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La gauche radicale en France et en Angleterre

mardi 7 février 2017, par siawi3

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40176

La gauche radicale en France, le Jugement de Tariq Ali et la misère d’une interview caricaturale

lundi 6 février 2017,

par Pierre ROUSSET

La revue web Contretemps a publié une interview autobiographique de Tariq Ali, d’origine pakistanaise et vivant en Angleterre, dans laquelle il condamne sans l’ombre d’une nuance la gauche radicale française.

Sommaire

Aucun courant antiguerre, (...)
La trahison pour explication
Combats idéologiques
Islamophobie et conservatisme
Un gouffre
Le racisme est-il spécifiquement
Annexe : extraits de l’interview

Nous appartenons, Tariq Ali et moi, à la même génération militante – celle qui s’est engagée avant l’année 1968. Nous avons aussi appartenu à la même organisation – la Quatrième Internationale –, lui membre de l’IMG et moi de la LCR. Dans une large mesure, nous avons la même matrice de formation initiale. Quelque part, nos trajectoires ont divergé. Pour moi, la position qu’il a prise sur le conflit syrien [1] est en parfaite contradiction avec notre matrice originelle commune. Le « campisme » est en effet un déni d’internationalisme. Malheureusement, ce que Tariq dit de lui-même dans cette interview ne permet ni de comprendre ni de prendre la mesure de cette rupture.

Pour lui, le courant politique auquel j’appartiens a dégénéré, comme le reste de l’extrême gauche française. Au point que notre sort l’indiffère aujourd’hui : « Lorsque je relis des rapports de la désintégration totale du courant L.C.R., je pense au passé et en suis attristé, puis je pense à leur sectarisme total d’aujourd’hui et ça me laisse indifférent. ». Nous serions devenus étrangers à la lutte anticoloniale, antiraciste, contre l’islamophobie. Rien que cela.

En effet, la « situation est sensiblement différente de la Grande-Bretagne » parce que [à la différence d’en France], « la plupart de la gauche radicale, des sociaux-démocrates de gauche et des communistes ont dirigé des mouvements antiracistes et anti-impérialistes, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles ces mouvements existent encore ».

Les affirmations de Tariq s’avèrent dans une large mesure fausses. Les éléments historiques qui fondent son analyse sont bien peu pertinents. Le problème, c’est que cette interview a été publiée par Contretemps, dont le lectorat est pour une bonne part militant. Il mérite donc réponse.

L’intégralité des propos de Tariq Ali auxquels je me réfère sont reproduits en annexe, afin de restituer le déroulé de son argumentation. Plutôt que de répondre à une affirmation péremptoire par une contre affirmation tout aussi péremptoire, je prendrai le temps d’argumenter et de laisser place à la complexité.

Aucun courant antiguerre, anti-impérialiste en France ?

Citation : « Malgré l’implication française dans un certain nombre de guerres en Afrique de l’Ouest et dans le monde arabe, il n’y a rien qui puisse se rapprocher d’un courant antiguerre, anti-impérialiste, dans ce pays. »

Voilà qui a de quoi laisser perplexe. Il existe en effet en France des coalitions regroupant un large éventail d’organisations contre « nos » interventions en Afrique ou au Moyen-Orient, comme le collectif « Ni Guerre ni état de guerre » [Ni guerre à l’étranger ni état de guerre en France même] [2]. Visiblement, Tariq ne résiste à aucune formule à l’emporte-pièce et ne manifeste aucun intérêt pour les faits.

Est-ce à dire que l’internationalisme se porte bien en France ? Non (et malheureusement pas plus en Grande-Bretagne). L’expression dominante de la gauche radicale française est largement monopolisée par Jean-Luc Mélenchon, qui est nationaliste (voir plus loin). Par ailleurs, l’internationalisme ne se réduit pas à dénoncer son propre impérialisme – il exige aussi de développer des activités de solidarité en soutien à des luttes qui se mènent en dehors de la sphère d’influence de son Etat. Ces activités restent bien en deçà de ce qu’il faudrait.

Les courants activement internationalistes sont faibles, mais existent. On y trouve des réseaux comme le Cedetim, un ensemble de comités de solidarité, des anciens du maoïsme, du tiers-mondisme ou de la LCR.

La trahison pour explication ?

