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« Tout est possible »

David Rousset et « L’Univers concentrationnaire »

mardi 28 février 2017, par siawi3

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40385

David Rousset et « L’Univers concentrationnaire » :
remarques sur « tout est possible »

lundi 1er mai 2000,

par Olivier LE COUR GRANDMAISON

« Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres [...], nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »
Jean Cayrol. Nuit et Brouillard

« Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, leurs muscles ne croient pas.  [1] » C’est ainsi que s’ouvre le dernier chapitre de L’Univers concentrationnaire et ce passage exprime, à lui seul et de façon exemplaire, l’originalité des analyses de David Rousset. Analyses qu’Hannah Arendt fera siennes et qu’elle prolongera lorsqu’elle s’engagera dans l’étude de la domination totalitaire en faisant des camps, tous ses écrits en témoignent, l’une des caractéristiques majeures de ce régime sans précédent. Des textes comme La Nature du totalitarisme, son projet de recherche sur les camps bien sûr, Le Système totalitaire ainsi que plusieurs articles réunis en français dans un ouvrage intitulé Auschwitz et Jérusalem témoignent clairement du fait que la philosophe allemande a trouvé dans les écrits de David Rousset des réflexions et des matériaux importants dont elle se servira pour élaborer sa propre pensée.

En effet, si ce dernier choisit d’achever ainsi L’univers concentrationnaire, c’est parce qu’au sortir de cette œuvre, il est convaincu d’avoir découvert, par cette formule « tout est possible », plusieurs éléments essentiels de cet univers. La singularité des camps totalitaires tout d’abord et, au-delà d’eux, la singularité du régime qui les a engendrés car on ne saurait ni étudier, ni comprendre les premiers indépendamment des spécificités du second et réciproquement car les camps ne sont pas là des institutions temporaires liées à la brutalité de la répression qui accompagne la prise du pouvoir par des dictateurs. Comme l’affirme, fort justement, un personnage des Jours de notre mort : « C’est une singulière duperie que de croire ces camps seulement transitoires. C’est ne pas comprendre ce qu’ils sont  [2] » ; dans la mesure où ils doivent durer aussi longtemps que le totalitarisme lui-même puisqu’ils ont été érigés en système indispensable pour l’établissement et la pérennité de sa domination. Ce régime a trouvé dans les Lager un moyen de réduire ses ennemis politiques, de les anéantir lentement aussi et de détruire, de façon immédiate ou différée, ses ennemis raciaux afin de produire une terreur sans fin nécessaire, ainsi que le note David Rousset, pour « mater le peuple allemand » et, devrait-on ajouter, pour mater également les peuples que la guerre avait fait passer sous le joug de la domination nazie. En d’autres termes, réduire les camps à leur fonction immédiate : la concentration et l’anéantissement des différentes catégories d’ennemis, c’est en avoir une vue partielle en oubliant qu’ils étaient également des instruments de domination intérieure et que les Allemands en furent aussi les victimes directes ou indirectes. Comme l’écrira A. Soljenitsyne à propos de l’Union Soviétique, cela vaut aussi pour l’Allemagne nazie nous semble-t-il, « les camps étaient l’endroit idéal où expédier des millions d’hommes pour terroriser les restants  [3] ». L’on sait, grâce à l’étude minutieuse de Wolfgang Sofsky notamment, que les camps de concentration, loin d’être « un secret bien gardé […] étaient des lieux connus de tous » et cette connaissance, contrôlée certes mais distillée à dessein, était déjà en soi un instrument de terreur car chacun savait, ou devait savoir, plus ou moins confusément qu’il était susceptible d’être déporté à tout moment pour des motifs variables qui lui échappaient en partie. C’est ainsi que l’immense réseau des camps – plus de 10 000 toutes catégories confondues – a fonctionné, en Allemagne et dans les territoires conquis par les Nazis, comme une formidable machine à produire une terreur sans fin  [4] qui a eu pour effet, à l’intérieur du Reich notamment, de rendre presque impossible toute initiative et toute résistance.

