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France : « Face aux djihadistes, la naïveté n’est plus permise »

jeudi 29 décembre 2016, par siawi3

Source : Le Figaro, 21 décembre 2016

Pascal Bruckner : « Face aux djihadistes, la naïveté n’est plus permise »

Propos recueillis par Vincent Trémolet de villers

LE FIGARO. - Que vous inspire l’attentat de Berlin ?

Pascal BRUCKNER. - Nous sommes, plus que jamais, dans le tragique de répétition. Cette nuit de Berlin est la énième réplique du grand tremblement de terre de civilisation que fut le 11 septembre 2001. La chute du World Trade Center reste l’attentat inaugural. Il fut le plus frappant et le plus meurtrier mais, depuis, l’horreur revient comme les saisons, à intervalles réguliers. Londres, Madrid, Paris à plusieurs reprises, Bruxelles, Orlando, San Bernardino, aujourd’hui Berlin. Les répliques se succèdent mais, pour l’Allemagne, c’est le baptême du feu, l’attentat de masse qui la place en première ligne. Depuis des mois, les signaux inquiétants se multipliaient, attaques aux couteaux, attentats avortés, sans oublier cet agent du renseignement allemand, secrètement converti à l’islam, qui travaillait pour Daech, dans un scénario digne de la série Homeland. Le pire est arrivé et peut se reproduire. Cette tuerie, c’est aussi la déroute de toutes les explications dont on nous rebat les oreilles sur les causes françaises du terrorisme. La France était une cible, nous disait-on, à cause de la laïcité « totalitaire », des lois de 2004 et 2010 sur le voile islamique, de l’affaire du burkini. En d’autres termes, si nous étions plus libéraux, jamais nous ne souffririons d’une telle animosité. Certes, l’Allemagne intervient, modestement, dans la coalition en Irak. Mais elle n’a pas notre passé colonial dans le monde musulman. Elle est une société multiculturelle, la burqa n’y est pas interdite même si un projet de loi s’esquisse dans ce sens, et pourtant les djihadistes l’ont frappée. Toute la piteuse sociologie de l’excuse qui remplit les pages de nos journaux ou de la presse américaine tombe à l’eau. Elle suppose au terrorisme une rationalité qui n’existe pas. La seule raison du djihadisme, c’est d’exterminer tout ce qui n’est pas musulman radical.

Que signifie le symbole du marché de Noël ?

Cet attentat peut être relié à l’attaque de l’église copte Saint-Pierre-et-Saint-Paul au Caire le 11 décembre. Il faut abattre les infidèles partout où ils sont. D’abord dans les pays arabo-musulmans, à l’évidence, parce que les coptes, comme toutes les minorités chrétiennes, doivent, selon les islamistes, disparaître du territoire ou se convertir à « la vraie foi ». Mais ce prosélytisme atteint l’Europe : en France, nous avons eu l’attentat avorté de Villejuif, le tueur présumé s’est tiré une balle dans le pied, en bon pied nickelé de la guerre sainte. Mais l’égorgement du père Hamel au mois de juillet a hélas réussi et soulevé une énorme indignation, y compris dans le monde musulman, par sa valeur de symbole. Pour l’islamisme, les marchés de Noël célèbrent une fête impie, il faut châtier ceux qui s’y promènent. Ces lieux sont depuis longtemps désignés comme des cibles privilégiées et le plus célèbre d’entre eux, celui de Strasbourg, est protégé comme une place forte. La France a développé une politique de sécurité sur ce sujet, elle a un temps d’avance sur son grand voisin de l’Est qui se croyait prémuni par sa politique de bienveillance envers les réfugiés. En tous les cas, toutes les messes de Noël se passeront sous protection policière et militaire. Notre pays se libanise insensiblement.

En France, on continue de polémiquer sur les crèches…

L’Europe est déchristianisée, les vocations sont en crise et la fréquentation des messes en chute depuis les années 1960, mais pour les islamistes radicaux nous sommes encore beaucoup trop chrétiens. Leur rêve serait de faire disparaître les basiliques, les cathédrales, les monastères, les clochers, les calvaires pour nettoyer l’Hexagone de tous ces signes d’impiété. Ils nous renvoient, malgré nous, à ces racines que nous faisons tout pour étouffer. Souvenons-nous qu’en 2004 Jacques Chirac avait refusé d’inscrire les fondements judéo-chrétiens dans la Constitution européenne ! C’est une illusion de croire qu’en montrant patte blanche, qu’en faisant de nos pays des espaces sans histoire et sans mémoire, nous apaiserons l’ennemi. Pour lui, nous sommes des croisés et nous devons payer ou passer collectivement à l’islam. Les Européens, progressistes ou libéraux, se veulent des hommes sans bagage, des individus hors sol, hors frontières, hors culture, mais, pour les fondamentalistes, nous sommes définis par notre religion et notre passé.

