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France : Débat autour de la responsabilité des femmes victimes de violence

vendredi 6 janvier 2017, par siawi3

1.
Source : http://www.causeur.fr/sauvage-hollande-feminisme-grace-victime-41959.html

Jacqueline Sauvage : responsabilité, ma soeur
Les femmes sont aussi responsables que victimes

Anne Zelensky
Présidente de la Ligue du droit des femmes

Publié le 03 janvier 2017

Photo : Manifestation place de la Bastille à Paris pour demander la grace de Jacqueline Sauvage, janvier 2016. SIPA. 00739153_000001

Jacqueline Sauvage est certes victime, mais aussi responsable. La justice l’a condamnée, le prince l’a graciée. Mais cette grâce ne l’exonère pas de sa responsabilité. Du statut de paria, la femme battue accèderait ainsi à une quasi sainteté. Je ne partage pas la liesse de tout un secteur de l’opinion qui célèbre sa grâce. Et pourtant, je fais partie de ces féministes « historiques » qui ont fondé le premier refuge pour femmes battues en 1978 en France, le centre Flora Tristan, situé en ces années à Clichy-sous-Bois. Notre propos était double : désigner une violence impunie, et offrir une alternative aux femmes et enfants battus. Notre slogan était « S’en sortir ». Dix ans plus tard, j’ai participé à la création de l’association SOS Hommes et Violences en Privé, qui allait ouvrir le premier lieu d’accueil des hommes qui battent leurs femmes. Il fallait boucler la boucle : on ne traite pas les victimes en ignorant les agresseurs. Mes collègues féministes, le nez sur le guidon victimaire, ont alors crié au scandale. Comment osais-je m’occuper des « bourreaux » ?

Or, il y avait une logique dans ma démarche : la violence est une partition qui se joue à plusieurs. Au-delà des deux solistes, il y a tout l’orchestre qui joue le tempo ancestral du « bats ta femme… ». Alors, désigner la victime est déjà un pas considérable que nous avons franchi dans les années 1970. Mais impossible de camper ad vitam aeternam là-dessus. Il fallait continuer sur cette lancée d’interpellation de la violence domestique en braquant le projecteur sur l’homme. Considérer les deux partis est une démarche véritablement féministe, s’en tenir à l’une d’elle relève de la seule victimisation.

Le féminisme, en stagnation

Jacqueline Sauvage nous y renvoie. Tout se passe comme si sa responsabilité était à nouveau évacuée. Les juges avaient tenu compte de cette responsabilité en la condamnant, fut-ce excessivement. N’est-elle pas en effet responsable d’avoir supporté tant d’années ces violences atroces, et surtout de les avoir laissé subir à ses enfants ? Peu importe les raisons qu’elle ait eu de rester. Il y en avait encore plus pour partir. Il y a en France désormais, des dizaines de refuges pour femmes et enfants victimes de violence.

Le cas de Jacqueline Sauvage nous met face au basculement qui doit maintenant s’opérer. Après avoir utilement désigné les femmes comme victimes, le féminisme doit les inviter à la responsabilité. Si j’accepte d’être pour quelque chose dans ce qui m’arrive, je peux avoir une prise dessus. Les féministes en place continuent à maintenir les femmes dans leur statut de victimes, tout comme la gauche dédouane les immigrés de toute « faute ». Au maternalisme des unes, répond le néo-colonialisme des autres. Les néo-féministes cumulant les deux.

Le féminisme est aujourd’hui en phase de stagnation. Enfant frileux et anémique des années 1970, il est bloqué sur le ressassement des slogans de ce temps-là. Assaisonnée de l’incontournable sauce antiraciste qui dénature la saveur si forte et originale du festin de Babette, concocté par des générations d’amazones. Les néo féministes nous servent un brouet insipide qui désole nos papilles nostalgiques. Quel est donc ce mal qui tel un phylloxéra ravageur, ronge l’arbre tout entier ? Quel est ce mal qui a coupé le sifflet créateur du féminisme ? Sans doute l’air du temps qui n’est pas à l’invention. Mais surtout le bel envol des années 1970 s’est écrasé sur le mur des réalités. Et nos féministes de se réfugier dans le giron paternaliste des politiques labellisées. Gauche ou droite, il faut choisir son camp. Et les poncifs qui vont avec…

L’égalité oui, mais quoi faire ?

Gare aux chevauchements suspects. On a vite fait de vous expédier au goulag de la pensée incorrecte. Alors ça donne à peu près ce qui suit. A gauche, pour ces dames, la priorité c’est l’étranger. L’homme étranger, pas la femme qui va avec. En effet, chez lui, là-bas, l’homme immigré exploite, marie de force, excise… Mais ces dames ferment les yeux là-dessus. Par contre pas touche à mon migrant, à l’occasion violeur ou agresseur, ça fait le jeu du Front national. Et puis ce n’est pas sa faute, il est en manque sexuel. Cela me rappelle les petits gars de la Gauche prolétarienne qui recommandaient à leurs copines en 1970 de soulager la misère sexuelle des immigrés. Elles se sont retrouvées au MLF. Pour nos féministes de gauche, le mal absolu, c’est le mâle blanc.

A droite, à l’inverse, tout le mal viendrait de l’islam qui nous tire en arrière tous voiles dehors. Nous aurions ici conquis tous les droits. Reste à les appliquer. De ce côté, on plaint beaucoup le mâle blanc, le pauvre, malmené par 50 ans de féminisme.

Pour nous résumer, à droite comme à gauche, on materne. Le vent est à la déresponsabilisation. Selon le camp, ce seront les femmes toujours victimes. Ou les hommes, suivant le côté de la Méditerranée où on se place.

Le féminisme doit revisiter les thèmes anti-sexistes et les replacer dans une vision d’ensemble. L’égalité oui, mais quoi faire ? Pour en rester là ? Ou bien pour, femmes et hommes mis à niveau, s’engager ensemble dans la refondation d’un monde où la domination ne ferait plus loi. « Ce qui libère la femme libère aussi l’homme », écrivait Simone de Beauvoir.

Cela implique que les hommes aussi se responsabilisent, et réfléchissent au rôle qui leur est imparti. Ni Superman ni lavette. Tout simplement compagnons des femmes sur le chemin de la rude condition humaine.

°°

2.
Source : https://christineld75.wordpress.com/2017/01/01/affaire-j-sauvage-du-grain-a-moudre/

01.01.2017

"Affaire Jacqueline Sauvage, du grain à moudre".

