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Algérie : Les injustices et les représailles s’abattent sur des femmes universitaires

lundi 14 novembre 2016, par siawi3

Source : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/11/14/article.php?sid=204778&cid=41

Publié le 14 novembre 2016

Par Pr Rosa Issolah(*) et Pr Nadjia Zermane(**)

« Il n’y a pas de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois », cette citation du philosophe Jean-Jacques Rousseau, toujours d’actualité trois siècles après, illustre très bien notre propos.

Le défi pour l’Algérie de former une jeunesse qualifiée, stable et engagée repose sur sa capacité à lui assurer un système d’ascension sociale par le mérite et à respecter le principe d’égalité des chances dans l’enseignement, garanti par la Constitution qui stipule dans son article 65 que « L’Etat veille à l’égal accès à l’enseignement et à la formation professionnelle ». Les enseignants de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie qui ont dénoncé les inscriptions illégales accordées par le ministre de l’Enseignement supérieur pour l’accès en classes préparatoires sans moyenne requise et au doctorat sans concours n’ont donc fait que défendre les droits des étudiants et ceux de leurs familles, face aux injustices. Aujourd’hui, quelle famille ne rêve pas de voir son enfant accéder à une grande école ? Et, quelle famille ne rêve pas de voir son enfant accéder au doctorat ? C’est pour cela que les conditions d’accès à la formation et aux diplômes compétitifs doivent être les mêmes pour tous. Et, c’est pour cela que la Constitution de notre pays stipule que « les citoyens sont égaux devant la loi, sans que puisse prévaloir aucune discrimination » (article 32).

Aujourd’hui, ce problème a pris des proportions d’une extrême gravité. Les enseignants qui ont dénoncé, avec dossiers à l’appui, de sérieux dysfonctionnements qui portent atteinte à l’avenir de l’Ecole de la souveraineté alimentaire du pays subissent des représailles inqualifiables. Démarrer une année universitaire avec le licenciement de professeurs de renom, chacun dans sa spécialité, est un échec cuisant pour votre mode de gouvernance, Monsieur le ministre. Ces enseignants chercheurs qui ont écrit à la présidence de la République n’ont commis ni un délit ni une erreur professionnelle. Ils ont saisi la présidence de la République, en tant que plus Haute Institution de l’Algérie, dans une relation de loyauté totale vis-à-vis de leur pays, pour lancer une alerte en tant que scientifiques. Dans ce cas, il vous suffisait de diligenter une commission d’enquête en toute neutralité, et non de donner des instructions pour un conseil de discipline !

Les femmes enseignantes sont particulièrement ciblées par cette répression que nous dénonçons, pour faire barrière à un courant d’obscurantisme qui vise à tuer la liberté académique et d’opinion. Mme Nadjia Zermane, professeur de renom, est harcelée par des agents de sécurité de son école qui sont désignés pour lui transmettre une convocation à un conseil de discipline qu’elle doit subir pour avoir défendu l’éthique de l’enseignement public. Est-ce le traitement qu’on réserve à une scientifique qui fait partie de nos rares jeunes compétences en méthodes de gestion alternative des phytoparasites. La professeure Nadjia Zermane qui incarne la jeune élite universitaire algérienne a soutenu sa thèse de doctorat à l’université de Kassel en Allemagne. La personnalité de femme scientifique qu’elle s’est forgée l’a conduite à la Maison Blanche (USA) en 2014, parmi un groupe de femmes scientifiques sélectionnées dans le cadre d’un programme sur l’innovation des femmes dans les sciences et l’engineering.

Première femme algérienne professeure en sciences de l’information et de la communication, pionnière des nouvelles technologies et du numérique, ancienne élève de la prestigieuse ENSSIB de Villeurbanne, docteur de l’université Lumière de Lyon et ancienne auditrice de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie de Paris, la professeure Rosa Issolah est licenciée de façon totalement abusive et arbitraire, pour avoir dénoncé les dérogations d’accès à l’ENSA, ainsi que d’autres dysfonctionnements portant atteinte à l’Ecole de la sécurité alimentaire de l’Algérie. Feu son mari, fils de chahid, un des premiers agronomes sorti de l’Ecole nationale supérieure d’agronomie d’El Harrach, a formé des générations entières d’agronomes, en tant qu’enseignant chercheur. Alors qu’il n’avait que douze ans, il a porté le corps de son père chadid et a transmis à ses enfants, qu’il n’a pas eu le temps de voir grandir, les valeurs de Novembre 1954. Aujourd’hui, que faites-vous de ces valeurs, Monsieur le Ministre ? Où est la voie tracée par le FLN historique pour l’émancipation et la protection des femmes algériennes ? Que faites-vous du sacrifice des Ourida Medad, Hassiba Ben Bouali et de toutes les martyres dont nous sommes les héritières ?

D’autres collègues, jeunes enseignantes, au sommet de leur carrière, subissent également dans l’impunité la plus totale les affres du harcèlement moral et de la marginalisation, plus particulièrement avec refus d’octroi de charges d’enseignement et d’encadrement correspondant à leurs diplômes et compétences.

Docteur Hamida Benslimane a porté dignement le flambeau de feu son père éminent ancien moudjahid, décédé avant d’avoir vu sa fille s’installer. Aujourd’hui, cette jeune maître de conférences paie également le prix fort de la tyrannie ; Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur, vous avez été destinataire de toutes ses requêtes, restées lettre morte. Que faites-vous de son investissement qui l’a conduite jusqu’au doctorat ? Que faites-vous du sacrifice de son père pour l’indépendance de l’Algérie ?

Le docteur Meriem Laouar, limogée de son poste de responsable des classes préparatoires, tout juste deux semaines après son installation, a dû quémander, des mois durant, une simple décision de mise de fin à ses fonctions. Femme de laboratoire et de terrain, docteur Laouar a construit un background scientifique dans le domaine des ressources génétiques, de l’amélioration des plantes, de la sélection et des biotechnologies, avec une reconnaissance internationale qui force le respect.

Il est vrai que Monsieur le Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique représente des institutions que nous respectons. Mais, comment ne pas s’indigner face à un ministre qui donne des dérogations illégales d’accès dans une école d’excellence et qui instruit un chef d’établissement pour que les enseignants opposés à ces dérogations soient licenciés. C’est la raison pour laquelle nous sommes déterminées à lever les boucliers contre toute forme de représailles destinées à tuer la conscience scientifique et la liberté académique. Nos droits de scientifiques et de citoyennes algériennes doivent être reconnus comme une condition indispensable à une gouvernance équitable.

* Professeur à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, d’El Harrach.

** Professeur à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie, d’El Harrach.