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En Egypte, le voile se lève

mardi 8 novembre 2016, par siawi3

Source : http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2016/06/27/en-egypte-le-voile-se-leve_4958753_4497186.htm

M LE MAGAZINE DU MONDE

27.06.2016 À 10H33

Malgré le climat répressif instauré par le régime d’Al-Sissi, la fièvre de changement qui s’était emparée de la place Tahrir il y a cinq ans n’a pas tout à fait disparu. Notamment chez les jeunes Egyptiennes, de plus en plus nombreuses à s’émanciper.

Par Géraldine Schwarz

Quand Dina est sortie pour la première fois sans voile dans les rues du Caire il y a trois ans, elle n’a pas pensé au défi qu’elle était en train de lancer à la société égyptienne, si religieuse et patriarcale. Elle a juste ressenti le plaisir du vent dans sa longue chevelure soyeuse. « Cela m’a rendue heureuse, si heureuse. »
Elle n’a pas pensé à Dieu non plus. Pourquoi d’ailleurs ? « Si Dieu avait voulu que la femme cache ses cheveux et ses jambes, il l’aurait créée sans cheveux et sans jambes, non ? », affirme Mariam, 26 ans. Elle aussi a ôté son voile, ne supportant plus « l’hypo- crisie » d’une tenue que, selon elle, beaucoup portent dans l’espoir que cela suffira à laver leurs péchés.
Pour Sohair (le prénom a été changé), qui a enlevé son hijab à 16 ans, le plus intolérable était « le poids de ce symbole sexiste ». « Pourquoi j’accepterais de réduire mon corps à un pur objet sexuel qu’il faut cacher aux yeux des hommes alors que je suis un être humain avec un corps humain ? »
Ces questions, de plus en plus de jeunes, y compris des hommes, se les posent en Egypte, où les réseaux sociaux abondent de messages dénonçant les pratiques machistes et réclament une libération des femmes. Le phénomène touche, dès le lycée et jusqu’à la trentaine, des jeunes femmes issues de la classe moyenne urbaine, dont une minorité croissante va jusqu’à enlever le voile.

Etre humain sous tutelle

Nourrie de nouveaux horizons grâce à Internet, cette génération refuse d’hériter de la condition féminine que la tradition et une certaine interprétation de la religion ont imposée à leurs mères. La femme en Egypte, comme dans de nombreux pays musulmans, est un être humain sous tutelle qui n’a même pas le droit de réclamer l’entière responsabilité de ses péchés face à Dieu. Il est acquis qu’un homme ayant laissé « dériver » sa fille, sa sœur ou son épouse paiera cher sa négligence le jour du jugement dernier.
D’où le droit de contrôler leurs sorties, leurs vêtements, leurs activités et leurs fréquentations, et de les « corriger » lorsqu’elles s’égarent. Si le mari s’absente, c’est un autre homme qui s’invente « protecteur » de sa compagne. Par exemple, le concierge de l’immeuble, qui guette les visiteurs et possède le pouvoir inouï, y compris dans les quartiers les plus huppés du Caire, de refuser de faire monter les invités d’une résidente.
Cette hiérarchie sexuelle bien rodée reçut une profonde secousse en janvier 2011, lorsque des femmes descendirent par dizaines de milliers dans la rue. « Le “printemps arabe” a cassé cette prétention d’enfermer les femmes à tout prix que
les pays du Golfe avaient exportée chez nous dans les années 1970 », estime Ebtihal Younès, une intellectuelle d’une cinquantaine d’années qui dirige le département de français à l’Université du Caire.
« Lorsque vous êtes sur la ligne de front et que quelqu’un est tué juste à côté de vous, vous commencez à réévaluer votre vie », raconte Yasmine, frêle personne au teint lunaire. Le 25 janvier 2011, elle avait 21 ans. Elle s’est rendue place Tahrir « par curiosité », puis, saisie par la fièvre d’appartenir à la génération du changement, elle n’a plus manqué une seule manifestation, malgré le risque d’être violée, lynchée, voire tuée. « Après la révolution, les femmes ont voulu changer d’identité, devenir maître de leur vie. Certaines ont voyagé à l’étranger, d’autres ont monté leur société, beaucoup ont abandonné le voile. »
Portée par ce vent des possibles, Yasmine réussit à sortir d’une relation traumatisante avec un partenaire qui la manipulait et la violait régulièrement. Le lendemain de sa séparation, son premier geste fut d’enlever son hijab pour se réapproprier son corps.