Christine Le Doaré

P.- S. : afin de tenter d’éviter toute polémique stérile ou faux débat, je précise à toutes fins utiles que j’ai signé pour la libération de Jacqueline Sauvage, que j’ai considéré sa peine bien trop forte et que mon propos n’est pas de refaire le procès, encore moins de contester les violences faites aux femmes. Mon intention est de questionner les limites d’un féminisme « victimaire » qui oublie que le corolaire de l’oppression et de l’aliénation sont la résistance et la libération. Ce n’est pas en enfermant systématiquement et indéfiniment les femmes dans l’irresponsabilité, en les réduisant à des mineures bloquées dans les années 70 et même 50 que nous allons avancer. Il s’agit d’une réflexion politique sur des perspectives politiques perdues du féminisme, non pas de nier l’oppression, ni encore moins les violences faites aux femmes bien réelles et qui doivent être combattues sans relâche. Cette affaire Jacqueline Sauvage comporte bien des zones d’ombre, nier la part de responsabilité Mme Sauvage est une impasse. J’ajoute en bas de page un troisième lien, celui d’un article d’une « féministe historique » Anne Zelinski « Jacqueline Sauvage : responsabilité, ma soeur » (je précise : je n’aime pas beaucoup Causeur, mais ça dépend des auteur-e-s), je ne suis pas en accord avec tout ce qui est écrit et je trouve le texte un peu brutal, mais il a le mérite de placer le débat au niveau politique, de rappeler le sens du combat féministe : nommer, lutter, dépasser. Ce débat devrait pouvoir avoir lieu sereinement entre féministes. Mais de nos jours, l’analyse est si pauvre et l’anathème si prompt…

Je n’ai pendant longtemps rien eu envie de dire sur « l’affaire Jacqueline Sauvage ». Pourtant, mon opinion sur cette affaire est belle et bien forgée et maintenant que Madame Sauvage est libre, je peux l’exprimer.

Tout d’abord, il me paraît utile de rappeler que les violences conjugales sont l’une des manifestations les plus hideuses du système patriarcal. Les hommes exercent une violence brutale et perverse sur l’être le plus proche et donc vulnérable, qu’ils ont sous la main.

Jacqueline Sauvage était indéniablement victime de violences conjugales.

L’enjeu de « l’affaire Jacqueline Sauvage » était peut-être moins sa libération que la situation vécue par toutes les femmes victimes de violence conjugale. Ces odieuses violences patriarcales dignes d’un autre siècle doivent cesser, il en va des droits des femmes autant que de santé publique.

Les lâches auteurs des violences faites aux femmes sont les geôliers d’un système d’oppression, ils doivent être condamnés lourdement et être mis dans l’incapacité de sévir à nouveau.

Mais ce n’est pas, comme l’a si bien dit Luc Frémiot *, le droit qui doit changer, mais les mentalités. Toutes les mentalités : celles des institutions et pouvoirs publics en charge de prendre et d’appliquer les lois, celles des hommes que des campagnes de prévention et une juste répression doivent remettre à leur place, mais aussi celle des femmes.

En effet, il est grand temps que les femmes s’aident un peu. Le système patriarcal ne va pas tomber tout seul, les associations féministes n’y suffiront pas, les institutions non plus, si elles n’y mettent pas un peu du leur. Depuis le temps que ces violences sont perpétrées, il serait temps que les femmes analysent leur manière d’appréhender leurs rapports aux hommes :

mettre à distance mirages et illusions,
comprendre le fonctionnement des relations humaines : la séduction, le désir, l’amour, le couple
être un peu moins passives en tous cas un peu plus lucides, sans pour autant se méfier de tous ni faire d’amalgames.

En outre, le féminisme victimaire qui s’engouffre sans nuances dans la défense de femmes qui sont loin d’être dénuées de responsabilités, fait beaucoup de tort aux luttes féministes.

Jacqueline Sauvage : une femme sous l’emprise d’un violent manipulateur pervers, mais aussi une femme d’emprise qui a tout de même beaucoup dissimulé, notamment aux enquêteurs et lors du procès. Elle se marie alors que les premiers coups ont déjà été portés, elle accepte d’avoir non pas un mais quatre enfants avec cet homme qui viole ses filles dans sa propre maison. N’est-elle d’ailleurs pas complice de ces viols, elle qui a tout de même choisi de croire le mari violent qu’elle connaissait parfaitement, plutôt que ses propres filles ? Jacqueline Sauvage est à mes yeux une femme définitivement antipathique. Je ne lui nie évidemment pas le statut de victime, mais elle n’a en rien tenté de sortir de la situation ni de préserver ses filles, son fils.

Tant de femmes, ne serait-ce que pour protéger leurs enfants, prennent le risque de partir, quitte à sauter dans l’inconnu, Jacqueline Sauvage est restée, faisant de ce fait, aussi le choix de sacrifier ses filles.

Elle a tiré dans le dos. Elle savait parfaitement se servir d’un fusil, femme de caractère, chasseuse et rompue au tir au fusil ; elle n’était à ce moment-là pas du tout en état de légitime défense. Sidération et SPT* ont tout de même bon dos.

Je plains les victimes que sont aussi et surtout les enfants de Jacqueline Sauvage et leurs propres enfants.

Les juges feront mieux leur travail quand ils seront plus éclairés sur la nature des violences conjugales et leurs conséquences ; ils ne devront pourtant jamais inventer une légitime défense quand elle est inexistante au moment des faits. L’inverse reviendrait à un instituer un permis de tuer, alors que les solutions résident dans la prévention et un plan de lutte généralisé. Ce n’est pas le droit, mais bien les mentalités, le droit au respect, à la sécurité, à l’égalité, qui doivent évoluer.

La grâce présidentielle est constitutionnelle, elle s’exerce en pleine âme et conscience et n’a pas à faire l’objet ni de pressions ni de commentaires, encore moins des magistrats (séparation des pouvoirs).

La lutte contre les violences faites aux femmes est un immense chantier, les violences conjugales n’en sont qu’une partie. Le retour en force du religieux et du communautarisme les accélèrent et aggravent considérablement. La lutte sera longue, très longue mais ne sera victorieuse que lorsque tous les paramètres seront mis en perspective. Le droit désormais est satisfaisant, ce sont les mentalités qui devront changer alors que pourtant, elles régressent.

Tout ce qui met les femmes en danger doit être combattu ; la société, les institutions ont un rôle majeur à jouer, mais les parents également, les garçons comme les filles, doivent recevoir une éducation non sexiste.

Les hommes violents doivent se faire soigner ou être dénoncés, jugés et mis hors d’état de nuire, aucune complaisance ne doit être tolérée jamais ; les femmes doivent vouloir être libre de leur vie sans contrainte masculine d’aucune sorte.

Nous ne sommes plus au moyen-âge mais au vingt-et-unième siècle !

