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L’homophobie islamique a-t-elle été importée d’Occident ?

jeudi 29 septembre 2016, par siawi3

Source : https://solidairesathees.blogspot.fr/2016/08/djihad-et-homosexualite-3.html

1er Août 2016

Djihad et homosexualité (3) : Omar Sarwar

Traduction de l’article d’Omar Sarwar, paru le 21 juillet 2016 sur le site Religion dispatches et qui répond en partie au précédent article.

L’homophobie islamique a-t-elle été importée d’Occident ?

Un argument communément entendu à gauche veut que les attitudes homophobes largement répandues dans le monde musulman ne résultent pas de la doctrine ou de la pratique religieuse, mais soient presque entièrement un vestige du colonialisme britannique et des moeurs conservatrices victoriennes. Nous nommerons cette thèse "THE" (Thèse de l’Homophobie Européenne).
(Je me concentre ici sur le colonialisme britannique, mais on peut étendre l’argumentation à d’autres puissances coloniales européennes).
Quoiqu’elle soit devenue populaire, cette approche n’est pas absolument convaincante.
On peut la présenter comme suit :
La civilisation islamique pré-moderne était relativement tolérante à l’égard des différentes formes d’attirance et d’amour entre personnes de même sexe. Les rapports homosexuels pouvaient bien être illégaux, ils étaient trop courants pour être pris au sérieux et étaient très rarement punis. Dans Le Caire du 13ème siècle, par exemple, les juristes musulmans observaient que les masses semblaient plus appréhender de commettre des péchés socialement inacceptables (comme de manger en public pendant le ramadan) plutôt que de se laisser aller à des péchés particulièrement « répugnants » vis à vis de Dieu (comme la fornication et dans certaines versions sunni classiques, la sodomie). Pendant tout l’âge d’or de l’Islam, l’amour homosexuel était largement discuté et évoquée dans la littérature et la poésie, particulièrement durant le califat abbaside. Abu Nuwas, un poète à la cour d’un calif abasside qui écrivait régulièrement des odes à de beaux jeunes hommes, est souvent cité comme preuve de la tolérance sociale et culturelle dans l’Islam à l’égard des rapports intimes entre personnes de même sexe.
Dans l’Inde moghole, malgré la désapprobation de l’empereur, les littérateurs, les courtisans et les nobles multipliaient les aventures romantiques les uns avec les autres. Cette tradition remontait aux temps pré-modernes, quand le conquérant musulman, le Sultan Mahmud de Gazni tomba amoureux d’un esclave géorgien nommé Ayaz, le sultan Mubarak Shah Khilji tomba amoureux du musicien soufi Amir Khusro et le sultan Alauddin Khiji tomba amoureux de son lieutenant, Malik Kafur. Plus tard, au XVIII ème siècle, le noble du Deccan Dargah Quli Khan voyageant vers le Delhi moghole, remarqua l’abondance d’homosexuels et de bordels masculins à travers le pays.
L’amour homosexuel était donc partie intégrante de la vie musulmane - et ce jusqu’a ce que les colons européens imposent leur attitude et leurs lois conservatrices et homophobes. L’homophobie et non l’homosexualité fut importée dans l’Asie et l’Afrique colonisées, lorsque les britanniques promulguèrent dans la moitié du XVIII ème siècle un code pénal rendant illégal les rapports homosexuels. Intériorisant l’homophobie sous-jacente à cette législation, les musulmans colonisés en vinrent à regarder les relations et l’amour homosexuel comme immoral.
Mais quel est la validité historique de la THE ? Il va sans dire que l’oppression coloniale a donné le contexte matériel et social dans lequel s’est développé l’homophobie. On ne nie pas non plus que les mœurs homophobes victoriennes ont pénétrés les domaines juridiques et politiques des sociétés Asiatiques et Africaines colonisées par la Grande Bretagne, notamment le monde des élites anglicisées. Il est clair qu’une grande partie de la législation homophobe existant dans les sociétés post-coloniales est une expression de l’ethos victorien. C’est pour cela que le Pakistan (où l’islam est le plus pratiqué), l’Inde (où c’est l’hindouisme qui domine), Singapour (où le bouddhisme est la religion dominante) et la Zambie (pays majoritairement chrétien) ont tous des variantes du même Code pénal anti-gay britannique.
Mais, malgré le fait que la THE puisse expliquer l’infiltration de l’homophobie coloniale dans la loi et la politique officielle dans les sociétés musulmanes colonisées, elle n’explique pas précisément comment celle-ci aurait transformé la culture quotidienne des musulmans ordinaires. Considérons le lettré réformiste musulman indien de la fin du XIXeme Ahmad Riza Khan Barelvi. Cette sommité religieuse n’était certes pas un membre de l’élite anglicisé, il dirigeait un ordre soufi qui répondait aux besoins spirituels des musulmans Indiens pauvres et ruraux, il n’avait pas été exposé au système d’éducation occidentalisé et pourtant justifiait expressément sa condamnation morale de l’homosexualité par son interprétation bien connue en Ourdou du Coran.
