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France: "L’instrumentalisation identitaire monte en puissance chez les catholiques"

Tuesday 17 January 2017, by siawi3

Source: http://www.marianne.net/instrumentalisation-identitaire-monte-puissance-les-catholiques-100249258.html

Entretien avec Erwan Le Morhedec
"L’instrumentalisation identitaire monte en puissance chez les catholiques"

Mardi 17 Janvier 2017 à 7:30

Propos recueillis par Louis Hausalter

Plus connu sous le pseudo Koztoujours sur les réseaux sociaux, Erwan Le Morhedec, avocat de profession et blogueur catholique revendiqué, s’inquiète dans son livre "Identitaire. Le mauvais génie du christianisme" de la peur qui saisit ses coreligionnaires face à l’islamisme, la crise migratoire ou le déclin de l’Eglise en Europe. Il pointe le rôle des réseaux d’extrême droite dans l’instrumentalisation de cette angoisse à des fins politiques.
Erwan Le Morhedec pointe la dérive identitaire qui guette les catholiques en France. - Hannah Assouline/Editions du Cerf

Vous êtes catholique et vous vous attaquez dans votre livre* à d’autres catholiques, en pointant chez eux une dérive identitaire. Pourquoi cette démarche ?

Je « m’attaque » davantage à des identitaires qui sont accessoirement catholiques, car chez eux, la dimension politique prime largement sur la dimension catholique. Mais je m’interroge aussi sur la façon dont les identitaires travaillent au corps les catholiques. On pourrait s’attendre à une forme de réaction spontanée qui refuse cette instrumentalisation mais en réalité, leur entrisme ne fonctionne pas trop mal.

Certains catholiques n’apprécient pas ma démarche, mais je la trouve nécessaire car cette instrumentalisation monte en puissance et peu de personnes s’y opposent, notamment parce qu’il y a un goût de l’unité chez les catholiques. Cela a trop souvent l’inconvénient de conduire à une forme d’omerta : ne disons rien car nous mettrions à mal l’unité. Or, c’est la vérité de la foi qui est en jeu. Il y a chez nombre de ces identitaires des propos en violation concrète de l’Evangile. Voyant ce petit milieu se mouvoir comme un poisson dans l’eau chez trop de mes relations, j’ai pensé qu’il était nécessaire de lancer l’alerte, sinon cela risque de nous sauter plus violemment à la figure un jour ou l’autre.

Vous décrivez des milieux catholiques infiltrés par des identitaires, en quelque sorte. Comment cela s’est-il produit ?

Une digue s’est rompue au moment de la Manif pour tous, à la fois en raison de l’intervention délibérée de groupes identitaires qui s’y sont invités, mais aussi du traitement politico-médiatique assez lamentable, qui a consisté à mettre tous les manifestants dans le même sac. A ce moment-là, des catholiques qui se sont sentis diabolisés ont commencé à regarder d’une autre manière une extrême droite elle aussi diabolisée.

L’emprise identitaire marche aussi parce que cette réaffirmation fonctionne très bien sur des personnes qui ont le sentiment que leur place dans la société disparaît et que le monde leur échappe. Forcément, quand on vient leur passer un peu de pommade en disant : « La France est chrétienne, c’est sa vraie nature », il faut un effort pour avoir de la distance critique.

"Il y a un côté risible à voir certains milieux catholiques tomber dans la victimologie"

Vous pointez le risque de tomber dans la « concurrence victimaire », qui agite déjà beaucoup de minorités...

On a l’impression que le réflexe essentiel est de constituer des ligues anti-diffamation. Après tout, puisque ça a marché pour tout le monde, pourquoi pas pour nous ? Mais il y a un côté risible à voir certains milieux catholiques tomber dans la victimologie. Il faut apprécier justement la situation des catholiques en France, qui n’est pas exactement celle d’un martyre, et ne pas se plaindre en permanence.

Pourtant, l’assassinat du père Jacques Hamel par des djihadistes en 2016 n’accrédite-t-il pas l’idée que les catholiques peuvent être spécifiquement ciblés ?

Bien sûr, au vu de certains évènements, l’angoisse n’est pas complètement infondée. Mais pour le moment, on n’assiste pas à une confrontation entre musulmans et chrétiens. Et les autres attentats ont touché les Français, pas spécifiquement les chrétiens. Que l’on ait peur, c’est normal, mais notre rôle est de se demander comment ne pas laisser cette peur conduire notre réaction. Je pense qu’on reconnaît notamment les chrétiens à leur capacité à soutenir l’espérance.

On pourrait vous répondre que la tentation identitaire est au moins aussi forte, sinon plus poussée, chez certains musulmans...