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3.
Source : http://information.tv5monde.com/terriennes/le-proces-sans-fin-de-jacqueline-sauvage-victime-de-violences-conjugales-jusqu-au-crime

Sylvie Braibant

Mise à jour 28.12.2016 à 17:21

Le procès sans fin de Jacqueline Sauvage, victime et coupable, finalement graciée

Rebondissement : le président François Hollande accorde finalement une grâce totale à Jacqueline Sauvage, mettant fin à sa détention. Cette grâce survient après des appels répétés devant les juges d’application des peines. Jacqueline Sauvage, 70 ans, victime durant des décennies de violences récurrentes, avant d’assassiner son mari, a été jugée, condamnée, graciée partiellement, et est restée en prison pendant plusieures années. Ses défenseurs ont maintenu leur mobilisation sur les réseaux sociaux pour obtenir sa libération et cette grâce pleine et entière désormais accordée.

28 déc 2016 Mise à jour 28.12.2016 à 17:21

Finalement graciée. Le président François Hollande l’a annoncé ce mercredi 28 décembre 2016 sur son compte Twitter : Jacqueline Sauvage obtient la grâce présidentielle totale et donc sa libération de prison.

Dans un communiqué de l’Elysée, il a été précisé : "Le Président de la République a estimé que la place de Madame Sauvage n’était plus aujourd’hui en prison, mais auprès de sa famille."

Son avocate s’est dit "terrassée par la joie et l’émotion".

Ce dénouement survient après des mois de lutte de son avocate, de ses proches et de ses soutiens.

Le 9 décembre 2016, à la veille d’une manifestation des défenseurs de Jacqueline Sauvage, après un nouveau refus des juges de lui accorder une libération conditionnelle, nous faisions le point sur ce qui semblait de l’ordre de l’acharnement judiciaire...

Donc elle avait été graciée, même partiellement, mais graciée, en janvier 2016, voilà presque un an. Et pourtant, elle restait en prison, après près de quatre ans de détention. Premier rejet de liberté conditionnelle en août 2016. Deuxième refus, le 24 novembre, une date bien choisie, à la veille de la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes.

De quoi les juges avaient-ils peur ? Que Jacqueline Sauvage, à peine sortie, s’empare une nouvelle fois d’un fusil pour aller exécuter un autre mari violent, dans ce joli et tranquille Gâtinais où elle vécut toujours, telle une Diane vengeresse ? Mais alors sera-t-elle moins dangereuse dans deux ans après avoir effectué sa peine que maintenant ?
A moins que les magistrats, cette fois encore, ne supportaient ni la pression de la rue, ni le "bruit médiatique" et peut-être encore moins l’intrusion d’un chef de l’Etat dont les propos peu amènes à leur égard en ont fâché plus d’un.

Ce qui est devenu "l’affaire" Jacqueline Sauvage oppose le droit, l’émotion et la morale, d’où qu’on la regarde.

Violences conjugales avérées

Certes dans le crime commis par Jacqueline Sauvage, il reste des zones d’ombre, sur l’enchaînement des faits, sur la précision du tir, sur son état psychique ce jour de septembre 2012 où elle tua son mari. Mais d’un procès à l’autre, en octobre 2014 devant la Cour d’assises d’Orléans puis en appel en décembre 2015 devant celle de Blois et la confirmation de la condamnation à 10 ans de réclusion, la violence conjugale, familiale, dont cette ouvrière, malmenée dans son enfance comme dans sa vie d’adulte, et ses filles furent victimes 47 ans durant, n’est plus mise en question, même par ses plus farouches détracteurs. Ces faits répétés 47 ans durant, c’est aussi ce que l’on appelle, en droit pénal, des "circonstances atténuantes".

La justice condamne une "position victimaire"

D’ailleurs, ce n’est pas en raison de l’imprécision des faits que les magistrats de la Cour d’appel de Paris ont refusé la nouvelle demande de libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage, après le refus de celle de Melun. Les uns après les autres, les juges se répètent : ils reprochent à Jacqueline Sauvage "de ne pas assez s’interroger sur son acte" et estiment qu’elle ne pouvait "prétendre vivre à proximité des lieux des faits, dans un environnement qui, compte tenu des soutiens dont elle bénéficie et de la médiatisation des faits, risquerait de la maintenir dans une position victimaire". Comprenne qui pourra...

Le parquet avait aussitôt décidé de faire appel. "Epuisée de l’acharnement judiciaire à son encontre", Jacqueline Sauvage a renoncé à se pourvoir contre le rejet de sa demande de libération conditionnelle. Carole Marot, l’une des filles de Jacqueline Sauvage a expliqué : "Ma mère ne croit plus en la justice. Elle n’en peut plus de se justifier sans arrêt.".
Du fait des réductions de peine automatiques, cette femme de 70 ans, malgré la grâce partielle accordée par François Hollande, ne pourra sortir qu’en 2018. D’autres veulent aller plus vite : son comité de soutien en appelle une nouvelle fois au président de la République française pour qu’il décide cette fois d’une grâce complète. Cette demande, elles/ils la crieront haut et fort dans les rues de Paris et d’ailleurs, le samedi 10 décembre 2016.
La veille de cette manifestation, la demande de grâce totale a été transmise à la Chancellerie. "Elle doit rendre un avis et le président prendra sa décision sur cette base-là", a-t-on précisé dans l’entourage de François Hollande.

Il y a quelque chose de politique dans tout ça et cette femme en fait les frais
Annie Duperey, comédienne

Dans la foule, des anonymes et aussi des vedettes. Stupéfaits de ce qu’elles/ils désignent comme un acharnement judiciaire, après la décision du 24 novembre. A commencer par la populaire comédienne Annie Duperey, l’une de ses défenseures de la première heure.

Affaire Jacqueline Sauvage : Anny Duperey... par Europe1fr

Ou comme la non moins célèbre chanteuse Véronique Sanson, autre voix forte de la cause de Jacqueline Sauvage qui demande sa libération immédiate via son compte twitter .

Légitime défense à géométrie variable

Certain-es ont pris le contre-pied, au nom du Droit, sacré à leurs yeux, et qui est pourtant loin d’être une science précise. Celles-là (et ceux-là) continuent à ne pas comprendre cette défense-là de cette femme-là. Comme Yaël Mellul, qui se présente sur son blog "professionnelle du Droit et militante féministe" et qui accuse les partisans de la libération de Jacquelines Sauvage de "manipulation politique", en usant elle même... d’arguments politiques. A savoir qu’en ces temps troublés, il ne faut pas embêter les juges : "En une période où les policiers, dépositaires de la force publique, demandent une réévaluation de la notion de légitime défense dans le cadre d’une intervention, il n’est ni sain ni raisonnable de soulever la notion fumeuse de "présomption de légitime défense" pour les femmes victimes de violences. (.../...) Espérer créer un droit spécifique pour ces crimes, les sortir du droit commun, c’est encore une fois rompre l’unité nationale et ignorer le principe de l’égalité des citoyens face à la Loi. Et les femmes sont citoyennes à part entière ! (.../...) Enfin, je vais me permettre d’affirmer ici que Jacqueline Sauvage est victime d’une autre forme de violence, celle de n’être plus considérée que comme un objet de militantisme."

