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Profession : formateur de djihadistes

mardi 6 décembre 2016, par siawi3

Source : http://www.lepoint.fr/monde/profession-formateur-de-djihadistes-06-12-2016-2088417_24.php?google_editors_picks=true

Profession : formateur de djihadistes
En Syrie comme sur Internet, le groupe Malhama tactical, issu de la nébuleuse Al-Qaïda, diffuse un savoir-faire militaire pointu. Enquête.

Par Nicolas Hénin

Publié le 06/12/2016 à 14:56 | Le Point.fr

Né au sein de la nébuleuse Al-Qaïda en Syrie, Malhama tactical n’a pris part qu’à quelques combats, notamment les offensives pour briser le siège d’Alep-Est. © Capture d’écran de vidéo / DR

Son nom : « Malhama tactical ». Ce groupe, qui se définit comme une « société de services et de conseil djihadiste », délivre des messages de formation militaire, sur le terrain, mais aussi au travers de vidéos visibles sur Internet. Malhama tactical fait partie de ces groupes qui contribuent à développer en Syrie un véritable « savoir-faire » djihadiste. Celui-ci va de la diffusion de méthodes de combat venues du monde entier, en passant par les doctrines les plus pointues des armées occidentales jusqu’aux techniques les plus rustiques.

La diffusion large de connaissances militaires pointues par des groupes aguerris et créés par des vétérans d’armées occidentales est la hantise des services antiterroristes. Plusieurs sections de l’organisation État islamique (EI) proposent déjà des formations spécialisées et ont commencé à diffuser via Internet des tutoriels enseignant soit le meurtre au couteau, soit la fabrication de TATP (un explosif puissant, utilisé dans nombre d’attentats récents). Mais la mouvance Al-Qaïda, dont fait partie Malhama tactical, n’est pas en reste. Sur Internet, le groupe s’affiche largement, avec un compte sur les différents réseaux sociaux, notamment le « Facebook russe » VKontakte, et une chaîne sur la messagerie cryptée Telegram tenue par ses « instructeurs ».

Fondé par un vétéran ouzbek

Basé principalement dans le nord-ouest syrien, dans les provinces de Lattaquié, Alep et Homs, Malhama tactical a été fondé au début de l’année 2016 par un vétéran ouzbek du Vozdouchno-dessantnye voïska, le prestigieux corps des parachutistes russes. Anonyme, ce dernier n’est connu que sous sa kunya, son nom de guerre d’Abou Rofiq. Malhama Tactical se distingue au sein de la myriade de groupes combattants en Syrie par le fait qu’il combat peu. Il se définit davantage comme une société de consulting en guérilla. Ainsi, il dispense aux autres groupes djihadistes des formations pointues, aussi bien sur le combat de rue ou la progression en milieu confiné que sur les premiers secours de première ligne.

Ce dernier thème est particulièrement développé. Les vidéos fournissent à la fois des techniques de secourisme et expliquent également comment constituer des kits médicaux. La katiba tchétchène Ajnad al-Kavkaz (« soldats du Caucase », dirigée par Abdul-Hakim al-Chichani) a été l’un de leurs clients pour cette formation médicale. La page YouTube de Malhama Tactical se présente autant comme un ensemble de tutoriels que comme un catalogue des formations à choisir. Le groupe dispose d’un armement varié, allant du M16 américain à toutes les variantes d’AKM (Kalachnikovs), en passant par le pistolet tchèque CZ 75 et le fusil d’assaut autrichien Steyr AUG.

Instructeurs sur la ligne de front

Groupe essentiellement russophone, Malhama tactical propage d’abord les méthodes enseignées dans l’armée russe. Il publie notamment un manuel de combats de rue de cette armée. Mais il croise les influences. « Son enseignement du tir n’est pas russe. Il est typique de ce qui se fait dans les armées occidentales », souligne un expert français du renseignement militaire. Le cours sur le maniement du M16 est très complet. Celui sur le lance-grenade antichar portatif RPG-7 est plus classique (il s’agit d’une arme extrêmement répandue dans les insurrections du monde entier). Malhama tactical est rompu aux techniques de guérilla et à la fabrication d’armement improvisé. Un tutoriel enseigne ainsi comment fabriquer des grenades. La propagation d’un tel savoir-faire, rapide sur les terrains d’insurrection, à un public plus large grâce à Internet, est redoutée par les services. Les connaissances passent ainsi non seulement d’un théâtre à un autre, mais elles peuvent aussi être reprises pour des attaques commises dans un pays occidental.

Né au sein de la nébuleuse Al-Qaïda en Syrie, « Malhama tactical n’a pris part qu’à quelques combats, notamment les offensives pour briser le siège d’Alep-Est en août et en octobre », précise Stéphane Mantoux, historien militaire et observateur attentif du conflit syrien. « Ils n’ont rien publié sur leur page VKontakte entre le 10 juillet et le 5 août, puis de nouveau entre le 7 et le 26 août et devaient être bien occupés, sans doute par la bataille d’Alep à ce moment-là », ajoute-t-il. On voit des photos de leurs membres sur le front au mois d’août à Ramousseh, aux côtés du Jabhat Fatah ash-Sham (successeur du Jabhat al-Nosra, filiale syrienne d’Al-Qaïda). Début septembre, on les retrouve impliqués dans des combats au sud d’Alep aux côtés du Parti islamiste du Turkestan (PIT). Chaque fois, les combattants prennent bien garde à peu s’exposer (ils ne mentionnent d’ailleurs que très peu de pertes sur leurs réseaux sociaux : un tué à Alep fin octobre, un blessé mi-septembre). Même sur la ligne de front, on les voit davantage comme des instructeurs, faisant un travail équivalent de celui des forces spéciales occidentales venant en appui d’un groupe armé.

Scénario cauchemardesque

Le mélange de compétences, entre celles apportées par des soldats d’élite qui ont rejoint les groupes djihadistes et d’apprentissages très pragmatiques d’armes improvisées sur le terrain de guérilla risque de produire des combattants maîtrisant des savoir-faire des armées occidentales mais aussi la rusticité des groupes insurgés, capables de fonctionner avec des moyens de fortune et de se fondre dans le paysage. Un scénario cauchemardesque pour une contre-insurrection, en particulier en vue du passage de l’EI à la clandestinité, une fois qu’il aura perdu son assise territoriale.

L’apparition d’un tel groupe, si elle est inquiétante, ne fait que rendre visible un phénomène qui n’est déjà pas nouveau. L’EI a très vite constitué des cellules de formation spécialisée, privilégiant les anciens militaires de différentes armées, à l’image du Français Abdelilah Himich, vétéran de la Légion étrangère en Afghanistan, qui a rejoint l’EI en 2013 et qui aurait pris part à la formation du commando responsable des attentats du 13 novembre et de Bruxelles. Et en dehors du Levant, c’est sur des chaînes Telegram gérées depuis la Péninsule arabique que l’on a pu retrouver des manuels d’instruction d’armées occidentales traduits en arabe. Y compris certains de l’armée française.