« APRÈS LA RÉVOLUTION, LES FEMMES ONT VOULU CHANGER D’IDENTITÉ, DEVENIR MAÎTRE DE LEUR VIE. » YASMINE, 26 ANS

Elle n’eut d’abord pas le courage de le dire à ses parents. Le voile, quoique facultatif en Egypte, est une norme sociale pour les musulmanes. L’ôter est perçu comme un déni de moralité bien pire que de ne l’avoir jamais mis.
Pendant un an, chaque matin lorsqu’elle quittait le domicile familial, Yasmine retirait son voile dans le métro – prendre un air nonchalant, faire lentement glisser le tissu des cheveux, jouer avec comme si c’était une écharpe, pour finalement vite le ranger dans son sac –, puis le remettait le soir avant de rentrer. « C’était un véritable défi de faire ça devant les passagers qui me regardaient. A leurs yeux, j’aurais pu être une prostituée qui se découvre pour le travail. Je voulais savoir si je pouvais me libérer du regard de la société, et je me suis rendu compte que j’en étais capable. » Elle finit par le dire à sa mère qui, sous le choc, n’osa pas en informer son mari. Yasmine dut affronter seule son père, qui se mit dans une fureur dont il n’est jamais vraiment sorti depuis. « Me marier m’a permis de quitter l’atmosphère étouffante du domicile parental »,dit-elle.

Confiance en soi

Yasmine a épousé l’homme qu’elle aime, un responsable d’ONG, sans demander l’avis de ses parents. Une grave entorse dans un pays où les mariages arrangés restent courants. Ils vivent dans une drôle de ville nouvelle, plantée dans le désert, à une heure du Caire. Chaque vendredi, alors que les fidèles se recueillent dans les mosquées pour la grande prière hebdomadaire, elle traverse les rues désertées du Caire pour se rendre à Nasr City, bastion traditionnel des Frères musulmans, où une association de défense des droits de l’homme s’est installée au deuxième étage d’un vieil immeuble anonyme. Yasmine y anime un atelier pour aider des femmes, généralement âgées de 20 à 30 ans, à devenir autonomes. Elle leur parle émancipation, manipulation et confiance en soi. Elle écrit aussi : son blog est très consulté et sa page Facebook compte plus de 10 000 abonnés.

« MÊME PARMI LES FILLES MOINS ÉDUQUÉES, CERTAINES SE DISENT : MAIS QUELLE EST CETTE VIE QU’ON NOUS RÉSERVE, SANS BONHEUR ET SANS CHOIX ? » DINA, 31 ANS

« Même parmi les filles moins éduquées, il y a un nouveau mouvement qui refuse certaines traditions, constate Dina. Elles se disent : mais qu’est-ce qui nous arrive ? Quelle est cette vie qu’on nous réserve, sans bonheur et sans choix ? Et tout ça à cause de quoi ? De quelques cheikhs qui s’octroient le monopole de la religion ? »
Dina porte ses cheveux noirs déployés sur ses épaules tel un trophée. Elle a passé une partie de son enfance en Arabie saoudite, où son père s’était installé pour avoir un emploi mieux rémunéré, comme plus de 5 millions d’Egyptiens. Là-bas, raconte-t-elle, il suffit que le voile intégral, obligatoire, glisse légèrement du nez pour être malmenée par la police religieuse. Beaucoup d’émigrés égyptiens reviennent au pays influencés par l’idéologie wahhabite, qui prône un islam exclusif, favorise la maltraitance des femmes et décourage toute réflexion... A son retour, Dina ne laissait jamais dépasser un cheveu. « J’étais ce genre de personnes qui rejettent la faute sur la fille si elle se fait harceler par des hommes parce qu’elle a mis des vêtements un peu serrés. »
Son regard s’est inversé lorsqu’elle est passée du lycée de filles à l’Université
du Caire. « J’ai réalisé que la mixité est nécessaire et saine, que ce sont la société et ses codes pseudo-religieux qui pervertissent les relations entre les hommes et les femmes. » Dina s’est liée d’amitié avec des hommes et a affronté ses parents avec succès. D’autres pensées ont commencé à la hanter, fissurant peu à peu l’édifice sur lequel elle avait bâti son identité. « Je trouvais étrange cette obsession autour du voile, comme si c’était plus important que la prière. Je me suis dit : et si la vraie raison était de vouloir contrôler l’existence physique de la femme ? »