Citation : Pourquoi la trajectoire de la gauche radicale est-elle devenue différente en France par rapport à la situation en Grande-Bretagne ? « Il n’y avait pas d’aussi grosses différences dans les années 1960 et 1970. Il y en a maintenant. Je pense que la trahison de l’intelligentsia française de gauche depuis la fin des années 1970 et le rôle qu’elle joua dans les médias et la société coïncida, dans les années 1980 et 1990, avec la chute du P.C.F. et du monde communiste en général. »

Trahisons de ces intellectuels médiatiques, il y a bien eu – mais qu’est-ce qui explique l’impact de leur trahison ? Même dans le format limité d’une interview, Tariq aurait pu indiquer qu’il fallait prendre en compte une pluralité de facteurs et en nommer quelques-uns. Prenons trois exemples :

Pas de missiles US en France ! A la fin des années 70, la question de la relance/reconfiguration des mouvements antiguerres se pose à l’échelle internationale. L’anti-impérialisme des décennies précédentes est entré en crise après la fin de la guerre du Vietnam, la violence du conflit sino-indochinois (78-79), l’épuisement de la dynamique révolutionnaire des luttes de libération du tiers-monde…

La crise des missiles est l’occasion de refonder un nouveau mouvement pacifiste en Europe (notamment en Allemagne, Italie, Grande-Bretagne), mais pas dans la même mesure en France pour une raison bien simple : le pays n’est pas membre de l’OTAN.

Qui se souvient aujourd’hui de la gravité de la situation au début des années 80 ? Un regain brutal de guerre froide permet aux Etats-Unis de déployer en Europe de l’Ouest ses fusées Pershing II et ses missiles de croisière. Les Soviétiques installent des missiles SS-20 à courte portée en Europe de l’Est et déploient des sous-marins nucléaires à proximité relative des États-Unis. Les manifestations antiguerres comptent alors des centaines de milliers de participantes et participants ; elles touchent jusqu’à l’Allemagne de l’Est (contre les fusées soviétiques).

Elles ont une moindre portée en France, car aucun missile US n’est installé dans le pays, de Gaulle ayant refusé son intégration au commandement de l’OTAN. Or, il s’agit bien d’un « moment fondateur » que la France n’a pas vécu « organiquement ». Voici qui explique pour une bonne part la faiblesse structurelle du mouvement antiguerre en France par comparaison à ses voisins allemands, britanniques et italiens.

Pas de courant significatif antiguerre et contre l’armement nucléaire au sein de la social-démocratie française. Tous les courants significatifs au sein du PS (et de son ancêtre la SFIO) se vivent comme faisant partie de la « gauche de gouvernement ». Aucun n’a construit une tradition de lutte contre les nombreuses guerres françaises dans le monde. Aucun ne remet en cause l’armement nucléaire français, cet instrument de puissance. On ne trouvera pas de Jeremy Corbin, ni même de Tony Benn.

Cependant, n’en déplaise à Tariq Ali, ceci n’est pas de la responsabilité de notre courant, ou de l’extrême gauche française des années 60-70. C’est l’histoire de nos adversaires. Une histoire qui a certes des conséquences pour nous. Le PCF devenu lui aussi parti de gouvernement en est venu à soutenir « notre » armement nucléaire. Dans les débats et polémiques, jamais la position sur la Bombe n’est posée comme une question sérieuse d’alliance électorale ou gouvernementale, même de la part de courants qui s’affirment contre. Le faire apparaîtrait « sectaire », car « secondaire ». Cela contribue beaucoup à notre isolement, y compris au sein de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche radicale qui inclue le PCF et Jean-Luc Mélenchon.

Dans un pays impérialiste, il n’y a pas de « nationalisme de gauche ». Jean-Luc Mélenchon serait un « nationaliste de gauche ». Soyons clairs : dans un pays impérialiste, le « nationalisme de gauche » est une contradiction dans les termes. Sur les questions sociales, Mélenchon affiche un profil de gauche – et c’est comme cela qu’il est avant tout perçu. Sur les questions de la place de la France dans le monde, ce n’est plus le cas.

Mélenchon nie l’existence même d’un impérialisme français. Il chante l’amour de la France [3] et sa « grandeur » [4]. Il a pour politique un « nouvel indépendantisme » qui exige de renforcer l’armée et le statut de puissance. Il appelle cela un « altermondialisme diplomatique et militaire » ! [5]. Il ne reconnaît pas le fait colonial présent [6]. Il a décrit la guerre d’Algérie comme une « guerre civile » et non de libération nationale. [7] S’il devient président, il « ne peux [s]’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit » [8]. En quoi tout cela est-il de gauche ?