Mais d’autres "professionnels du droit" voient la justice autrement, comme une sorte de loterie à laquelle des femmes perdent et d’autres gagnent, selon les juges et les lieux des jugements. Tel Alain Houpert, sénateur "Les Républicains" (droite) de la Côte d’Or (Bourgogne).

Militante féministe, Karine Plassard fut de celles qui ont organisé la mobilisation dès la confirmation de la condamnation en appel. Elle a lancé la première puis la deuxième pétition, l’une avant et l’autre après la grâce partielle présidentielle. La première initiée en décembre 2015 avait recueilli 436 000 signatures en quelques jours pour obtenir la grâce. La deuxième, en ligne depuis août 2012, toujours adressée au président François Hollande, a dépassé les 332 000 soutiens. Cofondatrice de l’antenne de l’association "Osez le Féminisme" à Clermont-Ferrand (centre de la France), elle entend ne pas relâcher la pression. Nous lui avons demandé pourquoi.

Les juges refusent de reconnaître que ces femmes sont en danger de mort, qu’elles vivent en sursis.

Photo : Karine Plassard, militante Osez le féminisme

Interview de Karine Plassard, militante féministe, cofondatrice de l'antenne OLF 63 (Puy de Dôme)

Pourquoi, malgré la grâce, demandez vous la libération immédiate de Jacqueline Sauvage ?

Karine Plassard : "Il y a eu un dysfonctionnement de la justice : le procureur de la République avait annoncé à sa famille, qu’avec les remises de peine, Jacqueline Sauvage pourrait sortir en janvier 2017, mais la qualification des faits verrouillait pour cinq ans au moins la peine de détention. La grâce présidentielle permettait de faire sauter ce verrou. Il aurait été normal que le tribunal d’application des peines confirme cette possibilité. Or, le tribunal a refusé, malgré l’avis favorable du parquet pour cette libération. Et donc, non, il n’est pas acceptable que Jacqueline Sauvage reste en prison."

Que pensez vous des arguments des magistrats qui craignent qu’elle soit "maintenue dans une position victimaire en étant libérée" ?

Karine Plassard : "C’est juste scandaleux de dire ça. Ce n’est pas la médiatisation qui en fait une victime. Elle est une victime. Cela fait 47 ans qu’elle en est une. Depuis le départ, la justice lui dénie ce statut de victime parce qu’elle a tué. Et nous disons que ce n’est pas parce qu’elle a tué qu’elle n’est pas une victime. Ce jour où elle a tué son mari, elle a eu un geste de survie, parce qu’après 47 ans de violences, elle a pensé que ce jour là, elle allait mourir. Et de fait, on est plus dans le "moral" que dans le "judiciaire". Depuis quelque temps, la justice a tendance à ne pas reconnaître les femmes en proie à la violence conjugale comme victimes. Les juges refusent de reconnaître que ces femmes sont en danger de mort, qu’elles vivent en sursis."

La libération de Jacqueline Sauvage ne pourrait-elle pas inciter les femmes à se venger plutôt qu’à aller vers des associations, des structures, qui les aideraient ?

Karine Plassard : "Si Jacqueline Sauvage avait eu les moyens de partir ; si on disposait de suffisamment de structures d’hébergement sur tout le territoire nationale ; si ces femmes pouvaient déposer plainte tout de suite à la police ou à la gendarmerie ; si elles étaient ensuite mises à l’abri et protégées ; si les auteurs de violence étaient condamnés ; alors oui, les victimes useraient d’autres moyens que de celui de se défendre. Mais ces moyens sont inexistants. Alors quoi ? Il faudrait accepter que ces femmes se fassent tuer en silence ? Il n’est pas question, en disant ça, de délivrer un permis de tuer. Je ne suis pas une partisane effrénée de la "légitime défense différée" (l’un des arguments de la défense de Jacqueline Sauvage, ndlr). Mais il faut mettre en place tous les moyens nécessaires pour accompagner les femmes victimes de violence. Il faut qu’il y ait des juridictions spécialisées. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. C’est plutôt la roulette russe. Dans le cas de Jacqueline Sauvage par exemple, une magistrate, visiblement pas bien formée à ces questions, lui a demandé "mais enfin pourquoi n’êtes vous pas partie ?". Elle a essayé de partir trois fois, sa fille a fugué et a été ramenée de force, par les gendarmes, avec une claque, chez son père qui la violait."

Pourquoi est-elle devenue un emblème de cette violence faite aux femmes ?

Karine Plassard : "Pour ma part, je n’ai pas voulu en faire un emblème. Elle est devenue une icône malgré elle. Aujourd’hui nous nous battons pour elle, pour sa liberté. Parce qu’à 70 ans, sa place n’est plus en prison et qu’elle a le droit de vivre en paix et en sécurité. Quand elle sortira, personne ne lui demande de devenir la porte parole d’une cause. Son histoire a beaucoup touché, a beaucoup intéressé les médias. Lorsque j’ai lancé la pétition, au soir du prononcé de la confirmation de sa peine en appel, je n’imaginais pas que cela fonctionnerait, et que l’on obtiendrait une grâce partielle du président. Cela a provoqué une prise de conscience autour de la situation de ces femmes qui vivent sous les coups de leur mari. Il faut savoir aussi tirer les leçons de son histoire. Jacqueline Sauvage, elle, est fatiguée de tout cela. "

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Source : http://madame.lefigaro.fr/societe/jacqueline-sauvage-les-filles-racontent-lenfer-familial-310116-112185

Jacqueline Sauvage : ses filles racontent l’enfer familial

Lucile Quillet

Le 28 décembre 2016

publié le 31/01/16

Jacqueline Sauvage vient d’être totalement graciée par François Hollande. En janvier, les trois filles de la femme battue nous racontaient les 47 années d’enfer familial, et les raisons de leur silence.