Femme chocolat

En Egypte, les campagnes publicitaires ne reculent devant rien pour vanter les avantages du voile, au-delà de celui d’être la clé du Paradis. L’une montre côte à côte une sucette emballée que survole un insecte et une appétissante boule de sucre rouge sans son emballage, envahie par de vilaines mouches. Une variante moins menaçante montre une fleur magnifique isolée dans un intérieur face à une autre, fanée par le grand air. Avec le slogan : « Une fleur cachée est plus belle qu’une fleur que tout le monde peut voir. » Une autre campagne établit un parallèle intéressant entre la femme et le chocolat.
Dina, 31 ans, a retiré son voile il y a trois ans, après avoir réalisé que « ce sont la société et ses codes pseudo-religieux qui pervertissent les relations entre les hommes et les femmes ».
Le matin, chez elle, devant le miroir, Dina a peu à peu réalisé que, lorsqu’elle s’habillait, son attention était toute vouée à cacher les parties de son corps que des hommes risqueraient de regarder. Voire de toucher, avec l’accord tacite d’une partie de la société, si elle avait l’imprudence de révéler ses formes. « Vous vous rendez compte ? Imaginez que des personnes que vous ne connaissez même pas aient autorité sur ce que vous allez décider de porter, jusque devant le miroir de votre propre chambre. » Il y a trois ans, elle a retiré son voile, à l’âge de 28 ans. Dina travaille dans une ONG qui enseigne les nouvelles technologies à de jeunes défavorisés. Elle vit avec son mari à Down Town, quartier commerçant jadis rendez-vous incontournable des élégantes du Caire, aujourd’hui délaissé par les riches pour des ghettos résidentiels aux allures de Disneyland.
Il faut un certain cran pour se mêler comme elle, tête nue, à la foule de passants sur les belles avenues de Down Town où le voile intégral est fréquent. « Parfois, lorsque je vais à la banque et que je montre ma carte d’identité avec une photo de moi voilée, l’employé ne peut s’empêcher de faire une remarque désobligeante », dit-elle avec un sourire las. Pourtant, elles sont de plus en plus visibles, ces filles de la classe moyenne en tee-shirts serrés et pantalons colorés, une tenue qui fut longtemps l’apanage de la classe supérieure vivant dans les résidences luxueuses de Zamalek, Heliopolis ou Maadi.

Transgression des clichés

Le cri pour libérer les femmes en 2011 a aussi été lancé par des hommes qui refusent d’endosser le rôle patriarcal. Sur les barricades, filles et garçons se sont rendus compte que leurs rêves se ressemblaient. Une envie de briser le mur qui les sépare, de parler plus ouvertement de sexualité, et d’homosexualité aussi, s’est emparée d’eux. Hazem est l’un de ceux qui va le plus loin dans la transgression. Les spectacles à la poésie subversive de ce danseur et chorégraphe de 29 ans ont jusqu’à présent échappé à la censure. « Notre société est caractérisée par un immense déni de la sexualité. Par mon travail, je veux révéler ce qui préoccupe tout le monde, mais que nous passons notre temps à faire semblant d’ignorer », dit-il. Le chorégraphe s’amuse à intervertir les clichés sur les genres. Dans Le Dîner de Casanova, il fait du séducteur légendaire une femme qui prend du plaisir avec un harem d’hommes. Dans Bolt !, des hommes presque nus prennent une douche sur scène, mettent des talons et font la danse du ventre.
Par ses chorégraphies transgressives qui échappent pour l’instant à la censure, Hazem (à droite) interroge les rôles assignés aux hommes et aux femmes dans la société égyptienne.
Pendant longtemps, Hazem a eu un rapport torturé à la religion. Il a lu et relu le Coran et la Bible, avant de finir par trouver la sérénité : « Si Dieu voulait qu’on suive aveuglement les règles et qu’on ne pose pas de questions, il n’aurait pas créé notre cerveau et notre curiosité. » Sa mère, pourtant très traditionnelle, ne manque aucun de ses spectacles. Son public compte toujours un certain nombre de femmes voilées. « Pour moi ce n’est pas le voile le plus important, mais les rôles assignés aux hommes et aux femmes », confie-t-il.
D’ailleurs, les réflexions croissantes sur la condition féminine en Egypte ne sont pas le seul apanage des femmes qui ôtent leur voile. Khadeega, professeure en philosophie islamique portant le hijab, l’affirme sans hésiter : « En réalité, il n’y a plus de relation entre la tenue et la moralité. » « Après la révolution, poursuit-elle, beaucoup de femmes ont enlevé leur voile par rejet du discours religieux qui prétend connaître la tenue vestimentaire adéquate pour plaire à Dieu et entrer au Paradis. »
Elevée dans une famille très religieuse, Khadeega, la trentaine, a développé de réels penchants religieux et s’est plongée dans l’analyse des textes sacrés. « Il existe des versets du Coran qui invitent les femmes à se couvrir le corps, et ce sont ces derniers que j’ai décidé de suivre, dit-elle. Mais en réalité il n’y a pas qu’une seule méthode. »