Comment peut-on prétendre malgré tout cela, que Riza Khan avait tout de même intériorisé un point de vue victorien homophobe ? Comment ce dernier a t-il réussi à empoisonner les vues morales de presque tous les musulmans d’Asie du Sud ?
C’est ce qui rend la THE plutôt précaire. En cherchant à identifier les racines des attitudes homophobes musulmanes, elle dépend trop de la psychologie spéculative, suggérant que l’attitude socialement conservatrice des musulmans d’aujourd’hui mimique inconsciemment une éthique sexuelle victorienne. Les djihadistes modernes auraient ainsi, eux aussi, réagi aux descriptions orientalistes d’hommes musulmans débauchés et pervertis sexuellement, en intériorisant cette caricature, repensant le monde musulman comme moralement dégénéré et souhaitant désormais purifier leurs sociétés de l’impureté sexuelle, dont l’homosexualité.
Mais cela pose la question : comment savons-nous que les musulmans conservateurs et les djihadistes ont intériorisés ces choses ? Bien sûr, intérioriser l’idéologie du colonisateur est une réponse compréhensible, si ce n’est inévitable, de ceux qui sont traumatisés par la tyrannie coloniale. Cela fait sens aussi de chercher au-delà de la « surface » du raisonnement religieux du sujet colonial pour découvrir les causes profondes de l’intériorisation de l’homophobie coloniale. Mais nous avons toujours besoin de preuves spécifiques qui nous montre que ce sujet a effectivement succombé à cette intériorisation- sous la forme d’une déclaration ou d’un aspect particulier de son comportement.
Si on considère, par exemple, le militant djihadiste moderne qui tue des innocents au nom de Dieu. Le profil psychologique de ce militant est une cause profonde de son action violente, mais nous devons alors préciser ce profil psychologique, en recensant son passé de violence et de condamnations. De même, si on s’en tient à la THE, nous aurions besoin de localiser dans les écrits ou le comportement d’un sujet colonial une logique victorienne et/ou orientaliste sur la question de la déviance sexuelle. Quand ces écrits ou des recensions du comportement ne sont pas disponibles -comme c’est le cas pour la majorité des musulmans colonisés ordinaires- il incombe a ceux qui défendent la THE d’illustrer comment l’homophobie victorienne intériorisée a pu se répandre dans les veines de la société musulmanes et corrompre les masses. Après tout, la THE cherche aussi à expliquer comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle, où de nombreux musulmans ordinaires ont des comportements homophobes.
Certains chercheurs reconnaissent la nécessité de renforcer la THE en offrant une analyse plus sophistiquée de la psychologie supposant l’intériorisation de l’homophobie coloniale. Ils disent par exemple, que des poètes musulmans du dix-neuvième siècle Indien comme Altaf Hussain Hali et Muhammad Husain Azad expurgèrent les thème homo-érotiques de leurs œuvres car ils y avaient déjà introduit des valeurs victoriennes. Ils auraient tellement intériorisés les horreurs du colonialisme, qu’ils en seraient venu à penser que leur culture méritait de se faire ridiculiser par les Britanniques car elle était devenu trop décadente et avait trop dévié des positions de la législation musulmane sur l’homosexualité. Hali et Azad ont pu croire qu’ils rétablissaient les valeurs islamiques, mais ils embrassaient en fait l’éthique victorienne.
Le problème avec cette thèse c’est qu’elle rend les musulmans intellectuellement faibles, voire masochistes, face au pouvoir impérial. Et puisqu’elle s’appuie sur des spéculations, elle n’est pas plus plausible que l’hypothèse selon laquelle ces poètes- loin de sentir honteux de leur culture littéraire- résistaient activement la diabolisation britannique de cette culture et le firent en ressuscitant un passé islamique où l’homosexualité était désapprouvée. Au moins, cette thèse là ne transforme pas les musulmans en des objets dociles du colonialisme européen.
La THE peut avoir quelques mérites comme hypothèse spéculative, mais en voulant à tout prix nier le caractère essentiellement homophobe de l’islam, elle va trop loin dans l’autre direction en reprochant quasi exclusivement la posture homophobe contemporaine chez les musulmans à la violence impériale. Dans ce cas, les musulmans n’ont aucune autonomie d’action (agency).
Nous ne devons pas confondre les rationalisations religieuses de l’homophobie avec ses causes plus profondes, qui en grande partie nous dépasse. Nous autres, commentateurs de ce débat, ferions mieux d’admettre que nous ne posons que des hypothèses et ferions bien de faire attention à trop simplifier quand nous cherchons à humaniser l’autre.