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Ken Loach : « Ils veulent faire croire aux pauvres qu’ils sont des incapables »

cinema

Saturday 5 November 2016, by siawi3

Source: PTB 4.11.2016

Ken Loach : « Ils veulent faire croire aux pauvres qu’ils sont des incapables »

Ken Loach Photo Chris Payne / Flickr)

ROYAUME-UNI

2 Novembre 2016

Michaël Melinard

Comme ces athlètes qui effectuent un come-back victorieux, Ken Loach a annoncé sa retraite en 2014 avant de revenir récolter une deuxième Palme d’or pour Moi, Daniel Blake. Pourtant, à 80 printemps, le cinéaste britannique conserve une timidité et une humilité non feintes. Rencontre avec le cinéaste qui porte la classe ouvrière à l’écran pour en faire une héroïne.

Pourquoi avoir décidé de raconter l’histoire de cet ouvrier sexagénaire aujourd’hui ?

Ken Loach. Il fait partie de ce groupe de personnes vulnérables. Il a travaillé dans l’industrie puis dans l’artisanat traditionnel. Il ne maîtrise pas les nouvelles technologies. Il a des problèmes de santé, mais ne réclame jamais rien. C’est tout à fait le type de personne que le gouvernement britannique veut exclure des listes du chômage.

Comment expliquez-vous qu’un gouvernement dirige le pays contre son propre peuple ?

Ken Loach. Les dirigeants le font consciemment. Ils se servent de la santé des citoyens pour faire baisser les statistiques. Ils savent que les gens malades qui font appel de leur radiation des listes de chômage gagnent. Mais beaucoup sont démoralisés ou se sentent trop faibles pour faire appel. Les tentatives de suicide augmentent. Mais le gouvernement gagne puisque ces gens perdent leurs allocations. Le problème est idéologique. Ils veulent faire croire aux pauvres qu’ils sont des incapables et feignent d’ignorer que près de 2 millions de personnes sont sans emploi. « Si vous n’avez pas de travail, c’est parce que votre CV n’est pas bon, parce que vous êtes arrivé en retard à un rendez-vous, parce que vous ne maîtrisez pas la technologie ou parce que vous n’avez pas postulé pour tel travail. Quelle que soit la raison, vous avez échoué par votre propre faute. » Si les gens n’admettent pas qu’ils sont responsables, ils vont s’en prendre au système. Ce que les dirigeants veulent éviter puisqu’ils sont là pour le protéger et l’étendre. Il y a toujours eu cette conscience, si l’on se réfère à l’ère élisabéthaine et aux lois sur les indigents, que les mendiants devaient être conduits hors de la paroisse. À l’ère victorienne, l’idée était de différencier les « pauvres méritants » des autres, de voir qui mérite de l’aide et qui n’en est pas digne.

Pourquoi vous est-il si nécessaire de montrer la classe ouvrière à l’écran ?

Ken Loach. La présence physique des gens montre leur histoire. Les rides, le maintien, leurs mains, leur alimentation indiquent leur classe sociale, la vie qu’ils mènent. On peut voir la pauvreté sur la texture de la peau.

Nous essayons toujours de privilégier l’authenticité. Quand j’ai filmé la queue devant la banque alimentaire, j’ai tourné en décors réels avec des bénéficiaires... payés au tarif syndical. Car on ne peut pas faire un film sur l’exploitation en exploitant les gens.

http://solidaire.org/sites/default/files/images/2016/11/magazine/web_idb-bts-day-1-028-2.jpgKen Loach (au premier plan). (Photo D.R.)

Que vous inspire le Brexit ?

Ken Loach. C’était un débat compliqué pour toute la gauche. L’Union européenne est une organisation néolibérale. Elle promeut la privatisation, la sous-traitance dans les services publics. La manière dont elle a traité la Grèce pour permettre aux entreprises privées de racheter les services publics est une politique de classe en faveur de la finance. Mais sortir de l’UE est aussi l’assurance que le gouvernement conservateur supprime le minimum de protection pour les travailleurs et l’environnement. Les investisseurs préfèrent être dans l’Union (pour bénéficier du dumping social).

Pour rester compétitifs et rendre le travail moins cher, les salaires vont baisser. Les impôts vont diminuer, mais cela va réduire les moyens pour la santé, l’éducation, la protection sociale. Les attaques contre les personnes vulnérables, comme Daniel Blake, vont se multiplier. C’est pourquoi j’ai voté pour le « Remain » (maintien dans l’UE, NdlR), même si je ne soutiens pas l’Union européenne comme organisation économique.

Quel regard portez-vous sur le vote d’une partie des classes populaires pour l’extrême droite ?

Ken Loach. La classe ouvrière n’est plus représentée par le Parti travailliste. Elle a été fidèle au Labour, mais, dans toute son histoire, ce parti a toujours soutenu les patrons. En 1926, lors de la grande grève, le leader travailliste a dit qu’il n’avait rien à voir avec ce mouvement. Pendant la grève des mineurs en 1984, son successeur a répété la même chose. Quand les travailleurs font grève, les parlementaires travaillistes sont absents. Le Labour a privatisé, limité les droits syndicaux. Il s’est comporté comme un gouvernement conservateur et a perdu, au fur et à mesure, le soutien des classes populaires. Dans le même temps, toute la presse populaire titrait : « Tu ne peux pas avoir de maison mais cet immigrant le peut » ; « Tu veux travailler mais l’immigré prend ton job pour un salaire moitié moindre » ; « Tu dois travailler pour un salaire de misère mais regarde toutes les allocations allouées à l’immigré avec tous ses enfants »... Ce poison s’est répandu quotidiennement.
Les « anti-immigration » ont grandi. La BBC, toujours policée, a accordé un immense temps d’antenne à l’extrême droite de Nigel Farage. C’était : « Qu’a dit Nigel Farage aujourd’hui ? » Il le présentait, certes, comme un plaisantin, mais il était omniprésent. On n’a pas entendu la gauche.