Même si Daech recule, les attaques continuent...

Les djihadistes, qu’ils soient de Daech ou d’une autre obédience, suivent une stratégie en réseau. Ils défendent partout dans le monde un territoire spirituel, celui de la terreur, même si cette spiritualité nous fait horreur. Mossoul ou Raqqa ne sont que des étapes de leur message cosmopolite. Défait militairement, s’il l’est un jour, ce qui est loin d’être acté, le califat essaimera sur toute la planète. La capacité de nuisance des soldats de Dieu est intacte, leur férocité risque d’être décuplée par les revers militaires de la dernière année. En France, très concrètement, se pose la question des « revenants », comme les appelle le spécialiste David Thomson des djihadistes et de leurs familles (parfois nombreuses). Ils nous ont fait la guerre, préparé parfois les attentats qui ont frappé Paris, ils ont porté l’uniforme de nos ennemis. Faut-il les accueillir ou considérer qu’ils n’appartiennent plus à la communauté nationale ?

Le tueur a utilisé le même mode opératoire qu’à Nice...

Il a utilisé le camion comme arme d’élimination. Dans la revue d’al-Qaida dans la péninsule arabique, Inspire, le camion fonçant dans une foule s’appelle la « tondeuse à gazon ». Métaphore macabre mais parlante. Il faut faucher un maximum de badauds en un minimum de temps. Ce peut être un camion, une camionnette, une voiture… Nous l’avons vu à Tours, il y a deux ans, à Nice cet été. Tous les lieux accessibles, les trottoirs, les foires, les marchés peuvent être touchés. Il nous faut donc développer une imagination totalement paranoïaque, c’est le travail des services de sécurité qui collaborent avec des scénaristes pour imaginer le pire. Ceci dit, le camion compte moins que son conducteur. On peut s’étonner du premier communiqué de l’Élysée où l’on pouvait lire : « Un camion a provoqué de nombreuses victimes », tout comme rester sidéré par les mots du philosophe Jean-Luc Nancy, au lendemain de l’attentat de Nice : « Il faut arraisonner et démonter les camions fous de nos supposés progrès, de nos fantasmes de domination et de notre obésité marchande. »

Nous nous habituons au pire ?

On fustige notre faculté d’amnésie et d’accoutumance. On y voit un terrible effet d’égoïsme et d’insensibilité. À juste titre, sans doute : en effet, notre premier réflexe quand se produit un attentat est de s’enquérir du nombre de morts. S’ils sont moins nombreux qu’à Nice ou que lors du 13 novembre, on est presque soulagé et on minimise l’événement. Je me demande si cette manière de réagir n’est pas aussi une forme de résilience. L’objectif de Daech est de nous abattre et de nous diviser. Il veut susciter des réactions de fureur extrêmes. Mais, pour le moment, les populations ne s’affolent pas et ne cèdent pas à la vengeance passionnelle. Les islamistes, quelles que soient leurs atrocités, ne gagneront jamais, c’est notre supériorité sur eux.

La presse allemande a d’abord identifié le terroriste comme un réfugié…

Il faut raison garder et attendre que l’enquête éclaircisse le profil du tueur. Pourtant, l’information continue a déjà lancé le débat en Allemagne. Notre voisin a fait le pari audacieux d’intégrer 1 million de réfugiés comme elle avait intégré 5 à 6 millions d’Allemands de l’Est après la réunification. Elle semblait en passe de réussir. Même s’il n’y a que 0,01 % de terroristes parmi les migrants, cette proportion infime détient un pouvoir de nuisance illimitée et peut remettre en cause le bien-fondé de la politique d’accueil de la chancelière à l’été 2015. Il y avait quelques signes de tensions - les agressions sexuelles sur 500 femmes, lors de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, les bagarres dans les foyers -, mais aussi des attentats empêchés grâce aux dénonciations de Syriens ou d’Irakiens. Il est à craindre pour Mme Merkel que les conséquences de sa politique ne se déploient qu’aujourd’hui. La vérité est qu’il est impossible de contrôler une masse d’hommes aussi nombreuse, et la chancelière a sans doute sous-estimé ce risque. Daech avait bien prévenu qu’il profiterait de ces mouvements de masse pour nous envoyer ses tueurs. Cela ne plaide pas pour ouvrir davantage les frontières mais plutôt pour redoubler de prudence. N’est- ce pas François Hollande, lui-même lucide à retardement, qui se confiait à Gérard Davet et Fabrice Lhomme en ces termes : « On ne peut pas continuer à avoir des migrants qui arrivent sans contrôle, dans le contexte en plus des attentats » ? Mais, encore une fois, nous sommes au conditionnel sur le profil du tueur.