Pragmatisme des institutions religieuses

Il suffit de se promener avec Hazem, qui ose le bermuda et le débardeur – bannis du code vestimentaire islamique –, pour croiser à chaque coin de rue un échantillon de cette jeune génération qui résiste aux lavages de cerveau. Dans le quartier historique islamique du Caire, qui abrite le souk légendaire Khan al-Khalili, des groupes mixtes de filles et de garçons vêtus à la mode occidentale, des lycéens et des étudiants issus de la classe moyenne de la capitale et d’ailleurs, plaisantent ensemble, jouent de la musique et visitent le magnifique patrimoine architectural des Mamelouks (XIIIe siècle), déserté par la génération précédente, peu intéressée par l’histoire de son pays.
Ces transformations fondamentales de la jeunesse, dans un pays où les moins de 30 ans représentent 60 % de la population, n’ont pas échappé aux institutions religieuses telle Dar Al- Iftaa (« la maison de la fatwa », dirigée par le grand mufti d’Egypte), qui donne des avis religieux très écoutés sur ce qui est autorisé. Le numéro deux, Ibrahim Negm, a encouragé la création d’une page Facebook où des cheikhs modérés
répondent en direct à toutes sortes de questions. La page compte 3,5 millions d’abonnés et 5 millions de visites hebdomadaires. « Nous sommes plus flexibles que jamais pour accompagner les changements idéologiques et les mouvements que traversent les jeunes », dit-il.

« NOUS SOMMES PLUS FLEXIBLES QUE JAMAIS POUR ACCOMPAGNER LES CHANGEMENTS IDÉOLOGIQUES ET LES MOUVEMENTS QUE TRAVERSENT LES JEUNES. » IBRAHIM NEGM, NUMÉRO DEUX DE DAR AL-IFTAA

Même si la maison de la fatwa considère que les musulmanes doivent porter le voile, poursuit-il, « celles qui l’enlèvent restent des musulmanes. C’est une affaire personnelle entre elles et Dieu, personne ne doit intervenir, ni les forcer ». Une déclaration visionnaire et pragmatique, en symbiose avec nombre de jeunes femmes qui tout en ôtant leur hijab ne renoncent pas à leur foi.

Mauvaise conscience

C’est le cas de Mariam, une femme au sourire splendide qui travaille dans une agence de communication. Personne ne l’avait forcée à se couvrir les cheveux à la puberté.
C’est elle qui, à 16 ans, a voulu tenter l’expérience pour « approfondir sa spiritualité ». Mais lorsqu’elle a voulu s’en débarrasser, son père a refusé. « Cela a eu un effet opposé à celui que je recherchais, je perdais ma spiritualité, remarque Mariam. Je me suis rendu compte que beaucoup de musulmans accordaient trop d’importance à l’apparence alors que le principal, c’est d’essayer d’être une bonne personne ; c’est ça, mon islam. » La jeune femme a finalement retiré son hijab à 22 ans avec l’accord de son père. La profonde affection qui le lie à sa fille a fini par l’emporter sur la colère.