Entre ce démagogue très persuasif, cette propagande quotidienne contre l’immigration et ces gens qui se sentent abandonnés, les ingrédients du fascisme sont là. C’est comme pour Trump. Il n’y en avait que pour lui, rien pour Bernie Sanders. J’imagine que c’est la même chose pour Marine Le Pen en France.

En France, on est censé respecter l’équité du temps de parole entre les différents candidats...

Ken Loach. C’est la même chose en Grande-Bretagne. Mais ils ne la respectent pas. Vous connaissez Jeremy Corbyn ? Une étude universitaire montre que, durant les dix premiers jours de la campagne de l’élection du dirigeant travailliste, la BBC diffusait deux fois plus de discours anti-Corbyn que pro-Corbyn, sans tenir compte de toutes les moqueries et critiques des éditorialistes. Voilà l’arrogance de la classe dirigeante.

Avec l’arrivée de Jeremy Corbyn, croyez-vous de nouveau au Parti travailliste ?

Ken Loach. Le Labour a toujours été social-démocrate avec une direction de droite. Ils ont eu une rhétorique sur la classe ouvrière dans le but de protéger les employeurs. Le Parti travailliste a toujours eu un courant socialiste, plus ou moins fort selon les époques, avec parfois de petits éléments de marxisme. Avec Blair, ils ont complètement disparu. Il y a un petit groupe de sociaux-démocrates de gauche, des hommes de principe comme Jeremy Corbyn et John McDonnell, qui se sont opposés partout aux privatisations. Ils ont mené le mouvement anti-guerre aux côtés de personnes n’appartenant pas à leur parti. Ces hommes suivent les pas de Tony Benn 1. Grâce à une erreur tactique de l’aile droite du parti, Jeremy Corbyn a été proposé comme candidat.

Ils étaient sûrs qu’il ne serait jamais élu et passaient à bon compte pour démocrates. Finalement, 60 % des militants ont voté pour lui. Quand il a gagné, l’aile droite l’a attaqué sur tous les fronts, l’a accusé de diviser le parti. C’est le premier leader du Parti travailliste à s’être rendu, à ce titre, sur un piquet de grève. Aucun ne l’avait fait en plus de cent ans. Il a proposé, s’il est élu Premier ministre, d’éliminer les sociétés privées du service de santé, de renationaliser tous les transports en commun. De grosses multinationales perdraient de leur influence. Il n’a pas pris d’engagement pour les autres services publics comme l’eau, le gaz, l’électricité, l’énergie nucléaire..., mais un débat sur la pertinence de les enlever des mains du privé se déroule. Il parle d’investir de l’argent public dans l’industrie et de régénérer des zones où les gens sont laissés-pour-compte. L’argent du privé serait ratissé. Ce serait une grosse entrave aux entreprises privées qui ont réalisé d’immenses profits sur le dos des services publics. C’est pourquoi il est attaqué. Après, les attaques viendront de la Banque mondiale, de la Commission européenne et sûrement des États-Unis.

Jusque-là, toutes les tentatives de transformer le Labour en parti de masse ont échoué. Là, il vient de passer de 190 000 à près de 600 000 membres. Cet homme présenté par la presse comme impopulaire et pathétique a attiré près d’un demi-million de personnes pour transformer le Labour en plus grand parti social-démocrate d’Europe. C’est incroyable car ce sont surtout des jeunes. C’est, je l’espère, un mouvement de fond.

1. Tony Benn est une figure de l’aile gauche travailliste. Il fut ministre de l’Industrie puis de l’Énergie dans les années 1970. Il a milité pour l’abolition de la Chambre des lords, contre les guerres des Malouines, d’Afghanistan, d’Irak. Il s’est opposé à l’adhésion à l’Union européenne et a même proposé de faire de la Grande-Bretagne une République. Il est mort en 2014.

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Moi, Daniel Blake : Loach vote l’humain contre le Marché

À peine remis d’un accident cardiaque, un ouvrier se voir interdire de travailler tout en perdant sa pension d’invalidité. Il rencontre une mère célibataire également exclue du système. Pour son 20e long-métrage, Ken Loach raconte l’histoire d’un ouvrier, Daniel Blake. Ce menuisier expérimenté est face à une injustice. Ses problèmes cardiaques ont conduit son médecin à lui interdire de travailler alors qu’il a perdu sa pension d’invalidité. Lors de ses démarches pour recouvrer ses droits, il rencontre Katie, mère célibataire de deux enfants, elle aussi mise hors système après un très court retard à un entretien. Ces deux écorchés de la vie s’entraident, sans assurance de pouvoir maintenir totalement la tête hors de l’eau. Dans la veine de Raining Stones ou de My Name Is Joe, autour d’un scénario de Paul Laverty, Ken Loach confronte l’absurdité d’un système au quotidien de figures des classes populaires. Cette charge virulente contre la privatisation des services publics montre que Loach n’a rien perdu de sa verve dans un cinéma dont la mise en scène simple et limpide nourrit la force du témoignage.

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Avec son dernier film, Moi, Daniel Blake, Ken Loach a reçu la deuxième Palme d’or de sa carrière au festival de Cannes en mai dernier. (Photo D.R.)

Article publié dans le mensuel Solidaire de novembre 2016. Michaël Melinard ecrit pour L’Humanité Dimanche.