Jacqueline Sauvage est libre. Mercredi 28 décembre, le président de la République a accordé une grâce totale à cette femme de 69 ans, qui, le 10 septembre 2012, a tiré trois balles dans le dos de Norbert Marot, son mari et le père de ses enfants, après quarante-sept années de violences conjugales. Sa condamnation à dix ans de prison avait suscité l’indignation des foules. Dans les semaines qui ont suivi, 434.000 internautes avaient signé une pétition en ligne réclamant sa grâce. Plus de 80 parlementaires également. Plusieurs manifestations, assez clairsemées, s’étaient tenues à Paris. Les politiques de tous bords comme François Fillon, Fleur Pellerin, Jean-Luc Mélenchon, NKM ou encore Valérie Pécresse avaient rallié sa cause. Une mobilisation qui avait finalement poussé le président François Hollande à recevoir les filles de la détenue et ses avocates à l’Élysée pour écouter leur plaidoyer, le 29 janvier. Cette famille anonyme modeste du Loiret avait dû entrer par la force des choses dans la lumière aveuglante. Et leur histoire tenue secrète pendant quarante ans, être dévoilée sur l’autel de la cause des femmes, tel un fardeau et un espoir.

>> Affaire Jacqueline Sauvage : chronologie d’une affaire judiciaire qui s’est transformée en tornade médiatique et politique

Jacqueline Sauvage naît le 27 décembre 1947. Elle est la dernière née d’une famille qui a perdu une fille et compte cinq frères. Elle grandit, choyée, et rencontre à 15 ans Norbert Marot, âgé de quelques mois de plus. Lui est le loubard du coin, dont elle tombe « éperdument amoureuse ». « Ils se sont rencontrés à une fête de la salle des jeunes du village, organisée par le curé du village, raconte Sylvie, leur fille aînée, désormais âgée de 50 ans. La famille de ma mère a désapprouvé : c’était un bagarreur. Les bals se terminaient toujours mal avec lui. » Au sein du couple, les violences commencent tôt et se poursuivent sans relâche. Vers 17 ans, Jacqueline tombe enceinte de Sylvie, ils se marient le 5 juin 1965. Un an plus tard, ils ont une deuxième fille, Carole. Arrivent ensuite Pascal et Fabienne.

Pendant plus de quarante ans, faire semblant

À 23 ans, le couple élève quatre enfants dans un climat de violences. Le père passe à tabac la mère devant les enfants et vice versa. « Très jeunes, nous avons connu les sévices physiques violents, se souvient Sylvie. Nous étions forcés à faire les travaux manuels de la maison, il fallait toujours nettoyer, faire tout pour que lui en fasse le moins possible. Au début, il y a eu les violences physiques… qui sont devenues sexuelles à partir du moment où nous avons été formées. » D’abord des attouchements. Lors du procès en appel, Sylvie racontera comment leur père se glissait dans le lit qu’elle partageait avec Carole pour « se frotter contre nous ». « On ne savait pas ensuite jusqu’où il allait car il nous isolait chacune ». Carole est violée sur le tapis de la salle de bains. Fabienne, la plus jeune, n’a pas connu les attouchements progressifs mais elle est également violée, à 15 ans et demi. « Il était tellement manipulateur que par moments, je doutais de moi-même, je pensais avoir inventé le geste qu’il a eu envers moi », se souvient-elle. Chaque femme de la famille subit des viols. Chacune semble se croire être un cas isolé, ignorant que leur mère et sœurs vivent les mêmes sévices. « C’était complètement invisible, personne ne savait, même entre nous, nous n’en parlions pas », assure Carole.

Les gendarmes l’ont pris pour une délinquante qui racontait n’importe quoi
Carole Marot au sujet de sa soeur, Fabienne, qui avait fugué à 17 ans

En public, Norbert Marot a une réputation de chien enragé, sans jamais être embêté. « Les gens voyaient qu’il était caractériel, violent et très irrespectueux. Il faisait peur à beaucoup de monde. C’était un bel homme, impressionnant, avec du charisme. Il savait amadouer les gens, décrit Fabienne. Comme il en imposait, les gens n’osaient pas se frotter à lui. Il s’en prenait toujours à plus faible que lui ». À La Selle-sur-le-Bied, le couple fait partie du club de chasse, plus craint qu’aimé. Une des voisines le qualifiera par la suite de « tyran » remerciant Jacqueline Sauvage de l’avoir tué. Cette dernière n’a aucune amie, aucun lien avec sa famille. À son procès, elle affirme avoir fait plusieurs tentatives de suicide, notamment après avoir appris les tromperies de son mari. Sans jamais pouvoir s’en libérer.

Norbert Marot sème la peur. Dans sa bouche, Fabienne est « la pisse ». Un jour, encore adolescente, elle fugue et se retrouve au commissariat où elle dépose plainte, se délivrant de ses lourds secrets. Les parents arrivent, le père furieux. La jeune fille panique et retire sa déposition. Le gendarme lui colle une claque et la laisse repartir avec ses parents. « Plutôt que d’appeler une assistante sociale ou de la rassurer, ils l’ont prise pour une délinquante qui racontait n’importe quoi », rage Carole aujourd’hui. Au procès en appel, Jacqueline Sauvage confie que sa fille lui avait alors révélé les attouchements mais qu’elle ne l’avait pas crue. Après cette épreuve, les grandes sœurs sont encore plus réticentes à débloquer le verrou.

Les filles « vivent avec ça », grandissent, s’émancipent, partent de la maison, se marient, fondent leur propre famille, leur secret sous clé dans un coin du cerveau. Elles se donnent des objectifs, travaillent, beaucoup, pour s’occuper l’esprit. Mais à chaque émission de radio sur les enfants battus, à chaque fait divers ressemblant, Sylvie tend l’oreille. « Ce sont des choses que l’on n’oublie pas. Même si on essaie de le mettre en arrière, ça revient sans cesse » explique Carole, qui a vite coupé les ponts avec ses parents. Les deux autres restent en contact, pour leur mère uniquement. Il faut alors se contorsionner pour ne rien laisser paraître. Car les victimes ont désormais leurs propres filles et des sueurs d’angoisse. « On évitait le plus possible de les amener là-bas. Quand c’était vraiment obligé, mais alors de façon expéditive, pour le minimum du minimum », raconte Sylvie.

"Quand est-ce qu’il va claquer et nous laisser tranquille ?"

Dans le foyer parental, les coups, insultes et autres humiliations sont banales. Les filles savent leur mère en danger. Jacqueline ne portera jamais plainte mais tentera à maintes reprises de s’échapper. « Plusieurs fois, elle est venue se réfugier chez Fabienne, Sylvie ou moi… Il revenait toujours la chercher, il la menaçait, elle mais aussi nous, nos maris, nos enfants, raconte Carole. Il lui disait "qu’elle n’avait pas à aller se plaindre chez ses filles", demandant "tu vas me faire passer pour quoi encore" ». En silence, les filles n’attendent qu’une chose : la mort de leur père. « Je me disais "mais quand est-ce qu’il va claquer et nous laisser tranquille ?", avoue Sylvie. Depuis qu’il n’est plus là, c’est comme une libération, comme un peuple emprisonné pendant une guerre qui retrouve son indépendance ».