Immédiatement après la guerre, et avant beaucoup d’autres, Rousset comprit que la terreur fut « l’arme véritable » du régime nazi et les camps les moyens de faire en sorte qu’elle soit permanente. Dans ce cadre, les exécutions et la violence traditionnelle limitée dans l’espace et le temps auxquelles se livrent habituellement les tyrannies ou les dictatures, ne sont pas suffisantes. La terreur totalitaire se soutient, elle, de la torture incessante et de la torture faite institution infligée à des millions d’individus déshumanisés qui peuvent être exterminés du jour au lendemain parce qu’ils ont été au préalable transformés, physiquement ou symboliquement, en déchets humains. Plus précisément, cette terreur est engendrée par l’aspiration à la domination totale laquelle se réalise dans les camps car c’est là que « tout » devient effectivement « possible ». Cette formule, qui est beaucoup plus qu’une formule puisqu’elle permet de saisir la nature même des camps totalitaires, exprime de façon saisissante la singularité de l’univers concentrationnaire qui, quelles que soient les différences entre les camps qui le composent – différences qu’il ne s’agit évidemment pas de nier – est bien cet espace où pour la première fois ce « tout possible » advient. Tout est ici dans le « tout » de cette formule, dans ce pronom qui renvoie à un ensemble qu’il faut penser sans limite d’aucune sorte, ce à quoi nous nous refusons bien souvent car quelque chose en nous résiste à l’idée que l’homme, et lui seul, puisse tout infliger à ses semblables en déployant pour ce faire des moyens dont la fertilité criminelle sidère.

« L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer » écrit René Char  [5] en une phrase lumineuse bien qu’elle soit, au fond, assez énigmatique dans la mesure où les ressorts d’une telle capacité ne sont pas exposés et qu’il nous faut donc les chercher. Quoi qu’il en soit, c’est précisément cet excès du faire sur l’imaginer qui rend la réalité des camps si difficile à concevoir pour ceux qui ne les ont pas connus. Cette difficulté, David Rousset a dû l’affronter aussi lorsqu’il s’est agi pour lui de faire entendre aux autres que tout est possible désormais. L’enjeu ne se limite pas à la transmission d’expériences ou d’épreuves à nulles autres pareilles, là n’est pas l’essentiel contrairement à ce que nombre de discours convenus sur l’indicible ou l’impensable laisse souvent entendre. Le problème principal ne vient pas en effet des témoins, beaucoup ont écrit et parlé plus encore, mais de ceux qui ont reçu leurs témoignages et ont parfois refusé d’admettre que tout avait été possible. Une telle situation contribue à créer les conditions favorables à la banalisation des camps et au rabattement de la domination totalitaire sur d’autres formes de domination comme la tyrannie ou la dictature. La lecture de L’Univers concentrationnaire et celle des Jours de notre mort nous fait découvrir que ce « tout possible » n’était pas seulement à l’œuvre à Auschwitz contre les juifs ou les tsiganes mais aussi à Dora – « l’enfer de Buchenwald » pour reprendre l’expression de David Rousset –, à Mauthausen contre les résistants étrangers ou encore à Neuebremm contre les politiques allemands soumis à ce que les Nazis appelaient par dérision le « sport ». Ce « sport » consistait en des activités physiques exténuantes qui, en l’espace de trois semaines, anéantissaient ceux qui y étaient soumis. À quoi il faut ajouter nombre de camps « normaux » souvent ignorés par les historiens d’aujourd’hui lors même que la destruction s’y poursuivait parfois par d’autres moyens, moins spectaculaires que les chambres à gaz, mais tout aussi efficaces. Ces moyens furent, entre autres, le travail et son usage à des fins d’extermination des ennemis raciaux et politiques du Reich.

Cela, David Rousset, Robert Antelme dans L’Espèce humaine, Imre Kertézs aussi dans Etre sans destin l’ont compris parce qu’ils en ont fait l’expérience. Ils ont su également en rendre compte et, plus encore, analyser l’inédit de cet événement que constitue l’invention du travail-destruction  [6] Grâce à eux, on découvre donc des camps « ordinaires » que les synecdoques de Buchenwald d’abord, et d’Auschwitz ensuite ont toujours relégué dans l’insignifiance historique et mémorielle, comme si ce qui fut enduré ailleurs était sans pertinence pour rendre compte de l’étendue criminelle de cet immense réseau de Lager. Plus précisément, le paradoxe n’est qu’apparent, c’est parfois dans ces camps périphériques et souvent éloignés des grandes citadelles les plus connues du système concentrationnaire, que la domination des « verts » – les droits communs – et celle des S.S. était la plus implacable car, en raison de leur nombre relativement faible, les « politiques » ne pouvaient là s’organiser pour résister et arracher ainsi des conditions moins inhumaines. Dans une telle situation, il était impossible de se fondre dans la masse des déportés, d’échapper à la vigilance de ceux qui dirigeaient ces camps et « la loi S.S. » pouvait alors régner « toute nue  [7] ».

