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« L’islam a besoin d’une réforme intelligente » Soheib Bencheikh

dimanche 2 octobre 2016, par siawi3

Source : http://www.toutdz.com/soheib-bencheikh-ex-recteur-de-la-mosquee-de-marseille-a-lexpression-lislam-a-besoin-dune-reforme-intelligente/

SOHEIB BENCHEIKH, EX-RECTEUR DE LA MOSQUÉE DE MARSEILLE, À L’EXPRESSION : « L’islam a besoin d’une réforme intelligente »

Dans National 26 avril 2016

Un discours sans concession

Dans cette interview, Soheib Bencheikh analyse sans concession les causes du déclin continu du monde musulman. Selon lui, pour sortir de cette spirale du sous-développement, il convient de changer notre façon de concevoir notre passé et de le transmettre. De plus, il recommande de cesser d’appréhender l’Occident à travers le paradigme de la compétition entre chrétienté et islam.

L’Expression : Pour commencer, comment expliquer cette « pathologie » de sous-développement qui affecte tous les pays musulmans ?

Soheib Bencheikh : L’islam ne peut pas être coupable du retard d’un pays, tout comme le christianisme ne peut être responsable de l’avancée d’un autre. Ce sont les conceptions, les perceptions, les postures intellectuelles et les approches mentales et psychologiques qui peuvent jouir de clarté ou souffrir d’embrouille, qui peuvent s’envoler ou faire du sur-place. Une grande partie des musulmans se déconnecte du présent, ne regarde pas l’avenir et s’acharne à revenir à une gloire passée, à un prestige arabo-musulman qui n’est plus et dont on a absolutisé la portée civilisationnelle. Cette volonté de retrouver une gloire très ancienne, jumelée à une vision de la religion dont l’interprétation souffre également de ce fixisme historique, fait que les musulmans sont aujourd’hui complètement fermés à la réalité et à tout ce que le présent peut apporter. Je crois que cet état d’esprit émane plus de l’homme oriental que de l’Arabe ou du musulman, car même un Copte qui n’a jamais quitté son village en haute Egypte, ou un membre de l’église syriaque qui n’est pas sorti de sa sphère sociale et culturelle, souffre, lui aussi, de cette incapacité d’être en phase avec son temps. La conception de l’homme oriental de la religion et du progrès est ainsi brouillée.
Il y a des Grecs, heureusement très minoritaires, qui, au lieu de se référer fièrement à la civilisation antique et sa « sagesse » profonde et universelle, se mortifient de nostalgie envers la « gloire » byzantine de l’époque de Théodose ou de Justinien. Pourtant, cette période est la plus sombre de l’Empire romain d’Orient qui a banni la pensée et légiféré pour la contrainte religieuse et la fermeture d’esprit !

La situation critique des musulmans est-elle liée uniquement à cette mauvaise approche de la religion ?

La problématique est complexe. Mais les trois axes autour desquelles elle s’articule sont le politique, le religieux et la morale sexuelle. Notre conception de ces trois éléments nous renvoie à un passé mythique, vers une cité imaginaire, qui n’a peut-être jamais existé. Une cité qui pouvait être une projection dogmatique, elle-même le fruit d’un développement historique. L’arabo-musulman n’admet toujours pas que la civilisation, à laquelle il fait référence, ne puisse plus exister. Elle a eu son moment de gloire, elle a brillé un certain temps, au même titre que des civilisations précédentes : la mésopotamienne, la grecque, la romaine, etc., puis elle s’est affaiblie, avant de s’éteindre.

Malgré l’échec des musulmans, ils continuent de s’obstiner à croire en cette civilisation qui est pourtant, comme vous le dites, finie. Pourquoi n’essaie-t-on pas d’inventer une nouvelle civilisation ?

Il n’y a pas eu une rupture épistémologique dans l’histoire de l’islam. Tant qu’on aura des maîtres qui produisent des disciples, copies conformes d’eux-mêmes, tant que ces mêmes disciples feront à leur tour des clones de leurs maîtres, ils resteront enchaînés à ce passé de plus en plus mythifié, incapables donc de répondre au présent et à ses sollicitations. Il faut qu’on cesse de se référer à la civilisation musulmane mythifiée pendant une génération ou deux pour prendre du recul et la redécouvrir de façon sereine, scientifique et critique. Il faut qu’une rupture épistémologique s’opère dans notre manière de transmettre le passé. La Bible et le Coran usent d’une image hautement symbolique lorsqu’ils évoquent « l’errance des Hébreux » au désert du Sinaï. Quand Moïse a voulu conquérir la « Terre promise », cette entreprise lui avait été impossible avec un peuple qui n’avait connu que l’esclavage. Moïse a fait en sorte que ses compagnons restent au Sinaï durant quarante ans pour qu’une nouvelle génération y naisse et grandisse avec ce que le désert inspire comme grandeur d’esprit, liberté et bravoure. C’est avec cette génération qui n’a connu ni roi ni despote que Josué réussira la fameuse conquête de la terre de Canaan. Faisons attention ! Cette allégorie n’est pas l’histoire car la quasi-totalité des récits scripturaires n’ont pas pour fonction d’informer, mais d’expliquer et d’édifier. Donc, lorsqu’on est coincé à la fois par nos habitudes de pensée et notre système pédagogique, transmissible de génération en génération, on a besoin d’une rupture épistémologique.

