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Pourquoi le djihadisme voue à la langue française une haine particulière

mardi 29 novembre 2016, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/129506/djihadisme-langue-francaise-haine?google_editors_picks=true

Robin Verner

28.11.2016 - 9 h 42, mis à jour le 28.11.2016 à 9 h 42

Associée à la colonisation, la révolution et la laïcité, la langue de Molière occupe une place de choix dans le panthéon de la haine djihadiste.

Dans certaines de leurs vidéos de propagande, les djihadistes se mettent en scène en train de brûler leurs passeports. L’idée est double : il s’agit de couper tous les ponts avec sa vie d’avant, sa « jahiliya » personnelle, et d’affirmer que seule compte l’appartenance à l’« oumma » (ou « communauté des musulmans », communauté singulièrement restreinte dans l’esprit du djihadisme). Adieu les nations, donc. Mais les soldats de l’Etat islamique pourraient tout aussi bien mêler des Larousse, des Littré et quelques romans de littérature française à leurs autodafés. Car la haine que vouent les djihadistes à la langue des infidèles vaut celle qu’ils destinent au drapeau de ces derniers.

De prime abord, rien de très étonnant. Les fanatiques salafistes ne se distinguent pas par leur amour de l’altérité et, dans une certaine mesure, le message islamique invite à donner à l’arabe une forme de prévalence. En s’adressant une dernière fois aux hommes à travers le Coran, Dieu a choisi de parler la langue de l’arabophone Mahomet. Cependant, la langue française occupe, par elle-même, une place particulière dans le panthéon de la haine djihadiste.

La culture politique de la France est considérée comme intrinsèque à sa langue

Dans un article paru en mars dernier, peu après les attentats de Bruxelles, William McCants et Christopher Meserole, spécialistes du monde musulman au sein du Brookings Institute, ont établi une prédisposition des pays francophones à fournir, bien malgré eux, des recrues à l’Etat islamique. La France figure ainsi, en valeur absolue, en tête des pays européens ayant vu le plus de leurs ressortissants s’exiler vers les terres de l’EI. Selon les chercheurs du Brookings Institute, la culture politique de la France est considérée comme intrinsèque à sa langue. En quelque sorte, le langage de Molière, de Flaubert et d’autres, porterait en son sein la laïcité d’Emile Combes et d’Aristide Briand, ou même celle de la loi de 2004 limitant le port de signes religieux dans l’école secondaire.

Dans une interview accordée au site Atlantico, l’islamologue Gilles Kepel donne son avis sur les conclusions de l’étude de William McCants et Christopher Meserole. S’il approuve la thèse défendue, il explique que cette haine de la francophonie découle avant tout d’une particularité liée à l’Afrique du nord. Selon lui, sur ces rives sud de la Méditerranée, les islamistes, indifférents à l’anglais, attribuent au français « une perversité anti-islamique particulière » du fait des « Lumières, de Voltaire, de la laïcité » auxquels cette langue a prêté sa voix. Le tout, bien sûr, s’inscrit alors sur fond de ressentiment envers le souvenir de la colonisation.

Une rancœur unique en son genre

Gilles Kepel cite d’ailleurs les mots d’Ali Benhadj, fondateur du Front islamique du salut (le FIS, un mouvement algérien du tournant des années 1980-1990). Ce dernier encourageait ses partisans à se débarrasser de ceux qui avaient « tété le lait vénéneux de la France ». Il n’était pas question de lactose ici mais de cibler la persistance, voire la progression, de la culture et de la langue françaises en Algérie bien après le traité d’Evian faisant de celle-ci un pays indépendant. En 2010, un tiers des Algériens parlaient en effet français.

« Le français a pénétré très profondément les pays musulmans que la France a conquis et occupés, bien davantage que l’anglais n’a pénétré les colonies britanniques, comme au Pakistan par exemple où il est resté la langue d’une toute petite classe de dirigeants. L’influence de la langue et de l’histoire françaises est profonde au Maghreb et en Afrique noire. Le français est un très dur adversaire pour les djihadistes car il est extrêmement présent et amène un vrai prestige du fait de sa richesse », explique Gabriel Martinez-Gros, auteur du récent Fascination du djihad-Fureurs islamistes et défaite de la paix.

Le français est un très dur adversaire pour les djihadistes car il est extrêmement présent et amène un vrai prestige du fait de sa richesse
Gabriel Martinez-Gros

Tout au long de cet essai, ce médiéviste arabisant, spécialiste de l’Andalousie arabo-musulmane du Moyen-âge, analyse le djihadisme contemporain en s’inspirant de la lecture d’un de ses historiens de chevet, Ibn Khaldoun (1332-1406). Cette connaissance, inscrite dans le temps long, des rapports des pensées musulmanes à l’occident a appris à Gabriel Martinez-Gros que cette aversion moderne des djihadistes à l’égard du français se comprenait dans une généalogie intellectuelle spécifique. Il commence par nous mettre en garde : « Le combat linguistique des djihadistes est mené contre toutes les langues occidentales. Au Nigéria, le groupe Boko Haram, après tout, manifeste son hostilité à l’anglais. Mais, c’est vrai, pour le français, le problème se pose au carré. »

Le français, cette langue révolutionnaire

Pourquoi notre langue est-elle un cas particulier ? « Parce qu’elle présente la Modernité sous son visage le plus agressif. La Modernité est arrivée dans le monde islamique sous deux formes : libérale ou révolutionnaire. Cette dernière option apparaît comme la plus brutale. Or, le français est perçu comme la langue révolutionnaire par excellence », répond l’essayiste.

S’il est vu comme révolutionnaire, c’est en raison, bien sûr, de l’épopée des Français de 1789 et de l’An II, qui a imposé un renouvellement du politique détaché des structures traditionnelles, mais aussi, par extension, de la laïcité quelque cent ans plus tard. Cette connexion a sans doute été rendue plus douloureuse encore par la colonisation, mais selon Gabriel Martinez-Gros, elle la précède. La première véritable rencontre du français et du monde arabe remonte à 1798, soit trente-deux avant la prise d’Alger. Cette année-là, le général Bonaparte débarque en Egypte, alors dominée par les Ottomans, assistés par les mamelouks, afin de perturber les intérêts anglais liés à la route des Indes : « En Egypte, le message moderne est apporté par un ennemi victorieux qui, en plus, est très distancié de la religion. Durant son séjour, Bonaparte dit en substance : "Je serai mahométan s’il le faut". Cette domination de l’occident va être associée à la mécréance et à la langue française. »

Le communautarisme anglais mieux vu que la laïcité à la française

Cette prise de distance française par rapport aux appartenances et traditions communautaires nourrit encore le grief djihadiste à l’endroit de notre lexique. L’anglais, pourtant plus présent à l’international, ne rencontre pas ce problème : « On a l’impression que le discours de sécession, ou en tout cas de particularismes ethniques est porté plus haut dans la société britannique qu’en France, y compris dans la représentation politique », ajoute Gabriel Martinez-Gros.

Si la rage djihadiste contre le français est réelle, et supérieure au mépris des troupes intégristes pour d’autres idiomes occidentaux, il ne faut cependant pas en exagérer la portée. Dans tous les cas, le sens de la nuance des djihadistes est connu pour atteindre assez vite ses limites : « Il ne faut pas exagérer l’importance de ces différences aux yeux des djihadistes. Au bout du compte, pour eux, c’est la quasi intégralité de l’humanité qu’il convient d’envoyer en enfer », rappelle l’historien.

Et ce discours est aussi clair qu’abject dans toutes les langues.