Il a endoctriné notre mère
Carole Marot

En quarante ans, ce lourd secret n’a été ébréché qu’une seule fois. « J’avais 24 ans et j’en ai eu marre, se souvient Carole. Il y avait encore eu un conflit, il avait tapé sur maman. Ce jour-là, j’ai dévoilé à une de mes belles-sœurs comment il était, ce qu’il m’avait fait. Il fallait que ça sorte. » Des années plus tard, la belle-sœur gaffe. La mère est mise au courant des viols de ses filles, persuadées qu’elle est restée « de nombreuses années dans l’ignorance ». Jacqueline Sauvage reste passive. Ne dit rien, ne part pas. Statu quo. Pascal, le fils, alors père de trois enfants, apprend à 40 ans les sévices subis par ses sœurs. Lui-même avait été violent autrefois envers une ancienne compagne. « Il n’y croyait pas, il s’en est beaucoup voulu et à notre père aussi. Il lui a reproché d’avoir gâché sa vie », rapporte Fabienne. Un jour, l’improbable se produit : « Le père est venu chez Pascal et a commencé à le frapper, raconte Carole. Il lui a balancé en pleine figure : "comment peux-tu vivre après ce que tu as fait aux filles ?" ». Le tyran se tait et part. Il accuse Jacqueline : « tes connasses de filles ont été raconter des mensonges à Pascal », « il me traite de violeur ». « Jusqu’au bout il a été dans le déni et a soutenu à notre mère que c’était faux, il l’a endoctrinée », explique Carole. Parfois, il avoue à demi-mot dans des « moments de relâche ». « Quand à la télé on parlait de ce genre d’histoires, ma mère demandait "tu n’as rien à te reprocher ?", rapporte Sylvie. Il disait "j’ai mal fait" ».

Des "choses" destinées à "le satisfaire"

Même adultes, Fabienne et Pascal sont toujours dans l’œil du cyclone : ils travaillent tous deux comme chauffeurs dans l’entreprise de transports tenue par les parents. Font l’objet d’insultes et de coups. Bientôt, la mère, le père et le fils sont exclus du club de chasse à cause du comportement de Norbert. « On est restés pour protéger notre mère et puis, malgré tout ce qu’il s’est passé, ça restait aussi notre père, raconte Fabienne. On a été trop gentils avec lui. On a pardonné ses frasques, on était ses punching-balls, ses choses. Notre but était de le servir du mieux que l’on pouvait, de le satisfaire pour qu’il s’assagisse, qu’il admette ses erreurs. Nous aurions été capables de pardonner, de passer outre. Nous avions l’espoir qu’il devienne quelqu’un de bien ».

À 42 ans, Fabienne « abdique ». « J’avais compris qu’il ne changerait jamais. C’était quelqu’un qui était incapable de réfléchir, de se contrôler, qui avait l’esprit très fermé. Si on lui posait une simple question, il se sentait agressé ». Elle arrête de travailler dans l’entreprise familiale. Bientôt, c’est au frère de vouloir lever les voiles. Au fur et à mesure que « ses choses » le fuient, Norbert Marot redouble de violences sur ceux qui restent : Pascal et Jacqueline. « Les derniers mois ont été les pires de la vie de ma mère. Il n’arrêtait pas de les menacer, de les insulter, explique Fabienne. Toute notre vie, il nous a fait peur, nous a tenus par les coups. À un moment, on a chacun commencé à partir, comme pour dire "je n’ai plus peur de toi". Il commençait à comprendre qu’il perdait tout le monde. Plutôt que de s’en vouloir, il accusait notre mère et s’en prenait à elle. » Samedi 8 septembre 2012, Sylvie croise sa mère en faisant des courses au village. « Elle était défaite, on aurait dit un poisson rouge hors de son bocal. Elle répétait « ton père, j’en peux plus », se souvient Sylvie.

J’avais peur que sa tombe soit profanée
Fabienne Marot

Le lundi suivant, le couple se dispute au sujet de l’entreprise. Jacqueline monte faire une sieste, prend des somnifères, s’enferme à clé. Norbert, saoul, arrive, cogne la porte, qu’elle finit par ouvrir. Il la tabasse en criant « va faire la soupe ! » mais également, selon elle, « je vais te crever, je vais crever tes gosses ». Norbert Marot redescend siroter un whisky sur la terrasse. Jacqueline a « un éclair dans la tête ». Se saisit du fusil de chasse qui trônait contre le mur, l’une des dix armes de la maison, descend les escaliers et tire trois balles dans le dos de son mari. Puis appelle les pompiers et son fils. Il ne répond pas : il s’est suicidé l’avant-veille chez lui.

Ce seront Fabienne et Carole qui le trouveront le soir-même, juste après avoir été alertées du drame familial. « Les gendarmes voulaient absolument nous interroger "à chaud". Nous sommes passées chercher Pascal. C’est là que nous avons trouvé notre frère, pendu. Nos maris l’ont décroché, témoigne Fabienne. Nous avons reparlé de cette image pour la première fois vendredi au président. »

Jacqueline Sauvage passe d’une prison à une autre. Le jour de l’enterrement de Norbert Marot, seules les trois filles sont présentes. Elles ont bien tenté de le faire enterrer dans le caveau familial de Melun, « par respect pour les habitants de La Selle qui ne l’aimaient pas », mais la demande a été refusée. « Nous avons été dignes jusqu’au bout, il a été enterré dignement. On a pas pu mettre de pierre tombale mais ce n’est pas par manque de respect, se défend Fabienne. Sur le moment, on avait autre chose à penser. Je voulais attendre de voir ce que maman voulait faire, c’était tout de même son époux. Et honnêtement, j’avais peur que sa tombe soit profanée. »

De l’omerta à la mise à nu médiatique

En trois coups de feu, le silence de cinquante années d’abus a explosé. La famille doit rendre des comptes. On lui reproche sa passivité. Les mêmes questions reviennent : pourquoi n’avoir rien fait ? Pourquoi ne pas avoir porté plainte ? Les trois sœurs soufflent. Elles qui ne s’étaient jamais concertées ont les mêmes réponses et le même raisonnement. « Quand on ne le vit pas, c’est compliqué. Cela fait trois ans qu’on nous pose les mêmes questions et qu’on rabâche… Les gens ne veulent pas entendre, ne nous croient pas. Si on avait raconté ça avant, ça aurait été pareil », s’agace Sylvie. « Vous nous demandez si on lui en a voulu, à notre mère ? Absolument pas, corrige Fabienne. Faut pas croire que maman s’en foutait. Par pudeur, on a jamais été rien dire. Quelque part, nous sommes toutes les quatre coupables. Si elle nous avait dit qu’elle voulait faire quelque chose par rapport à notre père, on lui aurait dit non. Non pas pour éviter les qu’en-dira-t-on du village. Mais pour nous-mêmes. On savait que si on partait dans une procédure, ça voulait dire avoir des problèmes. Tout cela c’était passé quand nous étions adolescentes, on se sentait capables de "passer l’éponge". Nos enfants n’étaient au courant de rien. Nous avons toutes les trois des filles. On ne voulait pas ça ».

