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Algérie : Entretien avec Kamel Daoud - "on me reproche de dire aux gens qu’ils sont responsables"

dimanche 19 février 2017, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/debats/2017/02/17/ce-qu-on-me-reproche-c-est-de-dire-aux-gens-qu-ils-sont-responsables_1549202

Interview
« Ce qu’on me reproche, c’est de dire aux gens qu’ils sont responsables »

Par Alexandra Schwartzbrod

17 février 2017 à 18:26
« Ce qu’on me reproche, c’est de dire aux gens qu’ils sont responsables » Illustration Sylvie Serprix

L’écrivain et journaliste Kamel Daoud, pas hostile à l’idée de devenir président de la République si l’occasion se présentait, détaille sa vision de la politique, de l’homme (sans dieu), de la colonisation, de l’islamisme et de la mort.

Kamel Daoud : « Ce qu’on me reproche, dire aux gens qu’ils sont responsables »

Il y a un an, Kamel Daoud, auteur de Meursault, contre-enquête (prix Goncourt du premier roman en 2015), annonçait qu’il arrêtait ses chroniques au Quotidien d’Oran après avoir été traité d’islamophobe pour avoir évoqué la misère sexuelle dans le monde arabe à propos des viols de Cologne. Actes Sud publie cette semaine 182 de ses chroniques dans un livre titré Mes indépendances.

Comment réagissez-vous aux propos d’Emmanuel Macron sur ce « crime contre l’humanité » que serait la colonisation de l’Algérie ?

J’appelle ça « un petit tour dans l’inconscient ». La France n’imagine pas une rupture de sa politique internationale sans une redéfinition de ses relations avec l’Algérie, donc la halte algérienne fait partie de la précampagne électorale. Et puis l’Algérie participe d’un électorat : pieds-noirs et Algériens, c’est une stratégie de recrutement. Quand j’entends Macron dire « crime contre l’humanité », l’Algérien que je suis, qui demande des comptes au passé comme au présent, dit que c’est courageux. Mais le débat n’est pas là. Il y a peut-être chez lui ce désir de faire rupture et d’aller vers le présent, ce qui est assez admirable. S’il était à l’Elysée, ça aurait un impact. Mais il n’y est pas encore. La France devrait chercher à faire œuvre positive au présent, et non à en chercher la trace dans le passé.

Quel regard portez-vous sur la campagne électorale en France ?

Je n’aime pas commenter la politique française. Mais les Algériens ont un intérêt parfois morbide pour ça. La fonction présidentielle reste dans les pays colonisés une fonction prestigieuse. On a l’impression, vu d’Algérie, d’une débandade immense. J’ai pensé il y a peu à écrire un article qui serait titré : « La french déconnection ». Il y a quelque chose de fascinant dans ce spectacle de « suicide politique » que donne à voir chacun des candidats. Le problème, c’est que cela risque de provoquer un regain de populisme. Ce n’est malheureusement pas un mal français mais international.

Vous évoquez « le règne des clowns », les Trump et autres…

En Algérie, comme dans le monde arabe, Donald Trump a l’image d’un Kadhafi occidental. Il s’entoure de femmes, vire qui il veut… Il incarne la kadhafisation de la vie politique en Occident. Cela décrédibilise la vie politique et donne du crédit aux dictateurs chez nous. L’idée, c’est qu’après Trump, la dictature est possible et légitime, elle fait partie de l’ordre des choses.

Vous écrivez vouloir être président de la République. Si vous le pouviez, vous vous présenteriez ?

J’ai écrit cette chronique pour ramener l’exercice politique à la quotidienneté. Nous sommes responsables de nos choix. La politique, ce n’est pas abstrait. Etre président ? Pourquoi pas ? Mais si je dis oui, c’est au détriment de ma vocation littéraire et on dira que j’ai pris la grosse tête. En même temps, si j’ai une vie, c’est pour la consacrer à quelque chose d’immense. Moralement, est-ce qu’on aurait le droit de décliner une telle possibilité ? Ne se rend-on pas coupable alors par la politique de la chaise vide ? J’ai une vision ambiguë du pouvoir : il est détestable et nécessaire.