Justement, compte tenu des atrocités que commettent Daesh et consorts au nom de l’islam, ne pensez-vous pas qu’elles sont positives dans la mesure où elles permettront aux musulmans de se poser des questions ?

C’est ce vague espoir qui nous console. A condition que le travail intellectuel critique puisse se faire de façon radicale et intensive. Mais lorsque j’entends des jeunes, qui ne sont pas forcément impliqués dans la pratique religieuse, dire que Daesh et compagnie sont le produit d’une machination américaine, cela me désespère. Ils sont dans le déni total de la réalité, toujours à la recherche de « l’ennemi extérieur » responsable de notre marasme social et torpeur intellectuelle. Daesh, Boko Haram, Al Qaïda, etc, leur existence est contre nature, ils disparaîtront à coup sûr au prix du péril de toute une jeune génération et la dislocation de plusieurs liens sociaux… des armées entières se dressent contre eux, et leur anéantissement n’est que question de temps. Mais les graines de l’idéologie de Daesh sont toujours portées par les vents de notre culture et notre façon de concevoir le passé.

La manière d’enseigner l’islam, ne risque-t-elle pas de bloquer toute réforme de l’intérieur de l’islam ?

C’est une approche apologétique très naïve ; libre aux institutions ou aux associations privées de le faire. Mais ce n’est pas aux institutions de l’Etat d’adopter cette démarche qui bloque non seulement toute tentative de réforme de l’islam de l’intérieur, mais paralyse aussi l’esprit critique. Elle pousse le musulman à se contenter de flatter sa propre vérité qui n’est véridique qu’à ses yeux et chanter la grandeur de sa gloire que, bizarrement, personne d’autre ne remarque. C’est dans la confrontation et les défis qu’on teste la solidité de ses convictions. Celui qui refuse d’accueillir d’autres « vérités » et fuit le dialogue avec elles, fait l’aveu de sa propre fragilité. L’enseignement des autres religions monothéistes est quasi inexistant en Algérie et le peu qu’on mentionne dans les facultés islamiques est faillible et truffé de contrevérités. Ce qui se dit en Algérie sur les juifs et les chrétiens est, constitué dans la plupart des cas, de préjugés récurrents, bien connus, dans l’objectif de faire valoir la « vérité » islamique et confirmer sa suprématie.Pourtant, la civilisation est humaine. Elle n’est ni occidentale ni orientale ; elle n’est ni islamique ni juive ni chrétienne. Elle est universelle. Toutes les nations, toutes les confessions y ont contribué. Les musulmans, dans leur volonté de rattraper l’énorme retard, ne sont pas condamnés à revivre ce que les grandes nations ont expérimenté : reproduire, eux aussi, « leur » Renaissance, « leur » siècle des Lumières, « leur » guerre opposant cléricaux et anticléricaux, puis « leur » progrès et Etat de droit. Il n’y a pas deux histoires parallèles, une occidentale et l’autre arabo-musulmane. L’humanité n’a qu’une seule histoire à laquelle tout le monde participe et se réfère. L’histoire est universelle.
Etre « la capitale » d’une civilisation, c’est être forcément un espace de sociabilité plus libre, plus cosmopolite et plus neutre quant aux règles de son administration. Savez-vous que Baghdad, à l’époque de la dynastie abbasside, était certes la capitale de l’islam, mais aussi celle de l’église syriaque qui comptait plus de trente millions d’adeptes et qui s’étendait jusqu’au sous-continent indien, c’est-à-dire, là où même les Abbassides n’avaient pas d’influence ? Aujourd’hui, et contrairement à la longue période de la chrétienté médiévale, c’est l’Occident qui est cosmopolite, qui est « la capitale », cet espace plus libre régi par des règles plus neutres. Qui empêche un musulman, sunnite ou chiite, d’ouvrir, à New-York, à Londres ou à Paris, un centre, une chaîne, une radio ou un quelconque moyen de communication pour faire l’apologie de sa vérité ? Il est curieux comment ces métropoles n’ont pas peur pour leur « identité » ni ne se soucient de leurs « constantes » !