Devant la présidente, j’avais l’impression que nous étions déjà condamnées

Et pourtant, une des petites-filles attend, lassée, ce samedi 30 janvier 2016, dans le couloir du cabinet des avocates de sa grand-mère, que le ramdam soit enfin terminé. Au lendemain de leur rencontre avec le président, Fabienne, Carole et Sylvie finissent un marathon médiatique qui les consume. « Cela fait trois ans et demi que ça dure, râle Fabienne. Nous sommes épuisées psychologiquement. Nous subissons la situation de notre mère, la perte de notre frère, tout ce que la justice nous fait endurer ».

Lors du premier procès en 2014, leur mère est condamnée à dix ans de prison. « Devant la présidente, j’avais l’impression que nous étions déjà condamnées, assure Fabienne. Alors, au procès d’appel, on s’est dit qu’on allait se lâcher et dire tout ce qu’on avait à dire ». Au tribunal, elles ont raconté les attouchements, les insultes, les humiliations et les coups tus pendant quarante ans. « La procureure nous accusait en répétant "oui mais ce que vous dites n’est pas écrit là", "pourquoi vous n’avez rien dit ?", "ça s’est passé à quel endroit ?", "je veux qu’on vérifie" ». » Le résultat reste le même : 10 ans de prison pour Jacqueline Sauvage. Peut alors commencer la bataille médiatique.

On a essayé de protéger nos enfants toute notre vie et maintenant on est devant tout le monde, le corps ouvert.

Libérées du secret, les filles Marot sont obligées de plonger la tête la première dans la montagne de souvenirs, face caméra. Elles en apprennent toujours de nouvelles. « Ah bon, tu n’en avais pas parlé à ton mari avant ? ». Lors des interviews, elles s’interrogent parfois entre elles et découvrent les réponses que chacune a donné aux mêmes questions qu’elles se sont posées. « J’ai appris des choses sur mes sœurs, d’autres sur ma mère. J’ai 45 ans aujourd’hui et j’apprends tout ça, maintenant » s’insurge Fabienne. Elles sont à nu. « C’est super gênant pour moi, raconte Sylvie. On a essayé de protéger nos enfants toute notre vie et maintenant on est devant tout le monde, comme le corps ouvert. Mes collègues de travail me regardent avec pitié. Certains n’osent plus me parler, d’autres me félicitent en me disant que j’ai été courageuse. Mais je ne suis fière de rien, j’ai juste avancé dans ma vie ». Sylvie regrette que le procès n’ait pas eu lieu en huis clos, devant un tribunal spécialisé des affaires familiales. Fabienne la raisonne : « Sans ça, nous n’aurions pas eu ce soutien ».

Un soutien qui les dépasse largement. Depuis sa cellule, Jacqueline Sauvage a du mal à réaliser qu’elle est devenue un symbole. « Notre mère a le cerveau occupé par le même homme depuis trois ans. A-t-elle pris conscience que son fils n’était plus là ? Pas grand monde ne nous demande comment vont les trois enfants de notre frère », rage Fabienne. La benjamine des filles ne souhaitait pas aller voir le président. « On s’est tellement débrouillées seules, on s’est tellement tues que là on se dit "mince c’est pour nous qu’ils font tout ça", c’est impossible. Je ne réalisais pas ». La mobilisation les touche. Mais la fatigue les gagne. Les filles Marot ont hâte de retrouver leur mère et de rentrer chez elles. « Après, stop, c’est fini, prévient Fabienne. On rentrera chez nous et on commencera à se reconstruire. Notre mère, elle aussi, a d’autres choses à vivre ».

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Source : https://fatimabenomar.wordpress.com/2016/12/29/a-toi-jacqueline/

À toi, Jacqueline

Publié par fatimabenomar

le 29 décembre 2016

Je n’en croyais pas mes yeux et j’ai dû les frotter plusieurs fois pour les croire !

C’est mon amie Claire Charlès et le petit signal sonore de Facebook-Messenger qui m’ont arraché à ma sieste sans rêves, en fin d’après-midi. Je venais juste de m’engouffrer dans le sommeil après une longue insomnie hantée par le fantôme fluorescent de la princesse Leia dansant sur l’air d’I want your sex (ça m’apprendra à dormir bercée par une chaine d’infos en continue) avant d’être informée que ce rêve-là venait de se réaliser. Tu es libre, Jacqueline ! Heureuse nouvelle parmi milles tristes autres qui ont jalonné cette année.

2016 est absous !

En découvrant cette image furtive de ta sortie de prison, je me suis rendue compte que c’était la première fois que je te voyais sourire. Un baume a inondé mon cœur. Je me suis demandé si c’était la première fois, depuis peut-être 50 ans, que tu respirais dans un monde où l’on ne craint pas de se prendre une gifle en passant d’une pièce à l’autre ou en rentrant chez soi. Après 47 années de violences conjugales, une condamnation à 10 ans de réclusion criminelle et 4 années de prison, c’est plus qu’une libération, c’est peut-être la Liberté !

Tant de nous resplendissaient de bonheur en imaginant le tiens. Alors nous sommes allées boire des coups à ta santé, tandis que d’autres trinquaient à coups de likes par centaines. Pourtant je ne te connais guère, depuis un an que je suis, comme tant d’autres, mobilisée pour ta libération, armée de la pétition de Karine Plassard et de ses 430 000 signataires, de cette vive émotion populaire portée par une réalité crue : 216 000 femmes victimes de violences conjugales par an en France. L’empathie de tes soutiens est, pour beaucoup d’entre elles, un effet miroir. Notre rage, le cri collectif des femmes en terre patriarcale, un mouvement de classe, car laquelle d’entre nous n’a jamais reçu un coup, une gifle, une main aux fesses ou un crachat décoché par un inconnu, un passant qui n’a pas supporté que l’on ignore son sifflement ou ses avances ?