Il y a bien eu quelques prises de position fermes au sein de la gauche radicale contre de telles positions nationalistes [9] (où des anciens de la LCR ont leur part), mais dans l’ensemble la gauche radicale est restée muette sur ces questions. Il ne faudrait rien dire qui pourrait affaiblir les campagnes électorales de Mélenchon – au risque, de plus, de mesures de rétorsion de sa part.

La critique du « nationalisme de gauche » n’a été assumée que par une frange minoritaire de la gauche radicale – ce qui veut dire qu’elle a été largement perdue : chantons donc la Marseillaise dans les meetings ! Un conseil à Tariq. : voici un point douloureux où porter le fer. Un problème cependant : notre « nationaliste de gauche » a, fondamentalement, la même position « campiste » que Tariq sur le Moyen-Orient et la crise syrienne…

Combats idéologiques

Citation : « En Grande-Bretagne], il n’y avait donc pas d’équivalents aux « Nouveaux philosophes » ou d’ex-gauchistes devenant des renégats et des anticommunistes les plus vulgaires qui soient. La France, en particulier, paye le prix de cette défection. Nombre de mes camarades et amis français des années J.C.R./L.C.R. étaient réticents à l’idée d’accepter l’ampleur de la défaite intellectuelle en France, bien qu’étant confrontés à ses conséquences dans leurs propres priorités. »

Nous n’avons eu aucune réticence à mener la bataille contre ces Nouveaux philosophes médiatiques (ex-gauchistes, nouveaux réactionnaires) – ce qui ne veut pas dire qu’elle a été gagnée. Pour ma part, j’ai certainement mis du temps à mesurer l’ampleur de notre défaite idéologique au sein de la société et la profondeur de l’hégémonie néolibérale. L’idéologie néolibérale est aujourd’hui en crise, malheureusement ses stigmates ne disparaissent pas pour autant instantanément.

Cependant, l’ampleur du recul idéologique n’est pas avant tout « le prix de la défection » des « renégats ». Elle est la conséquence de la défaite subie par notre génération militante au tournant des années 80-90, d’une dégradation radicale des rapports de forces sociaux, de la violence de l’offensive des classes dominantes. S’il s’était s’agit d’un simple combat d’idées…

Le prix des défaites est exorbitant. En quoi est-ce important de le relever ici ? En ce que nous l’avons tous subi, cette défaite internationale. Même s’il y eut moins de « défection » en Grande-Bretagne, je doute que la situation des héritiers de l’extrême gauche de nos années de jeunesse soit bien meilleure. Leur marginalité outre-Manche ne me semble pas moindre que sur le continent.

Islamophobie et conservatisme religieux

Citation : « Pour moi, un vrai signe de dégénérescence de l’ancien courant de la L.C.R. fut son refus de comprendre que l’islamophobie est un problème important en Europe, et particulièrement en France. Le choix de beaucoup de femmes laïques (voire même athées) d’origine musulmane de porter le hijab est lié à ce phénomène. »

Il y a eu et il y a toujours un débat sur la pertinence du terme « islamophobie ». On ne sait en effet pas ce que recouvre ce terme. Pour certains, toute critique de l’islam, voire toute critique des islamistes, est déjà dénoncée comme islamophobe – mais laissons pour l’instant cette question de côté. Il y a aussi beaucoup de divergences sur comment lutter contre ladite islamophobie et comment assurer la cohérence d’un combat contre toutes les oppressions, contre toutes les discriminations (sexisme, racisme, homophobie… sans oublier le mépris de classe envers les pauvres). Il faut être très borné pour croire que les réponses à de tels enjeux sont simples.

Je ne prétends donc pas que la LCR et sa descendance ont résolu l’équation politique qui nous est posée. Mais je ne vois pas ce qui permet à Tariq Ali de dire que nous avons refusé (!) de « comprendre que l’islamophobie est un problème important ». L’aile dominante de la gauche radicale en Grande-Bretagne juge que si nous ne donnons pas sa réponse à ces questions, c’est que nous ne les prenons pas en compte. Cela manifeste son sectarisme identitaire, son incapacité à admettre qu’il y a place pour des divergences, notamment sur le « comment ».

