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État et religion en Indonésie

samedi 29 octobre 2016, par siawi3

Source : https://solidairesathees.blogspot.fr/2016/10/seculiere-lasie-iv-etat-et-religion-en.html

6 Octobre 2016

Séculière l’Asie ? (IV) : État et religion en Indonésie

Traduction d’un texte de juillet 2013 de Miles Kellerman de l’Université du Wisconsin ( Madison) trouvé sur le site des athées indonésiens.

État et religion en Indonésie

Le 17 aout 1945, se tenant en haut des marches de sa modeste véranda, le révolutionnaire javanais Sukarno déclara l’indépendance de l’Indonésie. L’annonce signifiait la libération tardive des iles indonésiennes de plus de 300 ans de colonisation hollandaise et d’années d’occupation japonaise pendant la seconde guerre mondiale. Pratiquement néanmoins, des obstacles important perduraient. Il faudra une longue et sanguinaire révolution pour chasser les hollandais et obtenir leur reconnaissance officiel. Par la suite l’unification du plus grand archipel du monde fut compliquée par les mouvements communistes et islamistes locaux.

Comme l’écrivait un éditorial du New-York Times le 5 novembre 1946 : « « la sphère de co-prospérité de la Grande Asie du Sud des japonais s’est écroulée mais une nouvelle sphère organisé démocratiquement pourrait lui succéder. C’est le début d’un futur dont la fin est voilé. »Les auteurs ne se doutaient probablement pas de la prescience de cette dernière expression.

Si on prend un raccourci jusqu’à aujourd’hui, alors qu’on approche du 68eme anniversaire de l’indépendance indonésienne, on trouve une nation faite de contrastes. Malgré le fait que la constitution de 1945 garantit aux citoyens le droit de pratiquer la religion de leur choix, le front des défenseurs de l’islam a organisé des raids contre des stands de restauration durant le mois de ramadan. Malgré les proclamations des Clinton ou Cameron selon lesquels l’Indonésie représente le parangon de la démocratie musulmane, le cabinet d’expertise en risques politiques et économiques PERK a classé le système judiciaire indonésien comme le plus corrompu d’Asie. Et malgré les assurances donné par le chef du département de la justice que « la cour constitutionnelle garantit la liberté des athées et des communistes dans ce pays », le fonctionnaire Alexander Aan a été condamné à deux ans et demi de prison l’année dernière pour avoir écrit sur Facebook que Dieu n’existe pas !

Ce n’est peut-être pas surprenant qu’une nation de 237,6 millions de personnes, dont 90% sont musulmans aient du mal a contenir l’influence des fractions ultra-conservatrices islamiques. De fait le gouvernement pseudo-séculier d’Indonésie a du faire avec cette pression depuis ses débuts. Mais la pénétration de l’islam ultra-conservateur et de l’intolérance religieuse s’aggrave de façon significative. L’annulation du concert de la chanteuse pop américaine Lady Gaga à Jakarta n’est que le dernier signe de l’incapacité du gouvernement à faire face aux groupes politiques intolérants. Le 21 mai, Benedict Rogers a écrit dans le New-York Times sur la montée de la violence contre la minorité chrétienne d’Indonésie et contre les musulmans Ahmadis. Un membre de ce dernier groupe, considéré comme une secte sacrilège par les conservateurs musulmans, a été ainsi récemment « mis à nu en pleine rue avant d’être battu sévèrement et menacé d’avoir la gorge tranché. »

Malheureusement, la raison pour laquelle l’Indonésie est incapable d’empêcher la minorité radicale de répandre ses thèses vient de loin. La philosophie politique officielle de l’Etat, la pancasila formulée par Sukarno pour unifier les diverses Iles d’Indonésie afin de chasser les colons, sert désormais à justifier l’intolérance et l’oppression. De plus le brouillage des lignes entre lois séculières et lois islamiques a permis d’imposer la Charia à la fois aux modérés et aux non-musulmans. Il en résulte plus de violences et moins d’investissements internationaux et en tout cas le ralentissement de l’avancée socio-économique du pays

Un des premiers principes de la pancasila est que l’État indonésien ne reconnaît officiellement que 6 religions : l’Islam, le Catholicisme, le Protestantisme, le Bouddhisme, l’Hindouisme et le confucianisme. Si la constitution permet la pratique d’autres religions tel l’animisme indigène ou le judaïsme, des restrictions sont imposées à leurs droits à se réunir en congrégation et à conduire leurs propres cérémonies. De plus, et de façon plus odieuse, les indonésiens doivent choisir parmi ces six religions celle qui sera indiquée sur leur carte d’identité. Comme il est prévisible, de telles obligations ont mené à des violences ; en 2007 l’activiste indonésien Maya Safira a confirmé à l’AFP « des personnes ont été tués dans des affrontements confessionnels du fait que la religion est indiquée sur les cartes d’identité. » On peut rajouter à cela les lois indonésiennes sur le mariage, dont l’interprétation est controversée. On considère généralement que les mariages inter-religieux sont interdits, et même si ils sont possibles légalement, leur enregistrement officiel est souvent rendu impossible.