Si la formule « tout est possible » clôt donc L’Univers concentrationnaire en en exprimant de façon synthétique la nature, c’est par la mise en exergue de cette citation que débute Le Système totalitaire d’Hannah Arendt. Ce n’est évidemment pas un hasard si la philosophe, qui n’a cessé d’insister sur le caractère sans précédent de ce régime, place son travail sous l’égide de la formule de David Rousset. Formule qui court à travers toute son œuvre consacrée au totalitarisme et aux camps. Elle est omniprésente dans l’ouvrage déjà cité puisqu’elle se trouve, en particulier, au centre des analyses développées dans la partie intitulée « La domination totale  ». Cette partie est consacrée à l’étude des camps comme système dont Arendt montre qu’il est au cœur des régimes totalitaires. De même, ce « tout est possible » est présent dans un article antérieur qui porte sur les sciences sociales face aux camps comme objet d’investigation. Article dans lequel elle insiste sur les difficultés que les chercheurs, qui n’ont pas connu l’épreuve de la déportation et de la concentration, rencontreront lorsqu’ils étudieront les camps en raison du caractère inédit de ces institutions et des régimes qui les ont engendrées. Ces difficultés ont aussi pour origine le fait, plus fondamental, que la plupart des chercheurs, estime-t-elle, continuent d’utiliser des concepts et des schémas d’analyses traditionnels qu’elle juge impropres désormais pour rendre compte de façon satisfaisante de ce qui s’est passé. H. Arendt récuse, en particulier, l’idée que le recours à des critères utilitaires, qu’ils soient économiques ou militaires, puisse permettre de connaître le système concentrationnaire nazi. En effet, tant que l’on reste prisonnier de paradigmes où les intérêts des acteurs sont réputés être une variable essentielle, pour ne pas dire exclusive, de leurs actions et de leur mobilisation, la logique ultime des camps, d’extermination notamment, ne peut qu’échapper dans la mesure où leur avènement, leur développement puis leur fonctionnement n’obéissent plus à des considérations de ce type. Le caractère extraordinaire des camps et des événements qui s’y sont produits, ne constitue pas seulement une rupture historique sans précédent, il rend aussi nombre de concepts et de démarches employés auparavant obsolètes. C’est pourquoi ceux qui travaillent dans le domaine des sciences sociales doivent, selon H. Arendt, « reconsidérer leurs a priori fondamentaux  [8] » et forger de nouveaux outils d’investigation s’ils veulent être en mesure de comprendre ce qui a été perpétré à Auschwitz et ailleurs.

Plus largement, la présence de l’œuvre de David Rousset – L’Univers concentrationnaire et Les Jours de notre mort – dans les ouvrages d’Hannah Arendt est très importante et elle ne se limite pas aux seules références explicites qui ne permettent pas de l’apprécier à sa juste mesure. Cette présence s’explique d’une part par des raisons chronologiques liées au fait qu’à l’époque où H. Arendt entreprend la rédaction du Système totalitaire, les écrits de David Rousset s’imposent déjà comme des références exceptionnelles. Encore fallait-il entendre ces dernières, en saisir l’originalité et la pertinence et être sensible enfin à ce qu’elles révélaient de nouveau. S’ils furent assez nombreux ceux qui, dans l’immédiate après-guerre, lurent ces deux textes, peu surent, comme H. Arendt, prêter attention aux analyses neuves qu’ils contenaient et y voir autre chose que des témoignages. D’autre part, et cela est beaucoup plus important, cette présence de David Rousset s’explique par le fait qu’Hannah Arendt a trouvé, dans ses textes, des éléments essentiels à la compréhension de ce qui venait d’avoir lieu. Éléments qui ont aidé la philosophe allemande à élaborer nombre de ses analyses. Signalons, sans prétendre à l’exhaustivité, le caractère sans précédent des Lager même si des institutions assez proches ont existé auparavant puisque H. Arendt, tout en contribuant à poser les jalons d’une histoire générale des camps – histoire qui, pour l’essentiel, reste encore à écrire – rejette les analyses continuistes parce qu’elles sont incapables de saisir la spécificité des camps totalitaires et l’événement que constitue leur avènement. De même, leur organisation si particulière qui associe – le cas est, semble-t-il, unique et propre à ce type de camps – les déportés à l’entreprise de concentration et de destruction retient aussi son attention. Une telle situation avait déjà été étudiée par David Rousset, Robert Antelme et H. Arendt bien avant que ne s’impose l’expression célèbre de Primo Levi la « zone grise » pour désigner ce « lieu » singulier du pouvoir où les victimes participent à l’entreprise des bourreaux sans jamais cesser d’être des victimes qui peuvent être exterminées à tout moment  [9] Ces éléments, ce sont aussi la désolation engendrée par la domination totale et le statut inédit du travail dont la caractéristique majeure est d’être, sans doute pour la première fois, un travail dont la finalité n’est pas seulement l’exploitation mais la destruction de ceux qui y sont soumis.