La LCR et sa descendance se sont divisées et se divisent encore sur le « comment ». Vu la place que ces divisions ont prise dans notre histoire, c’est bien la preuve que l’islamophobie est pour nous « un problème important » !

Le voile, l’arbre et la forêt. En France comme aujourd’hui aux Etats-Unis face à Trump, des femmes y compris non religieuses ont porté un voile. C’est vrai. Mais Tariq sait fort bien que l’extension du port de voiles islamiques répond aussi (et, dans la durée, surtout) à la montée et à l’emprise du conservatisme religieux. Dans l’interview accordée à Contretemps, il ne cesse de se caricaturer lui-même. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer ses propos à ceux qu’il tenait fin 2004 dans une autre interview, avec Grenzeloos (Pays-Bas), intitulée « la gauche anti-impérialiste face à l’Islam », disponible dans son intégralité sur ESSF en traduction française [10].

Tariq insiste beaucoup dans cet interview sur le fait que « la communauté musulmane est très diversifiée », que dans le monde musulman, « la religion n’est pas l’élément central de la vie des musulman-e-s […] comme dans d’autres parties du monde. La différence réside seulement en cela que, dans quelques pays, il est défendu de critiquer l’islam. Mais ce n’est pas le cas, par exemple, en Turquie. Dans d’autres pays où c’était possible aussi, cela est devenu plus difficile aujourd’hui. ». En Occident cependant, du fait « avant tout du vide du capitalisme actuel » et du manque d’alternative, « depuis vingt ou trente ans, des gens qui ne se considéraient pas comme particulièrement religieux, se tournent désormais vers l’islam, le christianisme, le bouddhisme, etc. ». « C’est pourquoi, dans les communautés d’immigré-e-s, il y a des gens qui considèrent leur identité sous un angle purement religieux, et je n’attends rien de bon de cela. »

« Lorsque la religion occupe une place centrale dans l’identité d’une personne, alors elle cherche à se distinguer de son entourage ; elle défend la morale et se prononce contre l’homosexualité, tout en affirmant que les femmes ont une valeur inférieure. ».

Les tâches de nos partis. Tariq Ali ne réduit pas le rôle de nos partis, en ce domaine, au seul combat contre l’islamophobie, aussi important soit-il : « Pour les socialistes, la tâche est claire : les communautés musulmanes doivent être défendues contre la diabolisation et la répression, contre la représentation très répandue que le terrorisme est propre à l’islam. Tout cela doit être énergiquement combattu. Mais en même temps, on ne doit pas fermer les yeux sur le conservatisme social qui règne dans ces communautés ni le dissimuler. Il faut essayer de gagner ces gens à nos propres idées. ». Il prend pour exemple sa Lettre ouverte à un jeune musulman [11].

« Notre but doit être de renforcer la position des plus jeunes, qui s’orientent vers une perspective progressiste et laïque. C’est très important. Il y a beaucoup de gens progressistes à découvrir dans les communautés musulmanes, mais en raison de l’atmosphère qui y règne, ils ne peuvent pas de toute évidence s’affirmer au grand jour. Ce sont ces gens qui peuvent construire des forces laïques et que nous devons soutenir. Et c’est avant tout parmi les jeunes filles que l’on trouvera de telles ressources. On peut gagner beaucoup parmi eux/elles, si nous ne les ignorons pas, ce à quoi tend l’extrême gauche en France. L’extrême gauche française est l’image en miroir de l’opportunisme britannique. Elle n’a pratiquement pas de contact avec la communauté musulmane et ne considère pas cela comme une priorité. Les deux attitudes sont erronées - il nous faut trouver une voie intermédiaire. »

Il explicite la nature de sa critique envers le courant dominant de l’extrême gauche britannique, représenté alors par Respect : « La façon dont les choses se passent au sein de Respect, c’est du pur opportunisme. Je suis évidemment pour travailler avec les groupes musulmans, mais pour des socialistes, le but doit être de gagner les adeptes de la religion à notre propre point de vue, non de les laisser dans leur retranchement. […] Il ne faut pas dissimuler ou voiler son propre point de vue en le mettant sous la table. Bien des groupes [musulmans] avec lesquels [Respect] développe une collaboration ont des racines très conservatrices et réactionnaires. Dans les pays d’où ils viennent, comme par exemple l’Egypte ou l’Indonésie, ils ont toujours été des ennemis de la gauche. »

Disons que l’interview à Grenzeloos ouvre un champ de débats possibles alors que celui de Contretemps ne le permet pas. Or, la question de nos tâches en ce domaine ne cesse de gagner en actualité. Les courants et gouvernements réactionnaires vont avoir toujours plus recourt à l’islamophobie, à tous les autres racismes, à la xénophobie. Dans cette situation (et vu l’influence en Europe même de la réaction dans le monde musulman), les conservatismes vont aussi augmenter leur pression au sein des populations stigmatisées et discriminées. Il va falloir savoir se battre sur plusieurs fronts pour ne pas abandonner des victimes à leur sort.

