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France : L’école à l’épreuve de la « théorie du genre » : les effets d’une polémique

Appel à articles

samedi 4 février 2017, par siawi3

Source : Cahiers du Genre, 2.02.2017

L’école à l’épreuve de la « théorie du genre » : les effets d’une polémique
Appel à articles
Dossier coordonné par Fanny Gallot et Gaël Pasquier

En France, l’une des premières grandes médiatisations du concept de genre correspond aux prises de positions de parlementaires de droite s’appuyant sur l’indignation d’associations catholiques à la veille de la rentrée scolaire de septembre 2011 contre l’introduction de ce qu’ils-elles ont renommé « la théorie du genre », « théorie du genre sexuel » ou encore « théorie du gender » dans les nouveaux programmes de Sciences de la Vie et de la Terre des classes de Premières L et ES. Bien que ces derniers ne citent pas directement le terme « genre », les principaux éditeur·trice·s de manuels scolaires ont en effet construit un certain nombre de leurs pages en référence à ce concept propre à fournir une meilleure compréhension des phénomènes mentionnés. Cette prise en compte n’est toutefois pas sans limite puisque ces manuels ne remettent pas en question le plus souvent la « naturalité de la dichotomie mâle-femelle » (Trachman, 2011).

Cette polémique s’inscrit dans un processus de politisation croissante des questions de genre et de sexualité (Fassin 2006) dans lequel le champ de l’éducation va occuper une place importante (Chetcuti, 2014-a et b). Deux ans plus tard, suite à l’accession de François Hollande à la présidence de la République et aux violentes polémiques qui ont investi l’espace politique et médiatique au moment de la loi dite « sur le mariage pour tous » (Cervulle, 2013 ; Julliard, Cervulle, 2013), l’école a de nouveau été prise à parti dans le débat public. C’est à l’aune de cette loi qu’a été perçu le projet des ABCD de l’égalité porté par le ministère de l’Éducation Nationale et le ministère des Droits des femmes visant à expérimenter dans des classes d’école primaire des séances destinées à lutter contre les stéréotypes de sexe et favoriser l’égalité filles-garçons. Dès mai 2013, à l’occasion d’un colloque consacré à la lutte contre les LGBT-phobies à l’école primaire organisé par le SNUIPP, le Figaro relance une polémique sous le titre : « Ces professeurs qui veulent imposer la théorie du genre ». Il poursuit à la rentrée 2013 en relayant en première page les initiatives de mouvements de la droite catholique et conservatrice (Carnac, 2014a ; Paternotte et al., 2015). Quelques mois plus tard, opérant alors un rapprochement entre « catholiques d’identité » et « musulmans d’identité » (Carnac, 2014b), l’enseignante Farida Belghoul lance les Journées de Retrait de l’École (JRE) durant lesquelles les parents sont invités à retirer leurs enfants de l’école une journée par mois en vue de protester contre le programme ministériel des ABCD. Elles ont parfois rencontré un certain écho dans des écoles de quartiers populaires, même lorsque celles-ci ne participaient pas au projet (IGEN, 2014).

Ces polémiques ne restent pas sans effets sur l’institution comme en témoignent non seulement les différentes prises de position de l’ancien ministre de l’Éducation Nationale, Vincent Peillon1, mais surtout la décision de renoncer aux ABCD de l’égalité en juin 2014 au terme d’une année scolaire de mobilisation.

1 Après avoir déclaré en mai 2013 à la télévision, « Je suis contre la théorie du genre, je suis pour l’égalité filles/garçons. Si l’idée c’est qu’il n’y a pas de différences physiologiques, biologiques entre les uns et les autres, je trouve ça absurde » ; le ministre s’est en effet repris, suite aux rectifications de la ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud Belkacem, en reconnaissant en septembre alors qu’on l’interrogeait sur cette « théorie » : « C’est encore un artefact intellectuel pour créer des polémiques. Parfois, on parle de choses qui n’existent pas. Ce dont il faut parler c’est de l’égalité des filles et des garçons. [...] Il n’y a pas de théorie du genre, il y a une volonté de faire que dans l’école, il y ait de l’égalité, l’égalité entre tous, quelles que soient nos origines, et l’égalité entre les filles et les garçons. »