« Les concentrationnaires-main-d’œuvre sont d’intérêt second, préoccupation étrangère à la nature intime de l’univers concentrationnaire » écrit David Rousset  [10] Ce passage est essentiel ; il aide à comprendre l’une des particularités des camps et des activités laborieuses qui s’y sont développées. Activités laborieuses dont le but n’est pas, d’abord et avant tout, la production mais la poursuite, par d’autres moyens, de la destruction. Les instruments permettant de parvenir à cette fin : le travail donc, la privation organisée de nourriture et le froid – ce « froid S.S. » comme l’écrivait R. Antelme. C’est leur conjonction qui empêche de façon chronique les déportés de reproduire leur force de travail, laquelle s’épuise ainsi. Situation sans précédent connu, semble-t-il, car si le travail, en raison de ses conditions effroyables parfois, a tué et tué en masse, tel n’était pas dans le passé son objectif premier. Jusqu’à l’avènement des camps nationaux-socialistes, l’exploitation des hommes demeurait la fin poursuivie et la destruction n’était qu’une conséquence. Ce sont les nazis, entre autres, qui ont radicalement modifié les termes de cette équation en exploitant désormais dans le but, officiellement arrêté, de détruire au moyen du travail. Cette rupture, inédite, ne saurait être appréhendée grâce au concept commode, mais trompeur en l’occurrence, d’esclavage dans la mesure où ce dernier obéit à une logique de l’exploitation qui impose que soient accordées à l’esclave une nourriture et des conditions d’existence compatibles avec sa réduction à l’état de simple outil de production. Privé de tout droit, maltraité, torturé souvent, l’esclave conserve malgré tout une valeur productive et marchande. Il est et demeure un moyen de production devant être entretenu afin qu’il puisse continuer de remplir sa fonction ou être vendu à bon prix. Aussi, le labeur et les traitements auxquels il est astreint doivent-ils se maintenir dans certaines limites fixées par le but même de son asservissement : produire, être utile à son maître et demeurer un bien meuble négociable puisque tel est le statut juridique des « nègres » réduits en esclavage. Cette condition et ce ravalement de l’homme au statut de marchandise sont à la fois ce qui autorise les traitements que l’on sait – la capture, les déportations en masse, la vente et l’exploitation dans des conditions atroces – et ce qui fonctionne comme une limite dans la mesure où tout n’est pas possible avec des esclaves puisqu’ils doivent pouvoir produire longtemps et régulièrement et se reproduire en fournissant ainsi à leurs maîtres une main d’œuvre servile nouvelle et bon marché.