A 16 ans, Mariam a voulu porter le voile pour « approfondir sa spiritualité ». Elle l’a ôté six ans après : « Je me suis rendu compte que beaucoup de musulmans accordaient trop d’importance à l’apparence. »
D’autres jeunes femmes et jeunes hommes, sans contester l’existence de Dieu, vont jusqu’à rejeter la religion musulmane. Ils sont assez nombreux pour inquiéter les autorités, qui les traquent et les qualifient à tort d’« athées » pour les discréditer. « Je ne veux pas de ce Dieu qui valorise davantage les hommes que les femmes, dit Sohair, 26 ans. Dieu ne peut pas être ce psychopathe qui envoie des êtres humains brûler en enfer pour l’éternité juste parce qu’ils ont voulu être eux-mêmes. Ni un narcissique qui aimerait qu’on prie pour lui 24 heures sur 24. »
Sohair, qui témoigne de manière anonyme dans l’appartement d’un ami, a très mal
vécu le voile qu’elle fut obligée de porter dès ses premières règles, à 9 ans. « C’est comme si on m’avait pris mon enfance du jour au lendemain. » Interdites, les batailles innocentes avec ses cousins. Finis, le pantalon qui permet de courir et sauter, le frisson des vagues à la plage et de l’eau sur la peau nue au soleil. « Mon père me disait : “Ferme tes jambes, une femme ne s’assied pas comme ça.” “Couvre tes fesses, sinon les hommes vont penser à des choses sales.” Je ne comprenais pas, j’avais 10 ans. C’est quoi ces choses sales auxquelles ils pensent ? Et qui sait s’ils y pensent vraiment ? »
Le soir, Sohair pleurait dans son lit. A l’adolescence, elle a tenté de se suicider. « Je devenais schizophrène, je n’avais personne à qui parler. » Elle s’est réfugiée dans des romans, la philosophie, l’art, et sur Internet pour y dénicher tout ce qui pouvait nourrir ses réflexions. Ses doutes sur la religion la torturaient. A 16 ans, elle est entrée dans la meilleure université du Caire, où elle s’est confiée à une professeure qui l’a encouragée à se découvrir. Le choc a été énorme pour ses parents. « Je connais beaucoup de filles qui aimeraient enlever le voile, mais ne le font pas pour protéger leurs parents », dit- elle. Même s’ils sont restés proches, Sohair est rongée par la mauvaise conscience de les avoir plongés dans la honte. Aussi fait-elle semblant de prier lorsqu’elle leur rend
visite. Elle a trouvé un certain apaisement dans la peinture. Ses toiles montrent des corps défigurés, à la sexualité incertaine.

Geste politique

Ces jeunes qui rejettent leur voile et contestent les règles qu’on leur impose ne risquent pas seulement le rejet de leur famille et de la société. Leur geste a une forte portée politique. Mais, tandis que la folie semble gagner le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi qui laisse enfermer, torturer et disparaître par centaines des jeunes pour des motifs fantaisistes, Yasmine, Dina, Hazem, Mariam et Sohair refusent d’avoir peur.
Ce mouvement de libération féminine ne se limite pas à l’Egypte : on le retrouve également en Tunisie ou en Algérie. En Iran aussi le voile obligatoire commence doucement à faire débat. Des femmes publient à leurs risques et périls des photos d’elles sans voile sur une page Facebook baptisée « My Stealthy Freedom » (ma liberté furtive), tandis que la députée iranienne Parvaneh Salahshouri a ouvertement appelé à rendre le hijab facultatif.
Le combat de toutes ces femmes tranche avec l’évolution de certaines jeunes musulmanes en Europe qui se radicalisent dans la tradition et sont de plus en plus nombreuses à porter le voile. « C’est injuste, regrette Mariam. C’est parce qu’elles ont le luxe de vivre dans un pays libre qu’elles font le choix de moins de liberté. Elles utilisent quelque chose qu’elles ne connaissent pas pour leur propre confort identitaire, sans se rendre compte à quel point ce symbole fait mal ailleurs. »

« LES FEMMES QUI SE VOILENT EN EUROPE NE SE RENDENT PAS COMPTE À QUEL POINT CE SYMBOLE FAIT MAL AILLEURS. » MARIAM, 26 ANS