Un gouffre

Citation : « Le plus saisissant aujourd’hui est le gouffre entre les groupes de la gauche radicale et la population non-blanche en France. Lorsque les habitants des banlieues luttent, ils le font par eux-mêmes. Les trois intellectuels outsiders qu’ils respectent sont Edwy Plenel, Emmanuel Todd et Alain Gresh. Est-il bien utile de se demander pourquoi ? »

Le « gouffre » est malheureusement bien réel, mais pas seulement avec la population « non-blanche ». Le gouffre est social : la gauche radicale française n’est que marginalement implantée dans les milieux précarisés, où se trouvent aussi des « blancs » ! C’est une faillite collective dont nous sommes partie prenante [12]. Cependant, le Tariq de Grenzeloos sait très bien que le « point d’entrée » pour s’enraciner dans ces milieux n’est pas la religion, mais le social et la lutte commune contre toutes les discriminations (accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi, à la sécurité…) et toutes les stigmatisations (dont, évidemment, les racismes).

Les habitants des banlieues luttent donc par eux-mêmes, comme en témoignent les « cahiers de doléances » élaborés dans des collectifs de quartiers populaires. Mais bien rares sont ceux qui connaissent Edwy Plenel, Emmanuel Todd et Alain Gresh. Visiblement, Tariq respecte pour sa part ces auteurs – ce qui pose problème pour l’un d’entre eux : Todd.

Emmanuel Todd est réputé pour son manque de rigueur. Son analyse des manifestations qui ont suivi les attentats de 2015 contre Charlie Hebdo et l’hyper-casher est un cas d’école. Les millions de personnes qui sont descendues dans les rues dans le pays au nom de la solidarité se sont élevées contre tout amalgame entre musulman et terroriste au point que le Front national a dû organiser à l’écart son propre rassemblement (miteux). Pour Todd, l’antiracisme cache en réalité le racisme. Il en voulait pour preuve que le nombre de manifestants était spécifiquement élevé dans les villes catholiques conservatrices. La démonstration était pour le moins fumeuse ; mais en plus, elle était aussi factuellement fausse comme l’ont montré des études ultérieures [13]

Le racisme est-il spécifiquement répandu en France ?

Citation : « Le racisme est généralisé dans la République française et son système de prison. »

Au regard de ce qui se passe dans d’autres pays (y compris dans la Grande-Bretagne du Brexit) je ne suis pas convaincu qu’en matière de racisme, la situation en France soit bien pire qu’ailleurs ; et ce, en particulier, au regard du passif historique et du contexte présent.

Il est très étrange que Tariq Ali ne fasse même pas allusion à la guerre d’Algérie. Elle a pourri le régime et le socialisme français, la France étant pionnière dans l’utilisation massive de la torture comme mode de domination. Elle a nourri une tradition factieuse dans l’armée et l’extrême droite avec le putsch d’Alger contre les accords de paix. Elle s’est menée en métropole même, avec des massacres d’Algériens perpétrés par la police – et aussi des opérations militaires du FNL. L’Algérie étant une colonie de peuplement, les colons sont revenus en masse avec pour beaucoup d’entre eux la haine au corps. Les lois d’exception d’aujourd’hui, comme l’état d’urgence, ont été forgées outre-Méditerranée (comme c’est le cas en Grande-Bretagne avec la guerre coloniale irlandaise).

Dans les années 60-début 70, des cafés arabes pouvaient être mitraillés en France par des revanchards. Malgré la terrible succession d’attentats terroristes subis en 2015-2016, en France ou en Belgique, rien de tel ne se passe aujourd’hui. L’hystérie anti-immigrée de la classe politique française n’a pas fait tâche d’huile. Il n’y a pas eu d’attaques meurtrières (en fait, seuls des juifs ont été tués). Nul ne sait évidemment combien de temps la société « tiendra », d’autant plus que la crise sociale nourrit la montée de l’extrême droite et des idéologies identitaires.