Vous parlez de « ceux qui vendent de l’air : […] les extrémistes de toutes les religions, les bavards et les politiciens »…

Les bavards sont les prêcheurs, et les médias à la botte, en Algérie. Mais c’est vrai qu’en France, la scène médiatique est aussi très occupée par l’accessoire. Un jour, on m’a demandé ma réaction vis-à-vis des propos d’un footballeur à propos de la question identitaire. Je me suis dit que si la France en était à régler ce débat par les propos d’un footballeur, c’est qu’elle en était arrivée à un niveau de futilisation inquiétant.

Quel rôle joue Internet dans les débats ?

C’est à la fois l’effet liberté et l’effet poubelle. Internet provoque une déstabilisation de l’Index - dans le sens écrits interdits. Les journaux, les maisons d’édition participent de l’Index, de cette orthodoxie de la circulation des idées. Sur Internet on peut publier ce qu’on veut. C’est l’effet anticensure. Si j’écris une chronique, cinq minutes plus tard elle est reprise par un site d’extrême droite sans contextualisation. Internet, c’est la mort de la mise en contexte. J’ai écrit des textes qui avaient un sens en Algérie. Mais repris par un parti d’extrême droite en France ils n’avaient plus le même sens. Internet bien ou mal ? C’est un débat de copistes du Moyen Age, du temps de l’invention de l’imprimerie.

Pourquoi avoir arrêté vos chroniques pour le Quotidien d’Oran ?

J’avais envie de reprendre le contrôle de ma propre parole après la surmédiatisation dont j’avais été l’objet. J’écrivais pour cinq journaux à l’époque, la chronique est une addiction. Là, je vais publier un roman cette année en Algérie et en France. J’ai envie d’écrire un essai aussi pour reprendre toutes ces idées dont on parle. Après la publication de Meursault, contre-enquête, j’ai vécu trois années très très chargées. J’avais aussi envie de me remettre à lire. Les livres sont des espaces offshore. Par habitude de lecteur frustré - quand j’étais enfant il n’y avait pas de livre donc quand je finissais un livre je le relisais -, je suis un immense relecteur. Je relis tous les deux ans les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, c’est l’homme sans Dieu qui m’intéresse. Et tous les quatre ans je relis Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, bouleversant sur l’altérité, la sexualité.

Quand on vous lit, on se demande comment vous êtes encore en vie…

Il y a des gens qui vous rejettent de manière violente car vous leur projetez l’image de leur réalité. D’autres trouvent dans ce que vous écrivez une sorte de catharsis, donc quelque part ça leur est nécessaire. Et puis il y a ceux qui n’acceptent pas cette incapacité à sortir de l’histoire pour lire le présent. Il y a des habitudes intellectuelles confortables, comme l’idée que tout est la faute de la colonisation. La colonisation était un crime, oui, mais nous sommes responsables du présent, donc assumons nos responsabilités ! L’attitude victimaire est trop confortable et j’en suis fatigué. Cela va aussi avec la théorie du complot, ridicule et infantile. Ce qu’on me reproche, c’est de dire aux gens qu’ils sont responsables. En même temps, dans mes chroniques, je traite des grands affects : la sexualité, la mort, la femme, la Palestine, l’altérité, la présence au monde… La tradition intellectuelle dans un pays comme le mien, c’est une tradition de gauche victimaire. Au fond, on se soumet plus vite qu’on ne nous le demande. J’ai poussé des lignes mais ces lignes n’existaient même pas. Parfois, l’interdit, c’est nous qui nous le construisons.

Vous avez de beaux mots sur la mort. Vous y pensez beaucoup ?