Depuis le 1er janvier 2016, les militantes féministes ont relevé pas moins de 118 cas médiatisés de femmes tuées par leurs compagnons ou ex-compagnons. Combien ont échappé à notre vigilance ? Elles étaient 122 l’année dernière. Un chiffre d’une inébranlable et terrible constance, mais il aura fallut que tu décimes ton mari pour que le visage d’une femme battue couvre les Unes de tous les journaux du pays, tandis que les autres mouraient à l’ombre d’une brève, dans la rubrique des faits divers des journaux régionaux, si rarement nommées. Et pourtant, tout le monde savait dans cette petite commune de la Selle-sur-le-Bied où tu as été trois fois aux urgences avant d’être froidement renvoyée chez toi. Jouissant d’une impunité totale, année après année, décennie après décennie, Maitre-bourreau chez lui, M. Norbert Marot sévissait en toute tranquillité. Aucune de vos filles ne lui a cherché d’excuses lors de ton procès, ni ne t’a reproché de les priver d’un père, ce père incestueux qui les a violé.

En tant que militante progressiste, je suis viscéralement opposée à la peine capitale et je ne soutiendrai pas cette proposition d’établir une « légitime défense différée » qui instituerait un permis de tuer et dédouanerait définitivement notre société de ses responsabilités, laissant aux victimes le droit et le soin de faire le sale boulot. Je crois que trois vies auraient pu être sauvées, la tienne, celle de ton mari et celle de votre fils, si cette société s’était montré plus vigilante. On t’aurait délivré de cet enfer sans te salir les mains, et ta conscience n’aurait rien à se reprocher. Lui aurait purgé sa peine. Peut-être votre fils n’aurait-il pas mis fin à ses jours, osai-je prédire, au sein d’une famille débarrassée de son agresseur.

C’est tout le sens de la grâce que j’appelai de mes vœux, à toi dont la vie n’aura été qu’une longue peine, la prison d’un État sans droits, qui manie la torture, dont le geôlier est le coupable. Tu l’as rencontré si jeune, à l’âge de 15 ans, après avoir vu ta propre mère se faire frapper par ton père qui lui a cassé le nez. Tu es née et tu as grandi dans un théâtre des violences de genre que tu allais bientôt subir, sanglant continuum de mère en fille puis en petites filles, et cette prison était partie pour t’enfermer jusqu’à la tombe. Alors on s’est mobilisé par milliers pour t’offrir un peu de soleil et de bonheur avant de quitter ce monde, dans longtemps j’espère, qui t’a été si cruel.

Que t’a-t-on reproché au juste ? De ne pas avoir porté plainte, comme 85% des femmes dans ton cas ? De ne pas être partie plus tôt ? Facile à dire, quand on sait que c’est précisément quand les femmes décident de quitter leurs conjoints violents que ces derniers les tuent dans la majorité des cas ! Et quelle porte de sortie t’offrait notre société, à toi qui ne touchait même pas tes propres salaires en tant que « conjointe collaboratrice » de ton tortionnaire ?

Pour toutes ces raisons, il serait bon que cette société fasse à son tour son examen de conscience. Qu’elle se rende compte qu’elle est, toute entière, coupable de non assistance à personnes en danger, les femmes. L’État français avait même été condamné en 2007 pour cela. Quels moyens a-t-elle mis pour se mettre en conformité avec sa belle devise républicaine ? 0,06% de son budget est dédié à l’Égalité femmes-hommes, à savoir 221 millions d’euros, alors que nous estimons le coût des violences faites aux femmes à plus de 2 milliards par an ! Cette société qui ne respecte même pas la convention de Genève qu’elle a ratifiée, qui lui interdit de proposer une médiation à un couple lorsque monsieur frappe madame ! Son tribunal d’application des peines a osé se glorifier de constater que « Jacqueline Sauvage ne souhaite pas s’inscrire dans une association de femmes victimes de violences » d’un air triomphal, se réjouissant que tu aies honte d’être devenue une figure de cette noble cause, que tu nies ce que tu as été, qu’ils le veuillent ou non, une victime AUSSI, au moins aussi bien qu’une coupable.

Et la Justice, censée être le recours des plus vulnérables et des plus démuni-es dans notre pays ? N’a-t-elle pas honte d’observer, sans que ça l’émeuve, la difficulté qu’ont les femmes à porter plainte contre les violences criminelles, sanglantes voire fatales qui les frappent, les violent, les tuent ? De n’avoir rien compris aux monstres que génère la société patriarcale, aux syndromes que développent leurs proies ? Aujourd’hui, le Canada reconnait le syndrome de la victime de violences conjugales qui se défend comme elle le peut sous un régime de terreur qui la soumet à une menace perpétuelle et toujours imminente, dans son propre domicile. Que ne le fait la France ?

Je ne nie pas que ta réaction n’a été ni concomitante ni proportionnelle au coup reçu à ta lèvre, le jour du meurtre, qui s’est entassé sur des milliers d’autres en traversant ta chair. Ce n’était pas de la légitime défense, et pourtant, la cour d’assise de Blois a reconnu que ce n’était pas non plus un geste prémédité. Ni prémédité, ni innocent ? Alors, qu’était-ce ? C’est dans cet entre-deux étonnant que se loge le syndrome de la femme battue qui n’a plus un rapport au temps ni à l’espace comme celui que connaissent les autres. Muriel Salmona a dédié beaucoup de ses travaux aux effets de ce stress post-traumatique permanent qui est le mécanisme de défense des femmes battues, qui glace leur sang, anesthésie leur pensée et les plonge dans un état de sidération où tout l’être n’a plus qu’une seule obsession, éviter le prochain coup, où toute leur concentration est obnubilée par la crainte de tomber sur lui au détour d’un couloir, si jamais il était d’humeur à leur en coller une.

Que de circonstances atténuantes qu’aurait pu te trouver ce jury d’assises qui n’a pas su individualiser ta peine et qui t’a condamné à 10 ans de prison. Par deux fois, ensuite, ta demande de libération conditionnelle a été rejetée, en août et en novembre derniers, contre l’avis du parquet, à notre stupéfaction… car tu ne faisais pas d’après tes geôliers, qui prétendent sonder les âmes, montre d’un sentiment de culpabilité assez sincère, d’une contrition assez affligée.

Je les ai vu, depuis hier, ces quelques magistrats, enrager qu’on t’ai arraché à leurs griffes, enrager de ne plus disposer de ta peine. Je les laisse à leur fureur et souhaite que ce drame (hélas) ordinaire nous obtienne enfin ce que nous réclamons depuis tant d’années, plus de lieux d’écoute, d’accueil et d’orientation, plus de permanences dans les commissariats et les gendarmeries, plus de places d’hébergements d’urgence, plus d’ordonnances de protection plus facilement délivrées, plus d’éducation à l’égalité et à la sexualité, plus d’armes pour nous défendre et pour vivre, pour vivre en paix dans le pays des droits de l’homme !