Karl Karnadi, le fondateur et président des Athées Indonésiens m’a dit dans une interview faite par e-mail : « Historiquement Pancasila a été utilisé pour s’adapter à différentes idéologies et différents groupes, pour les unifier afin de fonder ce pays..Ce n’était pas sensé devenir un principe de division ou de violation des droits humains, c’est pourquoi je pense que l’usage qu’on en fait aujourd’hui est absurde. » Pour ce qui est de l’indication de la religion sur les cartes d’identité, Karnadi considère « qu’idéalement il faudrait avoir une carte d’identité sans mention de la religion. Cela paraît évident puisque la mention de la religion est souvent utilisée comme un moyen de discrimination, lors des conflits sectaires..mais aussi quotidiennement lors de la recherche d’un emploi, sur le lieu de travail ou à l’université. »

Karnadi et ses amis athées font face à un défi particulier vu le flou qui entoure la légalité de l’athéisme en Indonésie. L’article 29 de la constitution Indonésienne de 1945 dit : « L’État garantit la liberté de culte à chacun et ce selon ses croyances. » La liberté de culte devrait donc impliquer la liberté de ne pas en avoir. Comme le note Karnadi « si la liberté religieuse peut être garantie à tous alors je peux dire que j’ai ma propre religion c’est à dire que je n’en ai pas et que j’ai un texte sacré appelé la déclaration universelle des droits de l’homme. » Malheureusement la reconnaissance de l’tat indonésien ne concerne que les six religions sélectionnées. Et un changement paraît peu probable vu le tabou de l’athéisme chez les musulmans ( et dans toutes les religions), la force des groupes conservateurs et la porosité entre lois laïques et islamiques en Indonésie.

Pour gouverner effectivement, un État doit maintenir une souveraineté domestique. La religion, en particulier les sectes qui prônent une relation personnalisée entre les croyants et leur divinité peut faire concurrence à voire marginaliser la relation unissant citoyens et État. (..)

L’histoire de l’islam et la pratique de la charia en Indonésie précède de très loin la république. L’État devait donc, tout en maintenant une quasi neutralité dans sa reconnaissance des six religions, trouver un équilibre entre les lois laïques et les préférences de la majorité religieuse du pays. Arskal Salim et Azyumardi Azra, écrivent dans leur introduction de Shari’a and Politics in Modern Indonesia :

« Le but de l’État, selon certains penseurs musulmans tels al-Ghazali et Ibn Taymiyyah, est de réaliser la charia sur terre. L’État n’existe que pour appliquer la charia de façon raisonnable au niveau individuel et social. Implicitement selon cette logique, tous les individus et toutes les actions et initiations de l’oumma doivent obéir aux ordres et aux interdictions d’Allah ( c’est à dire à la charia). Donc la souveraineté n’appartient pas à l’État ou l’oumma, mais à la charia. »

L’inconsistance et le caractère contradictoire de la politique du gouvernement Indonésien concernant l’égalité religieuse reflète cette inévitable lutte de pouvoir entre l’État et l’Islam. En 2011, des centaines de musulmans ont attaqué un groupe de musulmans Ahmadis avec des machettes, des pierres et des tiges de bambou, en tuant trois. Sur une vidéo, on voit un des assaillants écraser le crâne d’une personne inanimée. Verdict judiciaire : 3 à 6 mois de prison.

Le ministère des affaires religieuses -l’institution gouvernementale indonésienne la plus corrompue selon une enquête 2011 sur l’intégrité des services publics- a approuvé la décision ; le chef du Ministère, Suryadharma Ali, a aussi défendu en 2008 un décret restreignant le droit des Ahmadis à pratiquer leur foi en public.

La disproportion des sentences paraît d’autant plus absurde quand on se souvient des 2 ans et demi auxquelles a été condamné Alexander Aan, ce qui illustre la pénétration et l’influence de la religion dans le système judiciaire indonésien. On peut ajouter à cela, l’application formelle de la charia par la région d’Aceh, au nord ouest du pays ou vivent plus de 4 millions de personnes. Les forces de police patrouillent dans les rues à la recherche d’amateurs de jeux de hasard, d’alcool, ou de sexe hors mariage ; les femmes peuvent être condamnées à être frappées à coup de cannes, notamment pour ne pas avoir porté le hijab.

Au delà d’Aceh, l’influence de l’islam conservateur se répand partout. Les groupes de pression musulmans tel le Front de défense islamique combattent des initiatives telles que la distribution de préservatifs à Jakarta, malgré le fait que l’Indonésie subisse la propagation du virus du sida la plus rapide d’Asie. L’homosexualité , quoique n’étant pas illégal, reste très controversée socialement et peut valoir de la prison à Aceh.

Le combat pour une plus grande tolérance religieuse est lié à la bataille contre l’oppression du conservatisme religieux. Comme Karnadi l’a remarqué dans l’interview « Notre futur dépend d’un mouvement laïque et libéral large. C’est pour cela que, quoi qu’étant athée, je prends toujours position contre les injustices et les actions intolérantes que subissent certains groupes religieux. »

Les sources historiques et institutionnelles de l’intolérance religieuse en Indonésie la rende difficile à extirper. Quoiqu’une majorité de musulmans modérés condamnent les tentatives des fractions radicales d’imposer la Charia, des agences gouvernementales vénales continuent à plier sous leurs pressions. La libre expression est restreinte, la violence sectaire reste impunie et les institutions légales oscillent au rythme de la politique nationale. Les minorités opprimés, comme les athées indonésiens, font face à des défis insurmontables pour atteindre l’égalité légale. Mais leur efforts, même aussi basiques que de tenir un forum de discussion, peuvent poser les bases d’un progrès sociopolitiques dans le futur. La seule question est de savoir combien de temps prendra ce processus et à quel prix il se fera.