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La France laïque, les non-croyants et l’islam

vendredi 3 février 2017, par siawi3

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160126.OBS3425/laicite-islam-integration-on-est-dans-la-dictature-de-l-urgence.html

Laïcité, islam, intégration... "On est dans la dictature de l’urgence"

A l’occasion de la sortie de "Quatre nuances de France" qu’il a co-écrit, Rachid Arhab dresse le portrait de cette France post-attentat. Interview.

Rachid Arhab interviewé par Sarah Diffalah

Publié le 30 janvier 2016 à 16h50

Ecrit avant les attentats de novembre et de janvier, le livre "Quatre nuances de France" (Ed. Salvator, janvier 2016) se présente comme un dialogue entre quatre Français aux parcours différents sur des sujets "sensibles" tels que la laïcité, la religion, l’islam ou encore l’intégration. Un ancien ambassadeur de France à Alger, catholique, Xavier Driencourt, un sans-papier débarqué d’Algérie, Nacer Safer, un banlieusard d’origine algérienne, conseiller politique, qui a acquis la double nationalité et musulman, Karim Bouhassoun, et un journaliste, né Français du fait de la colonisation, devenu Algérien à l’indépendance, redevenu Français sur le tard et athée, Rachid Arhab ont voulu, selon les mots de ce dernier, sortir "des débats du quotidien et sans lendemain".

Interview de Rachid Arhab.

Dans le livre que vous avez co-écrit, vous regrettez que les politiques et les extrémistes aient "confisqué le débat" public et vous vous interrogez : "La France de 2016 laissera-t-elle encore la place à un dialogue comme le nôtre ?". Que reprochez-vous aux débats actuels ?

- Les débats sont parasités par des effets d’annonces, des épiphénomènes qui font le buzz pendant 15 jours ou trois semaines et qui font que les gens qui sont concernés ne s’y retrouvent absolument pas. Un sujet chasse l’autre. Dernièrement, on est passé de la déchéance de nationalité pendant quinze jours à un micro-débat sur la laïcité.

On est dans la dictature de l’urgence. D’un coup, l’Etat réunit le Parlement, le Congrès et ne se rend pas compte qu’il passe à côté des problèmes. Combien des terroristes de 2015 auraient été concernés par la déchéance de nationalité ? On est en train de débattre dans l’urgence de questions qui se posent profondément depuis longtemps. Il faut aller sonder les cœurs et les reins. Il faut essayer de comprendre. C’est l’exercice auquel on s’est livré dans ce projet. On n’a pas débattu dans l’urgence mais dans la durée. Nous avons essayé de ne pas entrer dans ces débats du quotidien et éviter les débats sans lendemain. Nous sommes allés au-delà des apparences et des annonces.

De quelles manières ?

- Nous sommes partis de nos expériences respectives. Nous nous sommes vu souvent, longtemps. On s’est donné un rapport avec le temps qui n’est pas médiatique, ni politique car aujourd’hui on a tendance à vouloir régler des questions aussi compliquées que la laïcité en deux déclarations. Or c’est un travail de fond qu’il faut faire.

L’exercice que nous avons mené est à l’opposé d’un débat sur un plateau de télévision, où l’on est obligé d’avoir une position tranchée, définitive, et souvent conflictuelle. Ce qui me parait catastrophique, c’est que dans les débats nous sommes toujours dans l’anathème pour reprendre le discours religieux. La position de l’autre est forcément diabolique, fausse, ou perverse. On a essayé de se trouver ensemble "un règlement de copropriété" : sur quels thèmes pouvons-nous faire suffisamment d’efforts les uns et les autres pour comprendre la position de l’autre et trouver des compromis ? Tout simplement.

Quelles propositions faites-vous ?

- Nous n’avons pas la prétention d’avoir des solutions. Mais, parmi les propositions qui sont dans le livre, celle de Xavier Driencourt sur la laïcité me semble intéressante : il parle de "reset informatique de la loi de 1905". L’islam n’a pas participé à la création de cette loi, pour la simple et bonne raison que cette religion était quasiment inexistante à cette époque. Est-ce qu’on ne pourrait pas réfléchir à une sorte de remise à plat en profondeur avec les représentants de l’islam ? On ne sait même plus ce que veut dire la laïcité ! Il existe au minimum deux acceptions du terme : l’une anti-religieux, l’autre qui accepte toutes les religions. Il faudrait déjà savoir de quoi on parle avant de débattre. On a oublié les bases.

Vous appelez à une "désacralisation" des débats "sans préalable religieux"...

- Oui, c’est un piège dans lequel nous sommes tombés : tous les débats tournent autour de l’islam, et souvent avec une très grande méconnaissance d’ailleurs. Ce qui me trouble, c’est qu’on nous oblige à venir donner notre point de vue sur des questions qui directement ou indirectement concerne la religion. Moi, qui ne suis pas croyant, et je n’en tire aucune gloire particulière, je ne me sens pas concerné. Cela ne m’a pas empêché d’écouter ceux qui le sont et c’est un effort civique nécessaire, mais je trouve incroyable que la parole ne soit pas accordée à ceux qui ne croient pas. On a le sentiment, quand on s’appelle Rachid, Farid ou Karim, de devoir donner des gages. Il y a une suspicion de Rachid = musulman = terroriste. La France est le quatrième pays au monde en nombre d’athées et de non-croyants, derrière la Chine, le Japon et la République tchèque. Un bon tiers se dit non-croyant et un autre tiers non pratiquant.
Je ne comprends pas que la France laïque continue de débattre strictement autour de questions religieuses. C’est un retour en arrière.

Vous avouez ne pas tout à fait être en accord avec ceux qui font le choix d’une double-nationalité. Pourquoi ?

- On rencontre de plus en plus de jeunes qui nous disent qu’ils sont français de papier. C’est une réalité qui s’est amplifiée sans qu’on s’en rende compte et on a laissé filer le nombre de binationaux. Pour les gens de ma génération, la question de la double nationalité ne se posait pas. Et pourtant, j’ai été Français, puis Algérien, puis Français. J’aurai pu considérer que j’étais à l’aise avec les deux pays. Mais je n’en ai pris qu’une seule.

Karim Bouhassoun, qui a écrit avec nous, a pris sa nationalité algérienne sur le tard. Je ne l’accuse pas, je ne l’excuse pas, mais j’essaie de comprendre ce qui fait qu’on ait besoin d’une double appartenance. Je peux le concevoir pour les autres, mais pas pour moi. Ce n’est pas pour autant que je renie ma part d’’algérianité’. Simplement, je considère qu’on ne peut pas être citoyen de deux pays, on ne peut pas avoir la nationalité d’un pays où l’on ne vote pas. Quand on voit des binationaux en France qui n’ont qu’un rapport extrêmement lointain avec le Maroc, la Tunisie ou l’Algérie, je me pose la question.

Quelque chose a-t-il changé pour vous depuis les attentats ?

- Pas grand chose. Je comprends qu’un pays soit traumatisé avec les événements qu’il a vécu en 2015, mais quand les seules solutions qu’on y apporte ce sont des débats sur la place publique avec autant de gens que d’avis, je ne suis pas persuadé qu’on fasse beaucoup avancer les choses.

Après les attentats de janvier, on a été dans l’émotion et dans une tragédie collective, à juste titre. Mais je n’ai pas le sentiment que le fameux esprit du 11 janvier ait duré très longtemps. Après le 13 novembre, la première série de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale a montré que cette unité affichée avait volé en éclat. C’est bien la preuve qu’on n’a pas réfléchi et qu’on n’a pas débattu depuis janvier.

Propos recueillis par Sarah Diffalah