Pareillement, il faut récuser la comparaison avec les camps de travail existant avant, ou ailleurs au même moment, exception faite de l’Union Soviétique puisque, grâce aux ouvrages d’Alexandre Soljenitsyne et de Varlam Chalamov, on sait que dans certains camps l’extermination des ennemis du régime s’est faite aussi au moyen du travail  [11] Hormis ce cas, la mise au travail forcé s’inscrivait dans une économie moderne du châtiment visant à sanctionner et à éduquer par un labeur supposé rédempteur. À l’horizon de cette peine se trouvait, du moins l’affirmait-on, la réhabilitation sociale et morale du condamné qui, en dépit de ses crimes, demeurait un semblable accessible à la correction au double sens du terme de punition et de réformation. Cette punition et cette réformation étaient alors assurées par l’enfermement et par l’imposition d’un travail puisqu’en étant soumis à ce dernier, le condamné était réputé perdre ses mauvaises habitudes, rompre avec sa condition passée pour s’affirmer comme un être utile à lui-même et à la société qui pouvait alors l’accueillir de nouveau en son sein. La devise « Le travail rend libre » est une devise moderne qui est le produit d’une représentation particulière du labeur conçu comme le moyen de soumettre l’individu à un processus destiné à le discipliner et à l’éduquer. Que cette devise ait été inscrite sur la porte d’entrée d’Auschwitz n’est qu’une farce sinistre ; elle n’est qu’un leurre supplémentaire destiné à tromper les victimes en leur faisant croire qu’elles entraient dans un camp ordinaire soumis aux règles pénitentiaires jusque-là en vigueur. Nul doute qu’une pareille inscription participe de la mise en place d’un décor destiné à occulter l’extraordinaire de ce camp afin de rendre la gestion et la sélection des déportés plus faciles. Dans nombre de camps du système concentrationnaire nazi, la devise qui convient serait plutôt celle-ci : « Le travail rend mort » ou encore « la mort est dans le travail » comme l’écrit R. Antelme  [12] qui a consacré à cette question des pages essentielles. Aussi est-on confronté à une logique nouvelle qui n’a plus rien à voir avec la logique de l’exploitation, qu’elle soit capitaliste ou non, puisqu’elle débouche sur la destruction de la source même de toute valeur en anéantissant les hommes et les femmes susceptibles de la produire. Cela devient possible non seulement parce que cette main-d’œuvre est tenue pour renouvelable mais parce que c’est ce statut même de main-d’œuvre qui est refusé aux « ennemis raciaux » et politiques du IIIe Reich. Ennemis qui ne sont pas là pour produire, d’abord et avant tout, mais pour être détruits par le labeur auquel ils sont contraints. Ce pourquoi aussi ils ne sont pas là pour être rééduqués car, déportés juifs ou résistants, ils sont l’incarnation d’un mal racial ou politique qui ne peut être éradiqué que par la destruction. C’est dans ce cadre qu’il faut appréhender un certain nombre de tâches qui sont parfois perçues par les déportés comme absurdes parce qu’elles n’ont aucune utilité productive mais cette absurdité apparente n’est-elle pas le signe de l’incompréhension de la logique de l’anéantissement à l’œuvre dans les camps ? Soumettre ainsi les concentrationnaires à des activités harassantes qui ne produisent rien et sont sans utilité, les priver, comme le rapportent de nombreux témoins, des instruments de travail nécessaires à l’accomplissement des tâches que les S.S. leur imposent ne sont plus des décisions aberrantes à partir du moment où l’on comprend que leur fonction participe du dessein général des Nazis : la production d’une sous-humanité vouée à la destruction.