Les comparaisons sont compliquées. La classe politique allemande est beaucoup moins hystérique qu’en France ; l’accueil des réfugiés par la population a été extraordinaire – néanmoins, des attaques meurtrières (incendies mortels) ont eu lieu. La situation en Grande-Bretagne après le Brexit me semble cependant pire qu’en France – et la faillite de la gauche radicale britannique en ce domaine dramatique. Et pourtant, en France, nous n’avons pas Corbyn…

Pierre Rousset

Annexe : extraits de l’interview de Tariq Ali

[En Grande-Bretagne], il n’y avait donc pas d’équivalents aux « Nouveaux philosophes » ou d’ex-gauchistes devenant des renégats et des anticommunistes les plus vulgaires qui soient. La France, en particulier, paye le prix de cette défection. Nombre de mes camarades et amis français des années J.C.R./L.C.R. étaient réticents à l’idée d’accepter l’ampleur de la défaite intellectuelle en France, bien qu’étant confrontés à ses conséquences dans leurs propres priorités. Il y avait, bien sûr, des phénomènes similaires dans le monde anglophone, mais pas à la même échelle qu’en France, en Allemagne, en Italie ou au Japon.

[…]

Concernant les années 1960 et 1970, quelles furent, selon vous, les différences principales entre les gauches britannique, française et allemande ?

J’ai déjà évoqué certains de ces aspects plus haut. La différence principale était qu’en France, il y avait le P.C.F., une organisation solide de la classe ouvrière, possédant un réseau de journaux et de magazines ainsi que des maisons d’éditions qui lui étaient favorables (politiquement et culturellement), qui dominait la gauche française jusqu’à la fin des années 1960. Son rôle héroïque dans la résistance à Hitler lorsque la bourgeoisie française et ses partis capitulèrent à Berlin et mirent en place le régime de Vichy, est ce qui lui apporta tant de prestige. C’est ce qui en fit une force majeure de la politique française pour le meilleur et, comme en 1968, pour le pire. Son attitude face à la question coloniale était pour le moins extrêmement ambiguë. Sur l’Algérie et le Vietnam, durant les premiers moments de ces luttes, il avança toujours prudemment, à moins que Moscou n’en ait décidé autrement. Nombre d’intellectuels et de militants qui s’opposaient à cette approche furent vigoureusement dénoncés dans la presse du parti, mais de l’opposition à ce-dernier et de l’intérieur même du parti émergea le meilleur courant internationaliste en France : la J.C.R./L.C.R. L’espace créé par le P.C.F. permit la création d’une variété de journaux, de débats et discussions ainsi que d’activités que le parti ne pouvait pas contrôler ou briser.

C’était très différent de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne. Pour cette-dernière, le K.P.D. était traité comme une organisation ennemie, à cause de l’existence de la R.D.A. et même la R.D.A. n’inspirait pas vraiment les jeunes militants des sixties. Dutschke, un réfugié de R.D.A., comprit cela mieux que quiconque et, sans être anti-communiste, expliqua les défauts structurels et politiques, comme le fit Rudolf Bahro plusieurs années plus tard. Lorsque nous marchions vers le mur, en 1968, portant des bannières de Lénine, Luxemburg, Liebknecht et d’autres, on pouvait voir la confusion se dessiner sur les visages des gardes-frontières d’Allemagne de l’Est.

Comment expliquez-vous les différences considérables existant entre les gauches française et britannique concernant les questions coloniale et raciale ?

Il n’y avait pas d’aussi grosses différences dans les années 1960 et 1970. Il y en a maintenant. Je pense que la trahison de l’intelligentsia française de gauche depuis la fin des années 1970 et le rôle qu’elle joua dans les médias et la société coïncida, dans les années 1980 et 1990, avec la chute du P.C.F. et du monde communiste en général. D’importantes figures du courant lambertiste du trotskisme mondial devinrent des stars du PS et Jospin avait cyniquement murmuré à l’oreille d’Alain Krivine : « Nous avions toujours dit que nous prendrions le pouvoir avant vous ». Le plus saisissant aujourd’hui est le gouffre entre les groupes de la gauche radicale et la population non-blanche en France. Lorsque les habitants des banlieues luttent, ils le font par eux-mêmes. Les trois intellectuels outsiders qu’ils respectent sont Edwy Plenel, Emmanuel Todd et Alain Gresh. Est-il bien utile de se demander pourquoi ?