Il faut donc nous décomplexer par rapport à l’Occident et nous inspirer de ses avancées ?

Le progrès, moral ou matériel, que cela nous plaise ou non, est aujourd’hui en Occident. Mais la chose qu’on nomme « progrès » n’est pas une génération spontanée ni un météore tombé au hasard dans cette aire de notre planète. Le progrès occidental, ou plutôt universel, est le fruit d’une succession de civilisations et l’accumulation d’une longue série d’expériences du vécu humain, et auxquelles les musulmans, dans leur temps, ont prodigieusement participé.Au moment où l’Occident se veut plus libre et plus neutre, nous lui opposons notre spécificité : nous sommes musulmans, nous sommes arabes, nous sommes orientaux, etc. Outre cette généralisation injuste et irréelle, l’Occident n’oppose plus sa spécificité originelle ou identitaire. Il oppose un espace qui n’a ni couleur ni odeur, mais permet à toutes les couleurs et à toutes les odeurs de s’exprimer et de se diffuser. C’est un espace où toutes les vérités se repoussent et s’ajustent, où le « darwinisme idéel » fonctionne sans entrave. Le rapport entre l’Occident et les pays musulmans n’est plus dans une logique de conquête-reconquête ni d’une compétition entre christianisme et islam. Mais le discours le plus audible des musulmans continue à appréhender l’Occident à travers ce paradigme. Ainsi, nous combattons toujours pour une cause qui n’existe plus et contre un ennemi imaginaire. Ce déni maladif ou cette scotomisation dépasse les discours pour se traduire en une politique étatique : voilà pourquoi l’Arabie saoudite subventionne des centres islamiques à Genève, le fief du protestantisme calviniste et construit des mosquées à Rome, le centre du catholicisme, alors que cet Etat interdit la moindre expression chrétienne chez lui.

Donc, selon vous, pour entamer un processus de réforme de l’islam, il convient d’enseigner non pas les religions, mais leur histoire ?

Beaucoup de matières enseignées à nos enfants s’apparentent à de l’ignorance institutionnalisée. La majorité des étudiants qui va à l’Institut des sciences islamiques au Caroubier, à Constantine ou ailleurs, le fait par dévotion pieuse et en tant qu’acte d’adoration, d’adhésion croyante, ou carrément par engagement missionnaire et par militantisme ; elle ne le fait pas pour comprendre, trier et comparer. Oui, elle va à cette branche du savoir universitaire comme elle fait la prière. Une amie à moi, qui ne porte pas le voile, a voulu faire une thèse sur les lectures du Coran. On lui a conseillé de choisir un autre thème qui lui « convient ». Connaître l’islam, essayer de le comprendre est conçu en soi comme étant un acte d’adoration et de piété. Il faut, selon eux, croire pour étudier l’islam et étudier l’islam pour croire davantage. Ce qui s’enseigne dans nos universités n’est pas un savoir neutre, sûr de lui-même, capable d’affronter la critique ; c’est un savoir frileux qui a horreur de la critique et ne supporte pas la mise en cause.

Comment expliquez-vous la prolifération des mosquées et des signes extérieurs de religiosité ?
C’est une surenchère politicienne et une hypocrisie institutionnalisée. Ce gavage qui vous donne des haut-le-coeur conduit à terme à l’effet contraire : le rejet.

Le plus grand danger est justement que ces éléments de blocage sont pris comme des certitudes inébranlables et on les enseigne, y compris dans le préscolaire et le primaire. L’objectif est de consolider « les constantes nationales ». Qu’en pensez-vous ?

Visiblement, les constantes nationales sont si faibles qu’elles nécessitent d’être sans cesse consolidées ! Logiquement et étymologiquement, « constance », est le contraire de tout ce qui s’apparente au « mouvement » ; c’est difficile dans ce cas de s’accommoder avec des conceptions telle « la marche du siècle » ou « l’évolution civilisationnelle ».
Il y a un verset qui précise la nature et la mission de l’ensemble du discours coranique : « Ceci est un Coran qui guide vers le meilleur (ou le plus droit, aqwam). » Le texte coranique est un mouvement vers un idéal éthique et esthétique, donc relatif et évolutif. Il guide chaque peuple vers le meilleur de ce peuple, il guide chaque époque vers le meilleur de cette époque. Il ne guide pas les Français ou les Anglais d’aujourd’hui vers le meilleur des Arabes du Hedjaz du VIIe siècle.