La mort de mon grand-père, quand j’avais 14 ans, a été ma première expérience métaphysique. Il y avait une disproportion insultante entre sa vie et la banalité de sa mort. Le drame, c’est que l’idée de la mort est tombée sous le monopole du discours religieux et ça, je le refuse. J’ai envie de réfléchir à la mort hors religion. Pour moi, la mort, ce n’est pas morbide. Mis à part la sexualité, la mort est la plus grande affaire de l’être humain. Et l’un et l’autre sont inexplicables parfois.

La mort hors religion n’est-elle pas très angoissante ?

Non, cela peut permettre de devenir vivant intensément.

C’est quoi, pour vous, la religion ?

Ça ressort de l’intime. Peut-être parce que je suis algérien je réagis très mal à ce genre de question car c’est de l’ordre de l’inquisition. J’ai l’impression que c’est moins une curiosité généreuse qu’une sommation. Dieu, c’est mon affaire. Je le cherche, je peux le trouver ou pas mais c’est mon affaire. La question n’a de sens que si elle se réfère à la liberté. Si on mesure la liberté par la croyance, les jeux sont faussés.

Parle-t-on trop de l’islamisme ?

Il est nécessaire d’en parler. Mais il faut trouver la bonne manière. Toujours se poser cette question : quelle est l’intention de celui qui en parle ? Il faut arriver à reprendre aux islamistes le monopole de l’islam. Personne n’a la procuration ni le numéro de téléphone de Dieu. Il faut démonopoliser le discours sur l’islam. Moi, je préfère l’orientalisme à un discours antimusulman. On a voulu la mort de l’orientalisme mais qui occupe le crachoir sur l’islam aujourd’hui ? Ceux qui n’en veulent pas ou ceux qui veulent l’utiliser. Concrètement, il faut : encourager les études théologiques à l’ancienne pour relever le niveau, encadrer le discours religieux. Et il faut rappeler que l’islamisme est un projet de prise de pouvoir, et non de sens ou de salut ! Si on ne fait pas ça, les musulmans vont prendre le discours islamiste par défaut.

La France a très mal géré ses banlieues. Ça vous inspire quoi ?

L’islam n’est pas l’identité, c’est l’universalité. Ce n’est pas parce que tu es rejeté ou arabe que tu vas te replier sur l’islam. L’islam est à vocation universelle, il ne doit pas servir au repli. On est tombé dans le piège où l’expression communautaire devient confessionnelle. Pour lutter contre ça, il faut former des imams. Il existe des jihadistes français de souche et pas des imams français de souche, ce n’est pas bizarre, ça ?

La Palestine est redevenue un sujet avec Trump…

Le problème, c’est qu’il est surchargé par un affect indépassable. C’est une question de colonisation et d’injustice, pas d’arabe et de musulman ! La plus grande catastrophe, c’est d’avoir islamisé, arabisé, guettoïsé la question. Après avoir fait la bonne fortune du panarabisme, elle fait la bonne fortune de l’islamisme. Il y a parfois chez nous une solidarité nihiliste vis-à-vis des Palestiniens. Je ne peux pas accepter la colonisation israélienne mais je ne peux pas accepter la solidarité raciale et religieuse.

Comment voyez-vous d’Algérie le drame des réfugiés ?

On est dans une époque de glissement, de déplacement. On peut voter pour l’extrême droite, ça ne changera rien à l’afflux de réfugiés. Ce n’est pas qu’une question économique, c’est aussi une question de responsabilité, d’éthique. Et pourquoi on ne parle pas du refus en Algérie d’accepter des réfugiés subsahariens ? Les murs n’ont jamais rien pu contenir. Il faut accueillir dans l’exigence et il faut que l’autre fasse le voyage l’esprit ouvert. Pourquoi veulent-ils venir en Europe ? Parce qu’il y a de la liberté. Ils doivent donc participer à cette liberté. Je suis pour la lucidité bienveillante.
Alexandra Schwartzbrod