au foyer, Chis (Hautes-Pyrénées)

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« Il faut arrêter de dire aux musulmans qu’ils ne sont pas les enfants de la République »

« La seule identité que je revendique est républicaine et citoyenne. L’appartenance à une religion ne constitue pas une identité. J’ai la foi et je la vis comme une femme libre mais ça ne déborde pas sur ma vie. La religion doit être pudique et personnelle.

« Mes parents, eux, sont pratiquants. Ma mère ne porte pas le voile et pourtant elle fait sa prière, elle est allée deux fois à La Mecque. Qu’une femme désire le porter, ça ne me gêne pas mais si on lui impose, ça devient un problème. Ce n’est pas ça qui fait de toi un bon musulman.

« Daech a commis un hold-up sur notre société. Ils ont divisé pour mieux régner, en créant une crainte de part et d’autre. Les musulmans sont victimes de la double peine, obligés de se justifier en permanence alors qu’ils ne sont pas épargnés par Daech. J’ai eu une discussion un jour avec mon père sur la prise de position des musulmans contre le terrorisme, et il m’a dit : "pourquoi devrais-je me justifier d’une chose qui est aussi éloignée de moi qu’elle l’est pour mon voisin catholique ?" Je me suis sentie extrêmement humiliée par l’affaire du burkini. Comment peut-on défendre la liberté en interdisant de s’habiller ou de se déshabiller ? Ça induit qu’une population se sent encore stigmatisée et se replie sur elle-même. Il faut arrêter de dire aux musulmans qu’ils ne sont pas les enfants de la République. La laïcité est un principe fondamental de la République. On n’a pas à montrer de signes ostentatoires religieux. Mais on devrait assouplir le cadre si on veut respecter la liberté de chacun. Tout est une question de pas vers l’autre.

« Je me sens libre en France même si je ne suis pas sûre qu’on se sente de plus en plus libre. Je vote alors que je n’arrive jamais à trouver un candidat qui me ressemble. Les sorties de Manuel Valls m’écœurent. J’avais placé un grand espoir en François Hollande, et je suis déçue. Je ne revoterai pas pour lui. Il s’est mal entouré, et il n’a pas eu assez de cran.

« J’imagine tout à fait mon avenir en France, sauf si Marine Le Pen passe. Ma grande crainte c’est qu’on crache un jour sur mes parents parce qu’ils sont basanés. »

Yasmine*, 36 ans, directrice de communication, Genève (Suisse)