Au-delà de l’attentat de Berlin, le droit d’asile n’est-il pas un droit fondamental ?

Il y a équilibre délicat à trouver entre l’hospitalité indispensable et la précaution à prendre vis-à-vis des terroristes. Nous l’avons encore vu lors de la chute d’Alep-Est. Deux courants s’affrontent, celui de l’Europe des droits de l’homme, de l’Europe sans frontières et celui du repli, de la suspicion que l’on présente comme égoïste et indigne. Les belles âmes se multiplient en déclarations aussi généreuses que vagues. La situation est beaucoup plus tragique et complexe que cette vue manichéenne. Dans le chaos du monde, la naïveté n’est pas permise. Ce qu’un intellectuel, un citoyen privé, un religieux peuvent dire, un dirigeant politique, au nom du lyrisme et de la politique du cœur, ne peut pas se le permettre. Les fins d’années sont fatales à Mme Merkel. Ces fêtes déplaisent à nos ennemis : la célébration de la naissance de Jésus, comme le réveillon de la Saint-Sylvestre, ce moment d’allégresse où les femmes se promènent librement, sont dans leur collimateur. Toute réjouissance les navre.

Voilà des années que vous pointez cette menace islamiste. La société et les politiques en ont-ils pris la mesure ?

Nous oscillons sans cesse entre l’effroi et la capacité d’oubli, mais si l’on s’en tient à l’échiquier intellectuel et politique, le pays est fragmenté. À l’extrême gauche, Daech n’est pas une menace, c’est une anecdote qui nous distrait de la seule lutte qui vaille, celle contre le Grand Capital et ses laquais. Pour les autres partis, cela dépend de leur vision du monde. Pour beaucoup, Donald Trump représenterait une menace plus importante pour le monde, l’environnement. Pourtant, le terrorisme islamiste est un tueur régulier et constant, il offre chaque jour son lot de morts et de mutilés. La carte des attaques et des assassinats couvre la planète entière. Pas un continent n’est épargné. L’Internationale des kamikazes est une force mondiale.

L’Autre peut-il être coupable ?

L’antiracisme contemporain se fonde sur un principe : le mal ne peut venir que de nous, les Blancs occidentaux et impérialistes. L’Autre bénéficie toujours d’excuses innombrables. Depuis trente ans, après le maoïsme, le polpotisme, le castrisme, la révolution iranienne, nous comprenons lentement que la barbarie n’est pas l’apanage d’une seule culture, la nôtre, mais peut toucher tous les pays. Il y a une délectation narcissique des Européens à se penser comme la source du mal universel. C’est une forme d’orgueil renversé. Songeons à cette fameuse phrase, à ce pont aux ânes de la culpabilité, rabâché par les politologues ou les philosophes de comptoir selon laquelle « nous avons créé Daech, nous avons créé al-Qaida, nous avons créé Poutine ». En réalité, nous n’avons pas la possibilité de créer quoi que ce soit, ni la mouvance terroriste et encore moins de dicter la politique étrangère du Kremlin. Notre mégalomanie nous fait croire que nous serions encore à l’heure de la reine Victoria, les maîtres du monde. Quelle naïveté ! Cette croyance entremêle mauvaise conscience et vanité.

En France, la présidentielle de 2017 sera-t-elle influencée par les attentats ?

Si j’étais un homme politique en lice pour les présidentielles, je courrais à Berlin assurer les Allemands de mon soutien. Je répéterais que l’ennemi principal aujourd’hui reste le totalitarisme islamique. La campagne présidentielle va se dérouler sur deux axes. Le premier, c’est l’axe économico-pratique : la promesse de diminuer le chômage, de libérer l’initiative, de désentraver les entreprises des contraintes administratives et bureaucratiques. Emmanuel Macron et François Fillon sont sur le même créneau en ce domaine et avec un talent identique. Mais va s’y rajouter l’axe symbolique. Le candidat qui se distinguera devra faire sa part au tragique de l’Histoire et à la dimension existentielle des événements. Celui qui exprimera sa volonté d’apaiser l’insécurité culturelle des Français (Laurent Bouvet) et de répondre à l’angoisse née de l’ouverture des frontières et de la mondialisation gagnera le cœur du peuple. C’est sur cette dimension symbolique que Donald Trump a été élu à la tête du pays le plus riche et le plus libre du monde. Nous méritons mieux en France.