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Festival d’homophobie en Haïti

mardi 4 octobre 2016, par siawi3

Source : http://www.lepoint.fr/monde/festival-d-homophobie-en-haiti-01-10-2016-2072836_24.php

La première édition du festival LGBT "MassiMadi" à Port-au-Prince a été annulée. Graves menaces autour d’un non-dit, à tout le moins d’un mal-dit.

Par Valérie Marin la Meslée

Publié le 01/10/2016 à 18:00 | Le Point.fr

Dans sa lettre d’information du 22 septembre la Fokal (Fondation Connaissance et liberté, surnommée le petit Beaubourg haïtien et poumon de culture et de libre expression à Port-au-Prince) l’annonçait en ces termes : « La première édition haïtienne du festival MassiMadi se déroule à Fokal, à l’Institut français en Haïti, à la Cinémathèque et au café Paradox à Pétion-Ville du 27 au 30 septembre 2016. L’événement est proposé par l’association Kouraj ». Un événement relayé par les médias, dont RFI.

Mais voilà : face au tollé dans les milieux politiques et au sein de la population, une première mesure est prise dès avant l’ouverture de la manifestation : « Ayant reçu de graves menaces, la Fokal a pris la décision de ne plus accueillir des activités prévues dans le cadre du festival MassiMadi (projections, conférences et débats) qui devaient se dérouler le jeudi 29 septembre dans ses locaux. » Deux jours plus tard, Fokal décide « de suspendre les services de la fondation au public et lecteurs, jusqu’à nouvel ordre » pour cause d’insécurité. Pour autant, « la Fokal réitère son engagement à demeurer un espace inclusif de débats et de promotion du dialogue, dans la perspective de la construction d’une Haïti respectueuse des droits et libertés individuelles et collectives, notamment la liberté d’expression et d’association ».

« Mousquetaires de la bonne moralité »

Depuis, les expressions de soutien fusent de toutes parts. Une pétition est en préparation. Le collectif de jeunes photographes haïtiens K2 publie une déclaration : « Kolektif 2D condamne les menaces et appels à la violence proférés contre la Fokal au cours des événements récents. La démocratie et l’État de droit supposent d’autres dialectiques, malheureusement très peu exploitées dans cette affaire. Solidarité à toute l’équipe de cette institution qui, depuis plus de 20 ans, œuvre pour le respect des droits et libertés en Haïti. » De son côté, dans une note, l’ambassade des États-Unis en Haïti « condamne la discrimination, l’intimidation et les menaces de violence de toutes sortes ».

L’annonce de cette première édition haïtienne a fait ruer dans les brancards certaines personnalités politiques. Le sénateur Renel Sénatus et le commissaire du gouvernement Danton Léger se sont illustrés comme le duo de choc prêt à tout pour interdire la manifestation. En « mousquetaires de la bonne moralité », comme le titre l’agence d’informations Loop Haïti.

Voici quelques extraits de l’article : « Danton Léger et Renel Sénatus ont à cœur le respect de l’article 259 de la Constitution haïtienne qui stipule : l’État protège la famille, base fondamentale de la société. Un petit article de quelques mots pour brimer la liberté individuelle de milliers de citoyens haïtiens. Mais où sont ces fervents défenseurs de la famille quand on dénombre au pays au moins 400 000 enfants (aux trois quarts des filles) qui vivent en domesticité ? Que font Léger et Sénatus pour garantir le respect de ces enfants Restavek ? Réponse : rien ! (…) Que font-ils quand l’impunité est norme dans les cas de violence conjugale ? La violence sur les femmes constitue la principale source d’instabilité dans les familles haïtiennes selon le ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes. Réponse : rien ! Que font-ils face au viol qui est un fléau social ? Réponse : rien ! Que risquent ces hommes qui s’affichent librement aux bras de jeunes mineures, qui, grâce à leur argent et leur condition, se croient tout permis ? Réponse : rien ! Que fait-on pour tous ces enfants qui quémandent jour et nuit dans les rues ? Réponse : rien. »

La liberté de débattre

C’est dire que derrière cette interdiction, la société haïtienne est remuée de fond en comble à quelques semaines des élections présidentielles. « L’erreur, commente dans son éditorial Frantz Duval rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, c’est le nom du festival. » Joint au téléphone, il explique : « Masasi, surnom péjoratif donné aux homosexuels et Madivin, aux homosexuelles sont aujourd’hui encore des insultes Haïti. » Une jeune photographe souligne ce problème de communication en suggérant que s’il avait été rebaptisé « festival de la tolérance », on n’en serait pas arrivé à cette montée inouïe de violence.

Le texte de la pétition en préparation, qui fait tout sauf mettre de l’huile sur le feu, en appelle d’abord et avant tout à la liberté de débattre : « Le déferlement de propos malveillants, haineux et homophobes observé est une manifestation de l’intolérance et de l’obscurantisme qui gangrènent sournoisement notre tissu social. On voudrait faire croire que cela répond à un souci de protéger la société, alors qu’il s’agit en réalité de saper les libertés fondamentales (liberté d’opinion, d’expression, d’association), d’imposer par la terreur une vision unique, de stigmatiser et diaboliser les différences, d’exclure et surtout d’entretenir un amalgame entre homosexualité et pédophilie, pour insinuer que tout individu homosexuel serait, par nature, un prédateur sexuel. »

La réalité du paysage haïtien face à l’homosexualité est en effet d’une grande complexité puisque le vaudou qui continue d’irriguer les mentalités accepte parfaitement l’homosexualité, ce qu’ont montré Anne Lescot et Laurence Magloire dans un documentaire Des hommes et des dieux . À l’opposé, l’homosexualité est un cheval de bataille pour les sectes qui pullulent dans le pays autour du protestantisme, avec notamment les évangélistes qui veulent ostraciser tout ce qui ressemble de près ou de loin à autre chose que l’hétérosexualité. Des artistes engagés comme le plasticien vidéaste Maksaens Denis ou le photographe Josué Asor, en savent quelque chose. Être homosexuel est une chose. Le vivre à visage découvert en est une autre, et c’est bien cette limite que pointe de manière explosive l’annulation de cette manifestation.

Et après ?

De son côté, l’écrivain Evains Wêche, auteur d’un premier roman Les Brasseurs de la ville (éditions Philippe Rey) dans lequel des parents acculés par la misère finissent par se laisser acheter en acceptant que leur fille soit la prostituée de luxe d’un homme riche qui du même coup subvient aux besoins de toute la famille, relève sur son blog le refus de la population de se voir dicter sa conduite par l’étranger. Il s’agit en l’occurrence de l’ambassade du Canada, partenaire du festival de films en question, MassiMadi étant né en 2009 à Montréal. L’écrivain, qui commente sur son blog ce qu’il a lu sur les réseaux sociaux, conclut : « Le festival MassiMadi a eu lieu, ses objectifs sont atteints. La question est soulevée. Tout le monde en parle. »

Certes… Reste que la nécessité du débat ne fait pas encore loi pour tous. Il semble toutefois difficile, à partir de ces événements, de retourner au silence radio. Même si Haïti et la Caraïbe vivent par ailleurs aujourd’hui sous la menace d’un autre ouragan…