C’est pour cela que je pense qu’il faut combattre cette tentation chez nous. Le risque, c’est un fractionnement de tout le corps social. Au demeurant, certaines attitudes sont assez compréhensibles. Imaginons un jeune Maghrébin qui essaie de se débrouiller mais a du mal à trouver un travail correct, et qui voit par ailleurs la façon dont on parle des musulmans aujourd’hui. Au bout d’un moment, son réflexe naturel peut le conduire à s’enfermer dans son identité initiale. Il y a donc un travail de reconnaissance à faire. On se borne à des idées de quotas, on veut absolument rendre visible la diversité mais en réalité, tout cela n’est pas très gratifiant pour eux. Je cite dans mon livre une étude menée en 2010 par l’INED qui montre que plus des deux tiers des musulmans ne se définissent pas d’abord par leurs convictions religieuses et politiques. Enfin, n’oublions pas que Mohamed Merah a tué deux musulmans engagés dans l’armée au service de la patrie et que les frères Kouachi ont délibérément tué le policier Ahmed Merabet.

Quels politiques cherchent à instrumentaliser cette tentation identitaire chez les catholiques ?

A l’évidence, le premier d’entre eux est Robert Ménard. Marion Maréchal-Le Pen en joue aussi : elle a noué des alliances avec les identitaires et a fait entrer certains d’entre eux au conseil régional de Paca, comme Philippe Vardon ou Amaury Navarranne. Elle emploie aussi au mot près les termes de Renaud Camus, qui parle de « grand remplacement ». Le SIEL (petit parti identitaire associé au FN, ndlr) est également dans cette mouvance. Jean-Frédéric Poisson a fait un petit pas de deux pendant la primaire de la droite, même s’il ne se fait plus trop entendre sur ces sujets-là aujourd’hui.

Le vote FN progresse chez les catholiques. Pourtant, on ne peut pourtant pas dire que Marine Le Pen drague cette catégorie en tant que telle...

Clairement pas. Le FN veut d’ailleurs interdire tous les signes religieux ostensibles, quelle que soit la religion concernée. Je ne suis pas sûr que les catholiques qui votent FN aient très bien compris que cette mesure ne concernait donc pas uniquement les musulmans ! Mais en réalité, ils ne font référence qu’à Marion Maréchal-Le Pen, qui joue un rôle de caution auprès d’eux. Ils ne citent pas Marine Le Pen et Florian Philippot est un peu leur bête noire.

"Beaucoup de cathos se retrouvent chez Fillon, mais il n’est pas un candidat catholique à proprement parler"

François Fillon est souvent présenté comme le « candidat des cathos ». Vous êtes d’accord ?

Non. Mathématiquement, les catholiques n’ont pas véritablement fait la primaire de la droite : ils pèsent moins que les 33 points de différence entre Fillon et Juppé et, par ailleurs, certains d’entre eux ont voté Juppé. Certes, sociologiquement, beaucoup de cathos se retrouvent chez Fillon. Mais plusieurs éléments comme la nature libérale de son projet ou son discours sur l’immigration ne font pas de lui un candidat catholique à proprement parler.

Après, si l’on regarde l’historique de Fillon, il est vrai qu’il capable d’incarner le côté chrétien sans hystérie et d’apparaître ainsi comme un point de fixation dans un corps électoral tenté de continuer à dériver vers la droite. En comparaison, il y avait une certaine discordance chez Nicolas Sarkozy entre le discours et la façon d’être, entre les revendications chrétiennes et le côté bling-bling. Mais au lieu d’aller chercher les électeurs du FN, il a crédibilisé le vote frontiste dans l’électorat, y compris chez les catholiques.

La situation que vous décrivez n’est-elle pas aussi liée à la disparition des « cathos de gauche » ?

Leur grande perte de visibilité ne fait que renforcer cette démarche identitaire, sur le thème : « Ils ont disparu, c’est bien la preuve que nous avions raison ! » Mais ce moment de réaffirmation est aussi un retour de pendule par rapport au discours des catholiques de gauche, qui estimaient que nous n’avions pas à nous afficher comme chrétiens. Comme le sens de la mesure n’est pas toujours ce qu’il y a de mieux partagé, à la tentation de la dilution répond la tentation identitaire.

Vous êtes blogueur de longue date et actif sur les réseaux sociaux. Pourquoi la « fachosphère », qui relaie abondamment le discours identitaire sur Internet, a-t-elle autant prospéré ?

Il y a une constante du web : c’est le caractère alternatif. L’extrême droite se pense en alternative au système politico-médiatique. Ils ne s’estiment pas représentés et exploitent les moyens d’expression qu’ils trouvent. Quant à la frange « catho-facho », elle est doublement alternative, à la fois vis-à-vis du système politique et de l’Eglise. Car même en prenant l’estimation de 24% de catholiques pratiquants réguliers ayant voté pour le FN aux régionales de 2015, il en reste tout de même 66% qui n’y adhèrent pas. La majorité des catholiques reste donc pondérée. On verra en 2017 si la vague redescend ou pas...

*Identitaire. Le mauvais génie du christianisme, d’Erwan Le Morhedec, Editions du Cerf, 176 pages, 14 €