De façon idéal-typique, pour employer une terminologie wébérienne, il faudrait sans doute distinguer le travail-exploitation, quel que soit le mode de production qui le porte, le travail-sanction, les deux pouvant se conjuguer et donner naissance à des châtiments classiques – la réduction des vaincus en esclavage par exemple – et modernes – la condamnation aux travaux forcés qui se soutient d’une nouvelle conception du labeur et de la punition. Eu égard à ces distinctions, force est de constater que les concepteurs des camps nazis, et de certains camps staliniens, semblent bien avoir élaboré et appliqué une autre forme de travail encore. Pour ne pas la confondre avec les deux premières, on l’appellera donc travail-destruction puisque sa finalité n’est ni de produire des marchandises destinées à être échangées ni de sanctionner les déportés pour les rééduquer, mais de les anéantir  [13] Cette invention ne semble pas avoir de précédent et c’est elle qui contribue à rendre les hommes superflus pour reprendre une expression chère à H. Arendt puisqu’ils ne valent même plus comme main-d’œuvre et que ceux qui les soumettent aux traitements que l’on sait n’ont que faire d’exploiter durablement leur force de travail. H. Arendt a consacré des pages importantes au labeur et elle montre que ce dernier n’obéit plus, dans certains camps des régimes totalitaires, à des considérations économiques, de même qu’elle a souligné qu’à raisonner par analogie avec l’esclavage on ne peut que s’égarer en ignorant cette particularité. Il faut préciser que ces distinctions entre travail-exploitation, travail-sanction et travail-destruction ne doivent pas être absolutisées car, dans les camps, ces différentes formes de travail ont pu coexister, se chevaucher, voire alterner en fonction de la conjoncture mais la logique principale, celle qui l’emporte et s’impose en dernière analyse dans nombre de Lager destinés aux ennemis raciaux et politiques du Reich, c’est bien une logique de la destruction au moyen du labeur notamment. Sans doute faut-il admettre alors que les différences établies, hypostasiées parfois, entre camps de concentration et camps d’extermination doivent être nuancées, non pour banaliser la destruction des juifs dans les chambres à gaz, mais pour prendre la juste mesure de l’univers concentrationnaire nazi et du régime qui l’a engendré ? D. Rousset, déjà, avait cherché à penser plus finement ces différences mais il n’a pas été compris sur ce point même s’il a été lu. « Entre ces camps de destruction et les camps « normaux », écrivait-il ainsi dès 1945, il n’y a pas de différence de nature, mais seulement de degré.  [14] » C’est à une analyse au fond semblable que se livre R. Antelme qui, déporté résistant dans un kommando « secondaire » – Gandersheim – dépendant du complexe de Buchenwald, fut soumis à un labeur dont la fonction était l’anéantissement prévu et organisé de tous les hommes. Mais ni lui ni l’auteur de L’Univers concentrationnaire ne furent, sur cette question notamment, entendus à la Libération. Le sont-ils davantage aujourd’hui ? On peut en douter car de telles analyses se heurtent à de fortes résistances. L’incapacité ou le refus de penser ce travail-destruction n’a pas seulement des conséquences sur la façon de concevoir l’univers concentrationnaire nazi, cela a également des effets importants sur la façon d’appréhender le Goulag dont la dimension exterminatrice a longtemps été niée au motif qu’il n’y aurait eu, en U.R.S.S., que des camps de travail, durs sans doute, mais dont les fonctions n’étaient pas l’anéantissement des ennemis. Est-il besoin de préciser que cette négation est au service d’un dessein politique plus vaste : interdire toute comparaison entre les camps soviétiques et nazis, et au-delà d’eux, empêcher toute comparaison entre les deux régimes. Plus près de nous, le génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge à partir de 1975 fut en partie réalisé par le recours à ce type de méthode et c’est sans doute le fait de n’avoir pas compris ce rôle nouveau assigné au travail qui a longtemps fait prendre pour de simples camps de concentration ce qui était en fait souvent des camps d’extermination au moyen du travail. En quoi les aveuglements d’hier nourrissent les cécités d’aujourd’hui et cela rend plus difficile l’évaluation correcte de ce qui s’est passé, plus difficile aussi le combat politique contre la réitération du « tout est possible ». Ce « tout est possible » avec lequel il faudrait vivre toujours afin de nous rappeler sans cesse qu’il n’appartient pas à un passé révolu mais qu’il poursuit son œuvre, au contraire, en nourrissant une actualité que les génocides, les crimes contre l’humanité et les déportations de masse continuent de ravager avec régularité. De ce point de vue, c’est notre étonnement horrifié qui est étonnant, de même qu’est atroce l’incrédulité qui est souvent la nôtre lorsque se produisent de tels événements dont nous avons toujours du mal à admettre la réalité. « Ce n’est pas possible ! » ; telle est la plus commune, et souvent la plus spontanée de nos réactions. Une telle situation tend à prouver que nous n’avons pas su apprendre d’Auschwitz et de la Kolyma et elle confirme la conviction, les craintes sans doute aussi, de David Rousset lorsqu’il écrivait que « les hommes normaux ne croient pas même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre. »

Quoi qu’il en soit, l’objet du travail-destruction, c’est-à-dire ce sur quoi il s’applique, ce n’est plus la nature mais l’homme qui devient la matière même de ce travail qui doit exténuer et dont les marques s’inscrivent sur les corps des concentrationnaires. À l’horizon de ce processus, il y a la mise à mort lorsque l’homme n’est plus qu’un musulman c’est-à-dire un déchet. Ein scheisse, ein scheisstück pour user de la langue des camps que caractérise une coprolalie incessante dont la violence symbolique annonce et prépare en quelque sorte les outrages physiques dans la mesure où cette coprolalie condense et exprime les représentations idéologiques des bourreaux. Ces bourreaux qui, éduqués, entre autres, dans le culte de la force et des corps souples et musculeux, pouvaient d’autant plus s’éprouver comme membres de la « race des seigneurs » qu’ils étaient confrontés à des « merdes » justement, lesquelles semblaient vérifier la justesse de leurs conceptions.