Pour moi, un vrai signe de dégénérescence de l’ancien courant de la L.C.R. fut son refus de comprendre que l’islamophobie est un problème important en Europe, et particulièrement en France. Le choix de beaucoup de femmes laïques (voire même athées) d’origine musulmane de porter le hijab est lié à ce phénomène. Le racisme est généralisé dans la République française et son système de prison. Malgré l’implication française dans un certain nombre de guerres en Afrique de l’Ouest et dans le monde arabe, il n’y a rien qui puisse se rapprocher d’un courant antiguerre, anti-impérialiste, dans ce pays.

La situation est sensiblement différente de la Grande-Bretagne où, malgré ses nombreuses faiblesses, la plupart de la gauche radicale, des sociaux-démocrates de gauche et des communistes ont dirigé des mouvements antiracistes et anti-impérialistes, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles ces mouvements existent encore. Avant d’être élu à la tête du Labour Party, Jeremy Corbyn était le dirigeant de la coalition Stop the war. Lorsque je relis des rapports de la désintégration totale du courant L.C.R., je pense au passé et en suis attristé, puis je pense à leur sectarisme total d’aujourd’hui et ça me laisse indifférent.

Tariq Ali

Notes

[1] Voir Joseph Daher, ESSF (article 36538), What is Really happening in Syria ? – A Response to Tariq Ali :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36538

Joseph Daher, ESSF (article 36553), Syria – 2015 : New response to Tariq Ali, or the need for internationalist solidarity :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36553

[2] ESSF (article 37229), France : Texte fondateur du Collectif ni guerres ni état de guerre :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article37229

[3] Jean-Luc Mélenchon, ESSF (article 24896), « C’est à l’étranger que j’ai le mieux ressenti l’amour de la France » :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article24896

[4] Jean-Luc Mélenchon, ESSF (article 24896), « C’est à l’étranger que j’ai le mieux ressenti l’amour de la France » :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25071

[5] Jean-Luc Mélenchon, ESSF (article 25071), Une défense souveraine et altermondialiste – « La grandeur de la République est pour moi une idée claire. Quand d’autres veulent la diluer dans la soumission au marché et à l’atlantisme, je crois que son destin, depuis Valmy, est de résister, de vaincre et d’inspirer » :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25071

[6] Philippe Pierre Charles, ESSF (article 25065), Mélenchon, le PCF et les colonies :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25065

[7] Arab Chih, ESSF (article 28466), Jean-Luc Mélenchon à Alger : “La repentance ? Une belle perte de temps” :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article28466

[8] Jean-Luc Mélenchon, ESSF (article 25011), « je ne peux m’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit, cet engagement serait de mon point de vue contre-productif pour la cause de la paix que je défends » :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25011

[9] En voici :

Alexis Martin, (ESSF (article 25304), Mélenchon, la gauche, et l’impérialisme linguistique : :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25304

Pierre Rousset, (ESSF (article 25138), Jean-Luc Mélenchon, l’habit présidentiel, l’arme nucléaire et la gauche française :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25138

Yves Jardin, (ESSF (article 25137), « Aujourd’hui le Front de Gauche doit s’exprimer haut et fort pour dénoncer l’« union sacrée » mortifère de la course aux armements, de l’acceptation de l’arme nucléaire et des interventions néo-impérialistes » :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25137

Ariane Perez, (ESSF (article 37233), Jean-Luc Mélenchon, Poutine et Xi Jinping : « Nouvel indépendantisme », nouveau « campisme » ou... pire encore ? :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article37233

[10] ESSF (article 1751), Gauche anti-impérialiste face à l’Islam : entretien avec Tariq Ali.

[11] Disponible sur ESSF (article 760), Letter to a Young Muslim.

[12] ESSF (article 37073), Le NPA, sept ans après : projet, réalités, interrogations.

[13] Dominique Muller, Marine Rougier, Oulmann Zerhouni, 10 janvier 2017 :
En français, ESSF (article 40009), Janvier 2015 : Les manifestations Charlie Hebdo étaient-elles anti-musulmans ? :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40009

En anglais, ESSF (article 40009), France, 2015 : “Who (Really) is Charlie ?” French Cities with Lower Implicit Prejudice toward Arabs Demonstrated Larger Participation Rates in Charlie Hebdo Rallies :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40010