Depuis 2011, ces affrontements médiatiques, scientifiques et pédagogiques, régulièrement réactivés, ont ainsi donné une visibilité aux enjeux liés au genre en éducation. Ils marquent fortement le discours sur l’école et de l’école dans l’espace public, alors même que les politiques en faveur de l’égalité des sexes à l’école, pourtant menées depuis les années 1980 et la lutte contre l’homophobie depuis la fin des années 1990 (Pasquier, 2014 ; Le Mat, 2014), n’avaient jusque-là suscité que peu d’intérêt et étaient bien souvent restées sans effets (IGEN, 2013 ; Teychenné, 2013). S’ils ont par ailleurs pu donner lieu à des discussions argumentées entre opposant·e·s, ils ont également servi de supports à la diffusion de rumeurs qui ont parfois semblé rompre le contrat de confiance entre les parents et l’école.
L’enjeu de ce numéro est justement d’étudier la manière dont l’école a été prise à parti dans ces controverses et d’observer leurs effets dans le champ scolaire et éducatif au sens large autour des 4 axes problématiques suivants :

1- L’école dans les discours politiques, médiatiques et religieux
Quels discours ont été tenus sur l’école dans le cadre de ces controverses ? Comment ses missions et prérogatives, sa légitimité à s’emparer de ces questions ont été questionnées dans les discours politiques et médiatiques de tous ordres ? Comment se sont exprimées les polémiques autour de la prise en compte des questions de genre en son sein et comment ont- elles été mises en scène sur le plan médiatique et politique ? Quelles références (religieuses, historiques, anthropologiques...) ont été mobilisées et par quels acteurs ou actrices ? Comment ces polémiques ont-elles interféré avec d’autres enjeux (égalité des droits entre homosexuel·le·s et hétérosexuel·le·s, lutte contre les violences faites aux femmes, politique migratoire, terrorisme, laïcité...) ? De quelle manière les publics et les territoires de l’école se sont trouvés distingués selon la classe, la race et/ou l’orientation sexuelle ? Ces polémiques enfin ont-elles eu un écho sur le plan international, notamment dans les politiques scolaires menées par d’autres pays que la France ?

2- Des politiques éducatives aux pratiques des acteurs et actrices de l’institution
Au moment des débats et peu après, comment ont évolué les politiques éducatives (nationales et académiques) sur les questions de genre ? Quels termes sont utilisés par l’institution pour nommer les orientations choisies (genre, mixité, égalité des sexes, égalité entre les filles et les garçons, culture de l’égalité entre les filles et les garçons...) et que révèlent-ils sur la manière dont sont pensés et perçus ces objets d’action ? Comment les questions de genre en éducation s’articulent-elles avec celles relevant de la laïcité qui ont pris une place importante dans les discours sur l’école durant la même période, les unes ayant bien souvent été mobilisées au miroir des autres ? Quels ont été les effets des polémiques sur les pratiques, les supports d’enseignements utilisés à l’école (manuels scolaires, littérature de jeunesse...) et les savoirs scolaires eux-mêmes (histoire, géographie, SVT, enseignement moral et civique...) ? Existe-t-il une différence de prise en charge de ces questions selon les publics scolarisés, entre les établissements publics et privés ?

3- La formation des enseignant·e·s légitimée ?
De quelle manière la formation des enseignant·e·s s’est-elle trouvée percutée par ces débats ? Alors que les témoignages et premiers récits de formations des enseignant·e·s et futur·e·s enseignant·e·s à la question de l’égalité des sexes à l’école écrits dans les années 2000 insistent sur les manifestations de résistances, la forte médiatisation de ces polémiques a-t-elle durcit les positions ou eu comme effet corollaire de provoquer une sensibilisation des enseignant·e·s à ces thématiques et donc par conséquence de les légitimer ? Pour autant, cette forte visibilité n’a-t-elle pas renforcé certains clivages entre des thématiques jugées plus respectables (égalité des sexes), et ce d’autant plus au regard du contexte actuel (lutte contre le terrorisme qui rend d’autant plus prégnante la question de la laïcité et des valeurs supposées de « l’Occident chrétien ») au détriment d’autres qui continuent à peiner à s’imposer (égalité des sexualités, transidentité...) ?

