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Tunisie : Entretien avec Chokri Mabkhout : "Une révolution culturelle est primordiale afin d’ébranler les archaïsmes de toutes parts"

lundi 13 février 2017, par siawi3

Source : http://www.huffpostmaghreb.com/2015/06/12/chokri-mabkhout-entretien_n_7562212.html
HuffPost Tunisie

Par Rihab Boukhayatia

Publication : 12/06/2015 14h00 CEST Mis à jour : 12/06/2015 18h57 CEST

CHOKRI MABKHOUT

LITTÉRATURE - Chokri Mabkhout, romancier tunisien a remporté le prix International du roman arabe "Booker 2015" pour son roman "Ettalyeni" (l’Italien). Cette distinction est la première en son genre décrochée par un auteur tunisien depuis la création de ce Prix international en 2007 en vue de promouvoir l’écriture romanesque arabe.

C’est dans cet environnement, que le recteur de la faculté des lettres de la Manouba, Chokri Mabkhout, relate à travers son roman en arabe "Ettalyeni" (L’italien) les événements qui ont suivi la révolution du printemps arabe, ainsi que la période de transition de la Tunisie de l’époque de Bourguiba jusqu’à celle de Ben Ali lors du coup d’Etat de 1987.

Son livre dessine, entre autres, une élite, déjà divisée dans les années 70, porteuse des projets sociétaux différents, opposés.

Une société déchirée comme l’atteste le front médiatique qui a dénoncé la création d’une association visant à dépénaliser l’homosexualité en Tunisie. Soutenue par plusieurs membres de la société civile tunisienne, cette association est confrontée depuis plusieurs semaines à une virulente campagne politico-religieuse.

Ce débat qui tourmente toujours la société tunisienne, Chokri Mabkhout le connait. C’est dans cet environnement que le HuffPost Tunisie l’a rencontré, suite à un débat sur l’identité au sein de la faculté de La Manouba, en présence de plusieurs ONG tunisiennes…

LIRE AUSSI : Chokri Mabkhout reçoit un prix pour un livre qui sème la panique aux Émirats Arabes Unis

HuffPost Tunisie : Pensez-vous que le débat identitaire en Tunisie peut être clos grâce à la constitution ?

Chokri Mabkhout : Le débat est loin d’être clôt. Il a toujours émaillé la société tunisienne. Bien avant au 19ème siècle, le débat existait. Il rongeait le courant religieux de l’intérieur, au sein même de la Zitouna entre d’un côté les littéralistes et les partisans de l’Ijthitiad (l’interpretation des textes religieux) tels que Tahar Haddad ou Abdelaziz Thaalbi.

On sait ce qui est advenu de Haddad par la suite, lynché par les rigoristes, considéré comme mécréant. Cette dualité prend à chaque époque une forme différente : Au moment de l’Indépendance tunisienne, le président Habib Bourguiba a su habiller ses réformes par des discours teintés de vocabulaire religieux, afin d’éteindre la braise des contestations des religieux indignés par la tournure de ces réformes.

Le parti islamiste Ennahdha a monopolisé ensuite les contestations et les frustrations contre le régime. Une opposition réprimée comme tant d’autres mais loin d’être éradiquée. Elle sommeillait dans la société et a su faire surface après le 14 janvier.

Le débat a été à son apogée ces dernières années et loin d’être fini. Ces récentes polémiques ont en revanche un côté positif : c’est d’avoir posé le débat ouvertement, que chacun exprime son avis et reconnaisse ses limites. Ce bouillonnement est nécessaire pour trouver une issue. Camoufler ces questions sous la bannière d’un supposé consensus national ne fait que nous enfoncer davantage.

Après la révolution, Ennahdha n’était plus un parti contestataire mais un parti au pouvoir, qui a gouverné…

L’arrivée au pouvoir a bousculé Ennahdha, habitué à être un parti contestataire. Le rêve islamiste s’avère coûteux une fois au pouvoir, une chimère. Le contexte international, avec ce qui s’est passé en Egypte et la farouche opposition de la société civile, ont fait barrage à toute velléités théocratiques.

Rached Ghannouchi multiplie les déclarations surprenantes dans le sens d’une lecture libérale de la religion, des déclarations aussitôt contredites par le même Rached Ghannouchi. En témoigne sa position envers l’homosexualité. Tantôt considérée comme relevant de la vie privé, tantôt une transgression de loi, religieuse et profane. Comment vous expliquez ces revirements ?

Les déclarations de Ghannouchi ou d’autres leaders islamistes ne sont pas fondées sur une relecture sérieuse et approfondie de l’islam. Elles sont motivées par des calculs politiques momentanés, donc aléatoires, et n’engagent que leurs auteurs. Pour parler d’une évolution il faut une refonte des références idéologiques du parti, loin des aléas de la politique. Ceci exige des sacrifices.

Ennahdha pourrait perdre une partie de sa base mais gagner le pari du changement si elle ancre les valeurs humanistes universelles dans la culture islamique tunisienne.

Aucun parti de gauche, de tradition laïque pourtant, ne revendique publiquement la laïcité. Un mot banni désormais. Pour l’homosexualité aussi, pour ne citer que cet exemple récent, ces mêmes partis se sont montrés discrets. On dit, dans les coulisses, craindre un éventuel mécontentement populaire et une instrumentalisation des islamistes afin de les discréditer auprès de l’opinion publique. A la ligue tunisienne des droits de l’Homme, ce sujet a divisé les membres et a donné lieu à un débat houleux (conseil national de LTDH le 7 juin 2015)…

Les partis de gauche, les laïcs vivent aussi une crise identitaire depuis la chute du mur de Berlin et la victoire du capitalisme. Depuis, ils cherche à forger leurs identités, tiraillées entre le pragmatisme politique dans une société gagnée par l’islam rigoriste et la fidélité à des principes qui constituent leur socle idéologique : la laïcité, l’égalité…

Une révolution culturelle est primordiale afin d’ébranler les archaïsmes de toutes parts.

C’est un processus long, dynamique où des batailles seront gagnées et d’autres perdues. Les médias, le monde culturel, le système éducatif joueront un rôle certain.