Parler ainsi de « merde » n’est pas une provocation, tant s’en faut ; il s’agit tout au contraire de chercher à comprendre l’épreuve de ceux qui ont été réduits à cet état. En effet, ils sont nombreux les déportés qui rapportent leur histoire en ces termes. Ces termes que les Kapos et les nazis employaient lorsqu’ils parlaient d’eux. Pour les S.S « les détenus sont des excréments », écrit David Rousset ; et Robert Antelme a consacré des pages essentielles à la lente transformation des concentrationnaires en merde. Dans ce cadre, le travail-destruction est d’une remarquable efficacité puisqu’il suffit de quelques semaines pour transformer des hommes et des femmes sains en loques humaines puantes, repoussantes, souvent rejetées par tous et vouées à une mort certaine. Ce thème est central et une lecture un peu attentive des témoignages révèle l’importance de l’excrémentiel dans les camps. Il façonne la langue, il fait partie des sévices infligés puisque la coprophagie imposée parfois par les S.S. fonctionne comme représailles ou comme humiliation ultime avant la mort. La merde est enfin omniprésente dans les descriptions physiques et olfactives de l’univers de la déportation et de la concentration. Cela commence dès les convois et cela se prolonge dans les camps eux-mêmes où les concentrationnaires-déchets semblent vivre dans un monde envahi par les ordures et les excréments mêlés à la boue. Ces questions sont pourtant peu étudiées lors même qu’elles sont essentielles dans la mesure où tout ce qui vient d’être évoqué ne doit rien au hasard mais relève d’objectifs méthodiques destinés à favoriser le dessein historique des nazis : la destruction de leurs ennemis politiques et raciaux. Les camps nazis peuvent s’analyser comme ces lieux où la population concentrationnaire est soumise à un processus – on l’appellera la coprolisation – destiné à la transformer en excréments, lesquels rendent visible cette sous-humanité vouée à l’anéantissement. En d’autres termes, c’est le Lager qui tend à produire une réalité conforme aux principes de l’idéologie nationale-socialiste. C’est là que les S.S. et les civils allemands, ayant accès aux camps, peuvent observer les races inférieures qu’ils stigmatisent et leurs ennemis indignes de vivre. Témoigne de cela une déclaration de Himmler qui affirmait ainsi, à des officiers S.S. rassemblés pour l’écouter : « Il serait hautement instructif pour chacun de visiter une fois un tel Lager. Quand vous l’avez vu, vous êtes convaincu que personne ne s’y trouve injustement. Il n’existe pas de démonstration plus vivante des lois raciales et de l’hérédité. Il s’y trouve des hydrocéphales, des loucheurs, des malformés, des demi-juifs, une profusion de choses raciales de basse qualité.  [15] » Les camps sont donc bien ces institutions destinées à engendrer une réalité conforme aux fondements idéologiques du régime. C’est là que l’humanité éclate en sous-ensembles inscrits dans une hiérarchie au sommet de laquelle trônent les aryens. C’est là, également, que l’apparence des hommes coïncide avec leur essence supposée et en produisant ainsi des millions d’hommes faits excréments, les nazis contribuaient à créer les conditions nécessaires à leur destruction massive. Avec les camps et par les camps, les dirigeants nationaux-socialistes tiennent enfin la preuve que des races inférieures et nuisibles existent puisqu’elles s’y trouvent rassemblées et c’est ainsi que l’effet de la concentration tend à en devenir la cause, puisque cette sous-humanité, engendrée par les Lager, est devenue visible ce qui légitime la poursuite des déportations et de l’extermination. Dans ce cadre, sélectionner les musulmans, mettre à mort ceux qui ne sont plus que des loques, ne sont plus des crimes ; ce sont au contraire des actions de salubrité publique destinées à purger l’Allemagne et les territoires conquis des êtres malfaisants qui la menacent et la souillent en participant ainsi au dessein grandiose fixé par le Führer. Dans ce cadre toujours, les bourreaux peuvent devenir des héros puisqu’ils sont engagés dans une entreprise prophylactique sans précédent dont l’objectif est la « défense du sang et de l’honneur allemands ». En effet, le corps martyrisé de la victime n’est plus la preuve de l’inhumanité de son bourreau mais la preuve de la sous-humanité de celui qui n’est plus qu’un déchet. « Nous formons tous aux yeux des Seigneurs une plèbe misérable sans plus rien d’humain », écrit David Rousset, et c’est ainsi que, réduits à l’état d’excréments, les déportés peuvent être traités comme tels. Alors tout devient effectivement possible

Olivier Le Cour Grandmaison

* Le Cour Grandmaison Olivier, « Sur L’Univers concentrationnaire : remarques sur « tout est possible » », Lignes, 2/2000 (n° 2), p. 26-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-lignes1-2000-2-page-26.htm
DOI : 10.3917/lignes1.002.0026

Notes

[1] D. Rousset, L’Univers concentrationnaire. Paris, Les Editions de Minuit, 1989, p. 181.