4- L’accueil des publics
Les associations de familles homoparentales ont souligné, durant les polémiques sur la loi concernant le mariage entre personnes de même sexe, la violence des discours tenus dans l’espace public et leurs échos dans le champ scolaire, notamment dans les discours entre enfants. Par ailleurs, des associations « antigenre » distribuent régulièrement depuis 2013 jusqu’à aujourd’hui des livrets « d’information » sur la « théorie du genre » à la sortie des écoles. Comment les familles homoparentales et les jeunes qui s’interrogent sur leur identité sexuée et/ou sexuelle se sentent-ils accueillis par l’école et les équipes éducatives au sens large (personnels des établissements, autres parents, services des municipalités, départements, régions en charge des questions scolaires...) ? Quels effets ont eu les projets des associations antigenre d’investir les conseils d’école, notamment à Paris ? Quelles conséquences ont eu ces polémiques (notamment les JRE et offensives de la droite catholique et conservatrice) dans les relations des parents avec l’école ?
Nous attendons des propositions d’article d’une page environ (5000 signes maximum) énonçant clairement la question traitée, la problématique suivie, les données empiriques et une brève indication des résultats et conclusions.

Calendrier :

- Envoi des propositions simultanément aux 2 adresses suivantes le 3 avril 2017 au plus tard  :

- gael.pasquier u-pec.fr
- fanny.gallot gmail.com
- Sélection des propositions entre le 4 et le 15 avril 2017
- Remise des articles le 31 aout 2017

Bibliographie
- Carnac Romain (2014a). « L’Église catholique contre la ‘théorie du genre’ : construction d’un objet polémique dans le débat public français contemporain ». Synergies Italie, n° 10, p. 125- 143.
- Carnac Romain (2014b). « Un rapprochement entre ‘catholiques d’identité’ et ‘musulmans d’identité’ ? Quand l’affirmation de l’appartenance confessionnelle devient facteur de solidarité inter-religieuse ». https://www.academia.edu/30694439
- Cervulle Maxime (2013). « Les controverses autour du ‘mariage pour tous’ dans la presse nationale quotidienne : du différentialisme ethno-sexuel comme registre d’opposition ». L’Homme et la société, n° 189-190, p. 207-222.
- Chetcuti Natacha (2014a). « ‘Théorie du genre’ et normes sexuelles : l’écho d’une polémique en milieu scolaire ». In Nelly Quemener et Florian Voros (dir.), « Sexe en public », Poli, Politique de l’image, n° 9, p. 90-97.
- Chetcuti Natacha (2014b). « Quand les questions de genre et d’homosexualités deviennent un enjeu républicain », Les Temps Modernes, n° 678, p. 241-253.
- Fassin Éric (2006). « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations ». Multitudes, no 26, p. 123-131.
- Inspection Générale de l’Éducation Nationale (2013). L’égalité entre filles et garçons dans les écoles et les établissements. Paris : Ministère de l’Éducation Nationale.
Inspection Générale de l’Education Nationale (2014). Évaluation du dispositif expérimental « ABCD de l’égalité ». Paris, Ministère de l’Éducation nationale.
- Julliard Virginie et Cervulle Maxime (2013). « ‘Différence des sexes’ et controverses médiatiques : du débat sur la parité au ‘mariage pour tous’ (1998-2013) », Le Temps des médias, n° 21, p. 161-175.
- Le Mat Aurore (2014). « L’homosexualité, une ‘question difficile’. Distinction et hiérarchisation des sexualités dans l’éducation sexuelle en milieu scolaire ». Genre, sexualité & société, n° 11,[En ligne], https://gss.revues.org/3144.
- Pasquier Gaël (2014). « Des enseignant-e-s face aux insultes homophobes ». Raisons éducatives, n° 18, p. 195-217.
- Paternotte David, Van der Dussen Sophie, Piette Valérie (dir.) (2015). Habemus gender ! Déconstruction d’une riposte religieuse, Sextant, n° 31.
- Trachman Mathieu (2011). « Genre : état des lieux. Entretien avec Laure Bereni », La Vie des idées, [En ligne] : http://www.laviedesidees.fr/Genre-etat-des-lieux.html
- Teychenné Michel, Discrimination LGBT-phobes à l’école. Etat des lieux et recommandations. Paris : Ministère de l’Education Nationale, 2013