[2] D. Rousset, Les Jours de notre mort. Paris, UGE, 10/18, 1974, tome 1, p. 207.

[3] A. Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag. Cité par Cl. Lefort, Un Homme en trop. Réflexions sur « L’Archipel du Goulag ». Paris, Seuil, 1976, p. 100.

[4] W. Sofsky, L’Organisation de la terreur. Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 48. Ce chiffre reste une estimation car, comme le fait remarquer l’auteur, « le nombre total de tous les camps pour détenus et personnes soumises au travail obligatoire est tout aussi inconnu que le nombre des camps de nourrissons et d’enfants en bas âge en Allemagne, camps dans lesquels les enfants des femmes soumises au travail obligatoire étaient “rassemblés” et tués ». Idem, note 14, p. 356.

[5] R. Char, Fureur et mystère, « Feuillets d’Hypnos ». Paris, Gallimard, 1998, p. 147.

[6] R. Antelme, L’Espèce humaine. aris, Gallimard, 1994. I. Kertész, Etre sans destin. Arles, Actes Sud, 1998.

[7] R. Antelme, L’Espèce humaine. Op. cit, p. 10.

[8] Cf. H. Arendt, « Les techniques de la science sociale et l’étude des camps de concentration » (1950) in Auschwitz et Jérusalem. Paris, Presses Pocket, 1993, p. 203.

[9] Robert Antelme a forgé le concept nouveau de « terrorisé-oppresseur » pour rendre compte de cette situation où les concentrationnaires, montés dans la hiérarchie du camp, sont associés à sa direction et à sa gestion. En quoi ils deviennent bien, dans le Lager où R. Antelme fut déporté en tout cas, des oppresseurs, tout en demeurant, pour les S. S qui les utilisent, des ennemis. Des ennemis qui, pour le moindre prétexte, peuvent être déchus de leur position et ravalés au rang de simples déportés, ce pourquoi ils n’échappent jamais à la terreur quand bien même ils s’en font aussi les instruments. Cf. L’Espèce humaine. Op. cit, p. 177.

[10] D. Rousset, L’Univers concentrationnaire. Op. cit, p. 111.

[11] V. Chalamov écrit : « Le travail et la mort étaient des synonymes, et pas seulement pour les détenus, pour les « ennemis du peuple » voués à la mort. Ils l’étaient aussi aux yeux des autorités du camp et de Moscou, sinon ils n’auraient pas écrit dans leurs directives spéciales, dans les feuilles de route pour la mort établies par Moscou : « à n’utiliser qu’à des travaux pénibles ». » Récits de la Kolyma. Paris, La Découverte, 1983, tome III, p. 110. A. Soljénitsyne livre de son côté des analyses très proches : « Le travail est notre perte, note-t-il, mais la seule façon de ne pas périr passe également par le travail. » (L’Archipel du Goulag. Paris, Seuil, 1974, tome 2, p. 123). Dans le langage du Goulag, cette extermination par le labeur se disait : « fusiller à sec », Idem, p. 153. Les moyens de ces fusillades : des journées de 14 heures dans un froid extrême et ce, parfois, sept jours sur sept. Durée de vie moyenne dans de telles conditions : trois semaines.

[12] R. Antelme, L’Espèce humaine. Op. cit, p. 45. Il écrit ainsi : « Nous sommes tous […] ici pour mourir. C’est l’objectif que les S.S. ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. […] Le travail est vidant – pour nous, absurde – mais il use, et les S.S. veulent que nous mourions par le travail ; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. » Sur cette question, cf. également M. Blanchot. L’Écriture du désastre. Paris, Gallimard, 1993, pp. 129-130.

[13] Arno Mayer écrit : « La frontière séparant l’exploitation à outrance de l’extermination caractérisée devint très imprécise lorsque les défaites du Reich devinrent irréversibles et que l’Allemagne manqua de tout. D’ailleurs, ajoute-t-il, les terribles conditions de vie, d’hygiène et de travail dans les camps de concentration et les ghettos firent, en définitive, un plus grand nombre de victimes que les exécutions et les gazages délibérés dans les camps d’extermination. » La Solution finale dans l’histoire. Paris, La Découverte, 1990, p. 392.

[14] D. Rousset, L’Univers concentrationnaire. Op. cit, p. 51.

[15] H. Himmler cité par G. Decrop, Des camps au génocide. Grenoble, PUG, 1995, p. 38.